Saturday, April 12, 2008

Pensée de nuit.

La note tenue.

La lettre à l'ancienne.

Une lettre à l’ancienne. (Pour quatre personnes.)

Pour écrire, une lettre à l’ancienne, il faut avant tout vingt-six belles lettres bien calligraphiées, bien fraîches, du jour, avec des pleins et des déliés, à l’œil vif et à la panse rebondie, au jambage élégant.

Après avoir abaissé le A qui a tendance à se redresser, surtout quand il n’a pas reposé, vous l’arrosez d’un filet de vinaigre. Ainsi assaisonnez, vous le faites revenir dans une poêle sans qu’il attache.

Pendant ce temps, vous prenez une bonne tranche de B et vous la faites braiser dans la poêle avec le A (les Anglais font bouillir le B, mais ils ne parlent ni ne mangent comme nous). Vous voyez frémir un BA ! Bah, ça prend corps.

Dans une casserole, à feu doux, vous faites chauffer trois cents grammes de C préalablement concassé.

Si vous le versez dans la poêle, vous avez le BAC ! Sans même avoir fait d’étuves. Et si vous retournez le tout, à l’anglaise, ça roule : CAB.

Là, vous ajoutez un dé de D que vous délayez en attendant.

Ensuite, vous échaudez vos E, afin de les écaler plus facilement.

Dès lors, vous pouvez, si vous trouvez le A trop bourratif, le remplacer par un E sans coquille, et vous tombez sur le BEC. Ou, à la place du A, la tranche de B, et vous signez, comme au tennis, un ACE.

Ajoutez le dé de D ; vous sentez cette odeur de CADE. Et si vous la tournez et retournez, pointe une langue morte, mais succulente, le DACE, laquelle pour ne pas rester en DEÇA du temps ÇEDA.

Remplacer les trois cents grammes de C par la bonne tranche de B braisé et vous hériterez, paternel, d’un DABE, qui éventuellement, BADE. Vous m’en direz des nouvelles.

Voilà, vous connaissez désormais le BA BA de la cuisine lexicale. Il n’y a plus qu’à compléter cet ABC pour composer toutes les recettes syntaxiques à votre goût, ou pour le plaisir de vos proches.

Suite du livre de la joyeuse cuisine lettriste à l’ancienne.

Farcir le F. l’absence de panse du F requiert du doigté, du savoir-faire. Faites-le frire si vous préférez. Puis au four thermostat neuf.

Griller un gros et gras G, bien goûteux.

Hachez menu dix grammes de H. Il n’en faut guerre guère plus. Évitez d’en aspirer. Il faut le jeter d’un coup dans la casserole à C pour qu’il soit saisi et fasse CH en dégageant un peu de fumée.

Infuser la poudre de I. Ca peut toujours servir. Ne serait-ce que pour le thym.

Prenez la belle botte de J du jardin, c’est pour la julienne.

Le K en cuisine, c’est un cas. Si vous ne mangez pas Kasher, vous ne savez pas trop quoi en faire. A la lettre, ça ne se marie pas avec grand-chose. Et ce d’autant plus qu’il se vend au kilo. En ce qui me concerne, je l’arrose de ketchup et j’attends.

Avec les L, pas de zèle : une fois déployées, vous les lardez.

De même avec les M. Pour ceux qui aiment, vous pouvez les laisser mijoter jusqu’à la fin de l’alphabet.

Des N ? Il faut s’en méfier. C’est fort. Les N à la nage, ça les épuise. Mieux que nappés.

L’O ? à ne pas gaspiller. Il suffit d’en ouvrir une boîte.

Préparez les P panés.

Avec le Q, pas d’histoire, de la qualité. Se marie bien avec le I (je savais bien qu’il servirait) ; pour penser à autre chose. (Iris Lacornée, née rétine ; pupille de la nation ??! Mon œil !).

Après avoir fait réduire l’R (attention de ne pas en manquer !) le faire rissoler. Je reconnais qu’il y a des lettres qui se prêtent mieux à la cuisine que d’autres qui nous éloigneraient facilement de notre sujet.

Le S ! Pour les apprentis cuisiniers ; salé ou sucré, le S s’accommode sans souci. Bien saisi, il se tortille comme un serpent qui s’échappe en sifflant. Notamment avec la poêlée de A. Magie de la cuisine et menu à la carte, vous servez un AS. Avec les lettres déjà cuisinées, vous aurez aisément un roi, une dame : donc une tierce. Une tierce faite à cœur : délicieux.

Pour le cinquante, il faudra attendre d’avoir touillé le T et vider le V.

Le U ! Tout ce que je demande, c’est qu’il soit ultra fin et ultra léger. Je n’en dis pas plus.

Le W, qui n’est qu’un double V, il suffit de le vider deux fois, comme un double whisky.

Quant au X. S’il n’est pas classé, il faut en mettre un rayon. Avec un doigt de xérès.

Le Y, d’Athènes ou d’ailleurs : vite dans la yaourtière avec un zeste de Z ! car je sens votre impatience à créer vos propres recettes, à composer des plats de caractères.

Eh bien tout est prêt ! Sentez-moi ces arômes alphabétiques qui emplissent la page, se fondent les uns aux autres. Vous entendez bruire les mots ? Vous les voyez palpiter dans leur phrase.

Inutile d’allonger la sauce ; c’est juste à point.

Au bureau !

Tuesday, February 12, 2008

Pour qui se cherche, sa phrase le révèle.

Monday, February 11, 2008

C’est lire qui est difficile. Lire n’est pas apprendre. Apprendre serait plutôt relire. Et relire encore.

Bien sûr, je parle de ma quête du savoir qui est surtout livresque tout en sachant que l’on apprend hors les livres, le savoir étant partout ne pouvant se confiner en ce lieu unique. Je me suis borné à ce lieu unique ; suffisant néanmoins pour être nulle part.

Vingt, trente livres, voire davantage, c’est le nombre de livres qui peuvent journellement passer entre mes mains. Je ne compte pas les jours de bibliothèque, jours de marché durant lesquels je tâte, je soupèse, j’évalue, je découvre les livres, les feuillette, les prends, les pose, les reprends, les repose, puisque limité (heureusement) par le nombre d’ouvrages que je peux emprunter. Je lis des phrases que parfois j’oublie au fur et à mesure que je les lis. D’autrefois, d’autres phrases effacent celles qui les ont précédées. Certaines pourtant se gravent suffisamment longtemps pour me donner envie d’en lire d’autres du même auteur, ou tournant autour d’un même thème. J’ai lu quasiment de tout. Que sais-je sur ce tout ? Pas grand-chose. Pour en savoir davantage, il m’aurait fallu m’arrêter dans mes courses, m’appesantir sur un thème, un auteur, une discipline. Or, je suis toujours aux aguets. Je ne peux m’empêcher de penser que la clé du mystère est toujours dans le livre que je n’ai pas. Ou, plus exactement, qu’elle a été dans le livre que j’avais en main, qu’elle y est restée un peu, mais qu’elle a fini par s’évaporer pour se glisser dans un autre livre qu’il me faut rechercher. Ainsi, elle passe de livre en livre, revient d’un livre à l’autre. Elle ne peut être prisonnière d’un seul et pour toujours. Pas plus que d’une seule pensée, je ne peux être l’homme d’un seul livre. N’en déplaise à Sénèque, je me méfie des hommes d’un seul livre dans lequel ils croient détenir la vérité quand n’est enfermée que la leur.

Mes pérégrinations livresques m’ont quand même appris. Même si je ne l’applique pas systématiquement (loin de là), j’ai une petite idée de ce que c’est que penser intelligemment. Ce point est celui où je me fais le plus de reproches fondés ; je me dis que je pourrais m’appliquer davantage à penser intelligemment. Cependant, il y a chez moi du dilettantisme et je crois également qu’il n’est pas nécessaire, puisque impossible, de toujours vouloir penser intelligemment, que le jeu n’en vaut pas toujours la peine et qu’il vaut mieux se réserver pour ce qui m’apparaît important.

La plupart du temps, et même si ça ne saute pas aux yeux, je me réserve surtout pour l’écriture. Je pense que pour moi, c’est le moment de m’employer un peu, et de plus, un moment où j’ai toujours la possibilité de me reprendre, de me rectifier, le meilleur moment pour moi pour me dépasser, de vérifier l’écart qui me sépare de ceux que je poursuis dans mes lectures.

Saturday, February 9, 2008

La course aux savoirs.

Ce que j’essayais de me rappeler hier matin dans un demi-sommeil c’était de mes lectures de la veille. Entre trois et quatre heures de lecture, comme il arrive souvent lorsque je n’écris pas, et qui expliquent pourquoi je n’écris pas.

Lectures multiples, diverses, pour ne pas dire éparses, trop peut-être. Rien à beaucoup changer quant à cette méthode qui n’en est pas une. J’ai beau avoir en tête cette phrase de Sénèque, tirée d’une lettre à Lucilius, celui-ci se vantant de ses nombreuses lectures : « Il n’est nulle part celui qui est partout », je persiste à être nulle part, en voulant être partout. Et hier matin, une fois de plus, preuve m’en a été donnée : c’est tout juste si je me rappelais des livres que j’avais lus, sans parler de leur teneur ; j’ai peiné à me rappeler d’un seul extrait. La journée commençait bien.

Sans doute, mes capacités intellectuelles y sont pour quelque chose ; je dirais doublement : d’abord dans sa capacité à ingurgiter de telles quantités d’informations sans lien entre elles, ensuite, malgré ce constat, dans l’obstination (« un peu » névrotique) qui est la mienne à continuer dans cette voie où, le plus souvent, je me perds, me dépense en vain.

En vain est excessif, disons que le rapport dépenses/rentrées m’apparaît très négatif, les efforts déployés étant disproportionnés comparés aux résultats.

Certes, j’ai appris quand même, mais honnêtement, j’espérais plus ; je croyais me rapprocher davantage des modèles que j’étudiais. Je me sens loin de ceux que je m’imaginais, sinon égaler, au moins approcher ; vraiment loin, trop loin aujourd’hui pour seulement caresser l’espoir de combler, dans cette vie, mes retards.

Car il s’agit de retards, au pluriel. M’étant aligné à trop de courses, j’ai épuisé trop de force, pour briller dans l’une.

Secrètement, comme tout autodidacte, j’avais beaucoup d’ambitions. L’autodidacte, ce pourrait être un athlète rêvant de briller dans toutes les épreuves, de devenir le décathlonien parfait, unique recordman de toutes les disciplines.

L’athlète sérieux sait assez vite là où il sera le meilleur, ou, plus humblement, où il pourra donner le meilleur de lui-même.

Dans le monde de l’esprit, les performances n’ont pas l’objectivité des records chiffrés, les valeurs demeurent incertaines, fluctuantes, les résultats sans fin discutés. Quand l’athlète sait ce qu’il vaut, pressent ce qu’il ne pourra jamais valoir, le prétendant au savoir, concourt à l’aveugle ; constamment trompé par des performances qu’il surévalue ou sous-évalue sans cesse, il ajuste tant bien que mal ses efforts à des résultats douteux dont pourtant il ne doute pas. Les comparaisons avec ceux qui, comme lui, pratiquent le même sport, sont inévitablement tendancieuses ; jamais, le résultat d’une confrontation intellectuelle n’a le caractère implacable, définitif d’une compétition sportive, ou d’une partie d’échecs. Sur cette épreuve, cette partie, j’ai gagné (peu importe comment. Autre débat). Dans cette conversation, ce débat, cette querelle idéologique, cet échange d’idées, même si j’ai l’impression, la conviction de l’avoir emporté, que ma pensée, mon raisonnement ont eu raison de ceux de mon interlocuteur, rien ne peut l’assurer sans conteste (et ce, même si mon opposant reconnaît la supériorité de ma pensée sur la sienne, atteste de ma victoire) ; le temps peut infirmer de telles victoires, retourner les résultats, reconnaître dans une pensée jugée inférieure en son temps la pensée dominante d’aujourd’hui et faire sombrer dans l’oubli le supposé vainqueur d’un supposé vaincu longtemps maintenu dans l’ombre, à présent en pleine lumière ; le vainqueur ne devant plus ses chances d’existence que par la défaite qui le lie à celui qu’il avait cru vaincre.

Bref, relativisme du savoir.

Et pourtant, constat d’inégalité des savoirs. C’est ce constat qui me fait prendre conscience de ce qui me différencie de ceux auxquels je voulais ressembler. Je dis cela sans fausse modestie, et sans regret inconsolable, à la manière d’un sportif qui a donné le meilleur de lui-même ou qui n’a pas fait tout ce qu’il fallait pour réussir et qui reconnaît la place qui est la sienne.

Quand on a essayé, les regrets sont moindres. Et puis, même à ma façon brouillonne, j’ai progressé, lentement, plus lentement que d’autres, mais je suis allé plus loin que je n’aurais pu le faire si je ne m’étais pas dépensé, si je n’avais pas couru, comme un chien fou, après le moindre appel d’un savoir changeant, ubiquiste. Au fond, je ne me suis pas toujours interrogé sur les raisons que j’avais de courir après tel ou tel savoir : je crois tout simplement que j’aime courir ! Ce n’est pas très intelligent, mais ça fait du bien. Tant pis si, parfois épuisé, je tire la langue, pendant que je vois s’enfuir une fois encore ce savoir que je croyais à ma portée ;

Si je n’ai pas rattrapé la proie, j’ai le souvenir de belles poursuites. Et j’en sais, malgré qu’elle m’ait échappé, un peu plus à chaque fois sur cette proie.

Friday, February 8, 2008

JE ou IL ?

On parle de textes à focalisation interne ou externe. Ce qui veut dire que le narrateur est « je » ou « il ». Restons dans l’interne : dans un premier cas, l’auteur se confond au narrateur (le « je » des lettres) ou pas (les « je » des nouvelles). Dans les lettres, le narrateur ne dit rien d’autre que ce que l’auteur pense. Dans les nouvelles, le narrateur peut dire des choses que l’auteur ne pense pas personnellement. En inventant un narrateur, l’auteur le dote d’une voix qui lui est propre ; elle ne doit pas se confondre à la sienne. Parfois le « je » est ambigu, l’auteur peut faire du narrateur un alter ego, à qui il fait dire ce que lui-même pense. Tant que l’on ne perçoit pas l’auteur derrière le narrateur, tout va bien ; le narrateur, personnage de fiction est crédible, il fait vrai ; dès que l’auteur se fait piéger par le lecteur habile, son personnage se dissout, sa fiction n’est plus qu’un prétexte pour donner le change, un moyen de parler de lui à travers des créatures transparentes, sans identité propre.
Tout est là : parler ou ne pas parler de soi. J’ai toujours posé comme préétabli que mes nouvelles devaient être un exercice d’invention. Donc, qui dit exercice dit efforts. Et invention sous-entend que rien de ce qui nourrit mon écriture « personnelle » (que je libère dans les lettres, parce qu’elles sont destinées à des personnes en qui j’ai confiance), ne doit transparaître dans la fiction. D’où la question, jamais posée avant d’écrire une lettre : « Que vais-je écrire ? ». L’invention commence. Il arrive qu’une phrase fasse naître un narrateur, un espoir d’histoire. Sinon, je dois chercher. Chercher des éléments, n’importe quoi, comme un sculpteur qui récupère tout ce qui traîne pour recycler, composer et arriver à un résultat déroutant.
Honnêtement pourquoi ? Je n’en sais rien. J’ai besoin d’écrire. Ecrire des lettres satisfait ce besoin. Le reste relève du jeu. Le travail s’y fait davantage sentir alors que c’est un jeu. Ce que je publie (on dit publier) sur mon site m’amuse, mais ne relève pas de la nécessité. Seul sur une île, j’écrirais ; probablement pas les pages du site ; elles sont faites pour distraire (c’est déjà ça, même si je me demande qui elles distraient, à part moi et mes proches).
Le paradoxe tient au fait que la correspondance, genre mineur, ou tout au moins secondaire par rapport aux œuvres romanesques pour moi s’inverse pour devenir majeur. D’un côté, la facilité dans l’essentiel, de l’autre l’application, la peine dans l’accessoire.
J’ai écrit des nouvelles pour une éventuelle publication, pour être reconnu comme écrivain, or je n’ai pas de désir d’en écrire. À chaque fois, je me suis dit : « Allez au travail. Cherche quelque chose à raconter ». Le début est angoissant ; je n’ai pas d’idée et je ne peux pas écrire. Je dois attendre. Lorsque j’ai une idée de l’ensemble, je n’ai plus le goût de l’écrire. Le meilleur moment c’est vers la fin, et quand j’ai fini. Ensuite, je suis assez curieux des réactions. Après, je recommence, sans arriver à me défaire de la nouvelle précédente. Ou encore, je fais un peu de courrier, pour le plaisir.
Dans les nouvelles, mon « style » est moins personnel. Et seul le style permet de reconnaître dès la première phrase un écrivain singulier.
Donc, la question qui se pose est : « Est-il possible pour moi de faire passer la singularité d’un genre à l’autre ? »
Ou bien la transposition est impossible et la voix ne se fait et ne se fera entendre que dans le registre qui est fait pour elle. Dans le cas contraire, je vois deux facettes de la transposition : l’une totalement fidèle à l’original (au bon sens du terme), l’autre qui serait une re-création. A savoir, une autre singularité propre à la fiction dans laquelle, je pourrais m’incarner et mes proches m’identifier. Si ces derniers m’identifiaient, nul doute qu’il en irait de même pour tout ceux qui ne me connaissent pas.
Et qu’en est-il de moi ? Eh bien, j’écris avec plaisir des lettres. Sans préjuger de leur qualité, de leur intérêt, elles viennent bien. Les phrases ne me demandent pas des heures de concentration. Le rythme varie mais je le tiens car c’est le mien. L’intérêt à les lire lui aussi doit varier, néanmoins je pense, puisque celles et ceux à qui j’écris me l’ont dit (et que je les crois !), qu’il y a quand même de bons moments de lecture.
Je sais moi où se trouve le plaisir d’écrire et j’ai la faiblesse de croire qu’il n’est pas pour rien dans celui qu’éprouvent ceux qui me lisent.
La notion de travail n’est pas en compte. Je peux retravailler cette page, et la retravailler encore. Le plaisir ne sera pas absent de ce travail de correction. Cette réécriture ne dénaturera pas la première version, ne lui enlèvera rien de son naturel, hormis les mauvais plis, les habitudes, les tics d’écriture dont je ne me rends pas compte en écrivant.
Me voilà réduit à écrire avec plaisir des fictions qui couleraient de source, ou avec plus de naturel, de facilité…

Je pensais en courant qu’il n’y a pas de pesée sans relation, ni davantage de pensée. Mais tout aussi relatives sont les définitions.