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Balles
doubles.
Aujourd’hui, neuf (nonidi) prairial de l’an 217, jour du serpolet.
Je me suis levé maussade, puis le soleil aidant, et constatant
que l’ensemble des parties de mon corps répondait à
l’appel, j’ai estimé que je devais à ce jour
commençant, en un mot comme en cent, un accueil digne de lui. Et
je me suis fendu d’un sourire. Pourtant, je ne savais pas encore
que c’était le jour du serpolet. Eh bien, même sans
le savoir j’ai pris le parti de l’alacrité au détriment
de la désespérance.
Puis, je suis allé courir. Malgré l’alacrité,
j’ai eu l’impression, au début, de reculer. Heureusement,
heureusement, que la terre est ronde, sur le plat, je n’y arriverais
jamais. Puis au fur et à mesure, j’ai retrouvé mes
jambes, un quart d’heure sur les genoux, c’est long. En chemin,
j’ai vu une patte de chevreuil, et un lapin à demi dévoré.
Heureusement que j’avais l’alacrité. J’ai fini
à fond. Pour avoir de la sueur dans les yeux et ne pas voir les
charognes.
46.22. Correct.
Quand je suis rentré, Argos, comme tous les matins, m’attendait
à la porte pour que je lui lance la balle. Étonnant, comme
ce chien est soumis à ses rituels. Comme tous les matins, je lui
ai demandé où était sa balle. C’est rare qu’il
le sache. En tout cas, il ne m’a jamais dit où elle se trouvait.
Alors, je lui dis que je ne vois pas comment je pourrais lui lancer la
balle si je ne sais pas où elle est. Alors, il aboie. Alors, je
dis bon, on va la chercher. Tout en lui confiant que ça commence
à me casser sérieusement les pieds de me retrouver tous
les matins à quatre pattes pour chercher sous les meubles sa …
de balle. En général, elle est sous la table basse. Alors,
je ne vois pas pourquoi, il n’y va pas tout de suite au lieu de
me laisser chercher sous tous les meubles de la maison ! Danielle dit
qu’il est intelligent. Si c’était le cas, pourquoi
me laisserait-il fouiner partout à quatre pattes, en restant assis
bêtement, avec son air plein d’alacrité ?
Quand, j’ai retrouvé la balle (heureusement que je suis là),
nous sortons toujours par la même porte, celle qui donne sur l’allée
aux gravillons. Danielle nous a demandé pourquoi nous sortions
toujours par la même porte. Nous nous sommes regardés avec
le chien. Là encore, nous avons préféré ne
pas répondre. En haut des escaliers, sur la dernière marche,
je fais semblant de lancer la balle vers l’allée aux gravillons
; Argos dévale les escaliers et se lance à la poursuite
de la balle, en fait à la poursuite de rien. C’est ma petite
revanche ; j’ai bien cherché pour rien sous les meubles.
Mon chien est peut-être intelligent, mais moi, je ne suis pas bête.
Je dois reconnaître qu’il ne court pas beaucoup à la
poursuite du rien. Moins de temps que moi sous les meubles. Mais ce n’est
pas pareil. À peine suis-je au bas des marches, qu’il aboie
pour que je lui lance la vraie balle, habilement dissimulée par
mes soins, pas la fictive que j’ai dans l’autre main et que
je lance au loin en disant hop. Mais il ne court pas après. Avant,
dans les années cinquante, les enfants jouaient avec des riens.
Nous nous tirions dessus avec des pistolets imaginaires. Je me suis même
battu en duel avec des mousquetaires imaginaires. Avec succès d’ailleurs.
Nous avions de l’imagination. Danielle peut dire ce qu’elle
veut, Argos n’est pas une bête d’imagination. Il attend
que je lui lance la vraie balle. Même pas fichu de courir après
une balle fictive. Je lui dis : « Et si je n’avais pas les
moyens de t’acheter une vraie balle après quoi, tu courrais
? ». Il ne dit rien. Il sait bien qu’il est un chien matérialiste,
terre-à-terre.
Je lui lance la vraie balle, et là il court après. Ça,
je sais le faire. Il rattrape la vraie balle et l’attrape au rebond.
Il revient en trottant d’un air altier. A la base, c’est altier
le caniche royal, mais je trouve Argos particulièrement altier.
Mais, il faut bien reconnaître qu’il ne sait pas jouer. D’abord,
il ne rend pas la vraie balle, ensuite, il me fait courir pendant je ne
sais combien de temps pour que je la récupère. Quand je
n’en peux plus et qu’il me voit tirer la langue, il fait semblant
de poser la balle par terre ; dans un dernier sursaut, je me précipite
sur la balle, mais je ne la trouve pas ; je cherche tout autour : rien.
C’est quand Argos fait semblant de chercher avec moi que je m’aperçois
qu’il avait posé une balle fictive et que la vraie était
habilement dissimulée dans sa gueule. Décidément,
ce chien ne sait pas jouer. Après, il me fait recourir. Au bout
d’un moment, je n’en puis plus. Je dis que j’arrête,
qu’il ne sait pas jouer d’ailleurs. Il pose la balle par terre,
la vraie. Je m’en approche, l’air de rien. Et hop, je l’attrape.
Hahaha. C’est moi qui ai les deux balles ! Je jette la fictive pour
qu’il coure après, mais il ne bouge pas. C’est moi
qui suis obligé d’aller la chercher. Je lance la vraie ;
il ne bouge pas plus. J’ai beau lui dire d’aller la chercher,
il n’y va pas. Il ne fait même plus la différence entre
une vraie balle et une fictive. Alors, je vais la chercher et nous rentrons.
Par notre porte.
Je pose la vraie balle dans le couloir, près de l’escalier,
pour que je n’aie pas à la chercher demain. Impossible de
mettre la main sur la balle fictive. Je suis sûr que c’est
Argos qui la cache. Je ne veux pas l’accuser à tort, mais
tous les matins, le temps que je la retrouve, la vraie a disparu.
Cet après-midi, après mangé, je me suis allongé
au soleil sur le transat gris recouvert d’un matelas rouge. Parfaitement
sobre, et doté de toutes mes facultés, j’ai vu des
Mickeys verts. Des Mickeys verts sur le matelas rouge. Je n’y ai
pas prêté attention. Les poules caquetaient sous la terrasse,
le coq gloussait, mais le pire, c’était le bourdonnement
lancinant d’une débroussailleuse. Je me demandais qui pouvait
bien débroussailler alors que pour une fois, j’étais
mollement allongé sur un matelas rouge avec des Mickeys verts.
Je ne voulais pas bouger. J’ai demandé à Argos qui
dormait au pied du transat d’aller voir. Il a levé la tête,
prêté l’oreille comme s’il tentait d’entendre
quelque chose et faisant mine de ne rien entendre, il a reposé
la tête en soupirant. Il voulait me faire croire que j’entendais
une débroussailleuse fictive. Après lui avoir dit que j’étais
loin d’être fou, je me suis levé et me suis dirigé
vers le bruit. C’était M. Pareuil, notre voisin en chapeau
de paille qui débroussaillait sous ses deux noyers. J’ai
soupiré et je suis retourné sur ma terrasse. Argos était
allongé mollement sur le transat gris recouvert du matelas rouge.
Je me suis approché et lui ai demandé ce qu’il avait
fait des Mickeys verts ; il m’a regardé comme pour me signifier
qu’il n’y avait jamais eu de Mickeys verts, que les Mickeys,
même verts n’existaient pas et pour dire le fond de sa pensée,
que mes Mickeys verts fictifs (vert fictif ! jolie couleur) n’étaient
rien d’autre que des motifs décoratifs, verts, sur le matelas,
rouge. Puis, il s’est recouché.
Je n’ai pu m’empêcher de lui dire que vraiment il manquait
d’imagination.
J’ai ajouté puisqu’il en était ainsi, que j’allais
tout écrire. Les balles et les Mickeys. Il n’a pas paru affecté.
Je parie qu’il dort encore.
Je me demande s’il n’était pas de mèche avec
M. Pareuil pour me prendre le transat aux Mickeys verts ? La preuve, une
fois dans le bureau, j’ai regardé par la fenêtre ;
M. Pareuil avait disparu, avec son chapeau de paille. Comme je me suis
refusé à croire que j’avais imaginé M. Pareuil
débroussaillant, avec son chapeau de paille, j’ai demandé
à mon cerveau de faire l’effort de me représenter
mentalement le bourdonnement d’une débroussailleuse. Et il
l’a fait.
Je ne voulais pas laisser ce chien avoir le dernier mot.
Depuis, impossible d’arrêter la débroussailleuse. Même
fenêtres fermées, j’entends ce bourdonnement.
Je n’ai plus qu’à attendre qu’il n’y ait
plus d’essence dans ma débroussailleuse fictive.
Je m’en souviendrai du jour du serpolet. Et demain, c’est
quel jour ? Le dix prairial ! Il fallait s’y attendre. Les jours
sont comme les chiens : pas beaucoup d’imagination. Demain, c’est
le jour de la faux. Ça ne s’invente pas ! Tant mieux, ça
fera moins de bruit.
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