Thursday, June 28, 2007

Gouttes de pluie pour "Mémoire déformant".



Depuis deux jours, il pleut. Depuis deux jours, entre deux phrases, je regarde les gouttes tomber sur la terrasse, ruisseler sur la baie vitrée, le jardin en est troublé : impression, jardin pluvieux.
J’aime cet aspect tremblé du paysage, et trompeur. Les arbres prennent des formes changeantes ; les décrire, c’est se contredire. La phrase à peine achevée, une nuance, un mouvement flou viennent aussitôt l’infirmer. Tenter de suivre ces mouvements, ces nuances, d’épouser par des phrases leur rythme imprévisible, contradictoire aurait pour résultat un texte tout aussi imprévisible et contradictoire dont la cohérence serait pour le moins déroutante, mais tentant à écrire.
Vouloir définir exactement le fait, la pensée, la raison qui a présidé à l’écriture d’un texte est un exercice hasardeux, toutefois, il est possible que les arbres mouvants, à longueur de temps modifiés par la pluie et le souvenir conjoint du « Journal d’un fou » m’ont inspiré « Mémoire déformant ». La description sans cesse recommencée de ce coin de jardin ondoyant sous la pluie, et le récit, jour après jour, plus extravagant, incohérent du narrateur sombrant dans son monde intérieur ont certainement donné le la à un texte où le narrateur traite son passé avec la même fantaisie que ce malheureux et attendrissant, et drôle malgré tout, Avksenti Ivanovitch Poprichtchine, l’auteur du Journal.
La liberté (chèrement payée) propre au fou de Gogol accorde à son auteur une égale liberté d’écriture, à laquelle je n’ai pu résister, tout en en faisant un usage correspondant à mes seules capacités, avec lesquelles mon narrateur n’a fait que ce que je pouvais.
Me glisser dans les souvenirs de mon narrateur a été littéralement un jeu d’enfant. Leur diversité, leur caractère aléatoire ne pouvait donner naissance qu’à des phrases aussi instables et aléatoires. À tel point, comme il arrive souvent, je ne sais plus très bien qui, de ces souvenirs inconstants ou de ces phrases semblant (puisqu’ils sont imaginaires) les relater, générait qui.
Souvenirs inconstants, mais à chaque fois reconnus avec conviction, affirmés successivement avec la plus grande certitude.
Mon narrateur oscille entre l’amnésie et l’anamnèse : il n’a pas de mémoire parce qu’il a trop de souvenirs ; ceux-ci se télescopent dans son irrésistible volonté de ne rien oublier et d’être follement précis. Il est accablé, sans en être, le moins du monde affecté par un trop-plein de souvenirs qui brouille complètement son passé, le transforme en passés intriqués ou une sorte de fugace palimpseste où chaque souvenir s’écrivant sur le précédent en modifie tellement la teneur qu’il finissent l’un et l’autre par ne plus avoir aucun crédit.
Si nous avons plusieurs passés, il n’est pas bien de le dire. Il faut se contenter d’un passé parmi d’autres, choisir une perspective précise et ne pas mélanger les points de vue, interchanger les objectifs. Ce qu’a fait sans s’interroger mon narrateur dont la mémoire imaginative plus que fidèle lui permet de réinventer chacun de ses souvenirs et de s’interdire ce après quoi il tend : à savoir, un passé.

1 Comments:

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April 1, 2010 8:04 PM  

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