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Anna.
Anna Moliolie n’est pas une fille comme les autres : c’est
ma fille. Cette précision faite, elle est une petite fille tout
ce qu’il y a d’agréable dotée d’un charme
un peu étrange qu’elle tient sans doute de sa mère.
Comme toutes les petites filles bien sûr, elle n’a aucune
conscience de la manière d’ouvrir et de fermer une porte
; elle fait cela machinalement, sans vraiment faire attention à
ce qu’elle fait. Et ce, malgré mes recommandations, mes remarques
incessantes. Je n’aime pas la réprimander, car excepté
ce manquement, elle est docile, obéissante et sait jouer de son
charme. Pourtant, c’est plus fort que moi, j’ai du mal à
supporter ce travers. De la voir passer d’une pièce à
l’autre comme si de rien n’était, en ouvrant la porte
et en la fermant derrière elle, complètement ailleurs, sans
la plus petite attention à la porte qu’elle vient d’ouvrir
et de fermer me met hors de moi. Ma femme a beau me conseiller de me calmer,
d’être moins intransigeant, de m’assurer qu’Anna
finira bien par comprendre, je n’en suis pas convaincu ; elle peut
me rappeler qu’Anna n’est encore qu’une petite fille
qui ne se rend pas bien compte de l’attention que l’on doit
porter aux portes, m’assurer qu’avec l’âge, elle
les ouvrira et les fermera aussi bien que moi, si ce n’est mieux,
j’en doute, comme je doute en dépit des assertions de ma
moitié qu’elle vivra ces moments comme seule une femme peut
arriver à les vivre. La désinvolture avec laquelle Anna
ouvre et ferme les portes m’inquiète réellement ;
je ne l’imagine pas changer de sitôt. Un père sent
chez son enfant telle ou telle prédisposition et moi je ne perçois
pas chez Anna le plus infime don pour ouvrir et fermer les portes. J’essaie
de ne pas exprimer l’immense déception qui est la mienne,
de ne pas faire peser sur cet être aimé le poids de ma frustration
; je me force à sourire, à tenir compte de ce charme étrange
qu’elle possède quand même. Peut-être j’espérais
trop, j’attendais beaucoup d’Anna en ce domaine : ouvrir et
fermer les portes ; c’est si important de nos jours. Et elle semble
s’en moquer piétinant ainsi, en passant de pièce en
pièce comme en se jouant, tous les espoirs que je plaçais
en elle. Quand finira-t-elle par saisir l’importance de ce geste
? Et que je te ferme les portes ! Et que je t’ouvre les portes !
Tout cela comme si ça ne comptait pas. Cette façon de faire
me consterne. Elle révèle également une totale indifférence
à ce que moi je peux penser, un absolu irrespect à l’égard
d’un acte qui revêt pour moi tant de valeur. Ma femme peut
toujours considérer que j’accorde trop de valeur à
un acte dont elle ne nie pas le côté essentiel, me dire que
j’octroie aux portes une portée excessive ; outre que je
n’aime pas les jeux de mots malvenus, ses tentatives pour minimiser
une action que moi, je n’ai pas honte de qualifier de sacré,
me renforcent davantage encore en ce que je crois : l’extrême
gravité d’un geste dont la simplicité n’a d’égal
que son caractère fondamental, lequel est sans cesse bafoué
par ma propre fille insouciante de la force qui réside dans ce
simple geste d’ouvrir et de fermer une porte, geste où se
concentre pourtant la vie fulgurante de l’instant ; la fugacité
même de cet instant ne pouvant souffrir la moindre seconde d’inattention.
Je dis à ma fille : « Crois-tu Anna que je me serais fatigué
à faire installer des portes chez moi si c’était pour
qu’on les ouvre et qu’on les ferme comme s’il n’y
en avait pas ! ». Elle baisse les yeux puis me regarde avec ce charme
étrange qui est le sien. Mais, la minute d’après,
elle continue à agir inconsidérément. Je sens parfois
une véritable colère m’envahir que je ne peux toujours
réprimer malgré mes vifs regrets lorsque je m’y abandonne.
Parfois n’y tenant plus et oubliant mes cuisants regrets, je ne
peux m’empêcher de la saisir par le bras au moment où
d’un geste désinvolte elle referme la porte et de me mettre
à hurler. Submergé par la colère, je ne peux m’arrêter
de la secouer malgré les mises en garde de ma femme. Anna ne pleure
pas, ne se débat pas, elle pince seulement ses lèvres, son
nez et arrête de respirer. Son visage prend des teintes changeantes,
ses yeux s’écarquillent démesurément. Puis
ses épaules s’animent d’un mouvement vertical, vers
le haut, vers le bas comme si elle essayait de puiser dans la terre quelque
force mystérieuse ; sa tête se met à enfler. Je lui
crie que je ne supporte plus sa façon d’ouvrir et de fermer
les portes, et je lui intime l’ordre de cesser ses simagrées.
Sourde à mes menaces, le visage congestionné, au bord de
l’asphyxie, elle continue de plus en plus vite son mouvement de
va-et-vient des épaules et moi, je la secoue de plus belle. Comme
à chaque fois, arrive alors ce qui doit arriver : sa tête
gonfle, gonfle, les veines de son front se dilatent prêtes à
éclater et tout à coup dans une sorte de barrissement, elle
libère brutalement l’air qu’elle a accumulé
dans son corps, dans sa tête devenue énorme et son nez s’allonge
brutalement en une trompe préhensile qui s’enroule autour
de mon cou, me décolle du sol et se met à m’agiter
en tous sens. Comme à chaque fois, mes efforts sont vains pour
me libérer, accroissent encore la pression et me coupent davantage
le souffle. Ma femme me fait remarquer qu’elle m’avait prévenu,
qu’à chaque fois c’est la même chose et se demande
quand finira cette histoire de porte à ouvrir, à fermer.
Suffoquant, je réponds d’une voix rauque que chez moi, je
peux quand même obtenir de ma fille des ouvertures et des fermetures
de portes dignes de ce nom, qu’il n’est pas question non plus
de céder à ses accès de colère. Ma femme me
rétorque qu’il ne s’agit pas de cela, mais qu’Anna
est encore une petite fille, que bien des choses lui échappent,
qu’elle est loin d’être méchante, que ses petits
caprices ressemblent à ceux de n’importe quel enfant et que
mes réactions parfois brutales viennent du fait que je méconnais
le monde de l’enfance, ajoutant : « Si tu le connaissais,
tu verrais combien tu pourrais être fière d’avoir une
petite fille comme Anna ». A ce moment de la conversation et tout
en ne partageant pas tout à fait le point de vue de mon épouse,
mes pensées perdent de leur clarté, je commence à
douter de mes certitudes. Entre deux râles, je me permets néanmoins
de glisser que de renoncer à mes principes, de ne pas sanctionner
ce genre d’agissement quand je me permets une petite remarque, fasse
le bien d’Anna. « Il ne s’agit pas de renoncer à
… », commence ma femme, mais mon regard voilé lui signifie
que je préférerais reprendre plus tard notre discussion,
en l’absence d’Anna. Comme assourdie, j’entends la voix
de ma femme murmurer des paroles à Anna. J’entends indistinctement
: « Allez sois une gentille petite fille. Papa ne t’en veut
pas, hein papa tu n’en veux pas à ta petite Anna ?…
» Je dodeline de la tête. « Papa ne te punira pas, parce
qu’il sait combien sa petite fille l’aime, hein papa ?…
». Je réponds : « Raggh ». C’est à
chaque fois la bonne réponse. Je sens l’étreinte se
desserrer, puis se relâcher tout à fait et je tombe lourdement
sur le sol. La trompe semble aspirer dans la tête d’Anna et
je retrouve ma petite fille pendue à mon cou, alors qu’à
quatre pattes, je reprends mon souffle. « C’est vrai tu ne
m’en veux pas, mon petit papa ? », me susurre-t-elle dans
mon oreille qui bourdonne. Ne voulant pas entrer dans une nouvelle polémique,
je fais non de la tête. « Merci petit papa chéri »
me crie-t-elle à l’oreille qui se met à siffler et
je la vois disparaître dans la pièce attenante en claquant
la porte dans un grand éclat de rire.
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