Labrador noir et herbe verte.

Cette nuit… quatre heures vingt-deux est-ce encore la nuit ? Pour moi d’habitude oui, cette nuit donc, je me suis mis à lire mentalement les phrases que je n’avais pas écrites la veille. Maintenant, je ne m’en souviens plus dans le détail malgré ma volonté, nocturne, de m’en souvenir. A la lecture de ces phrases, j’étais bien décidé à au moins ne pas les laisser perdre, que l’éveil qui était le mien et contre lequel je n’avais que peu lutté, sachant que c’était inutile, cet éveil ne soit pas vain. Et il semblait ne pas l’être. En fait, je me sentais bien plus éveillé qu’à certains moments de la journée, quand devant l’écran blanc de l’ordinateur, je rêve sans que mes rêves donnent corps à aucune phrase. Là, au chaud dans les draps, les yeux grands ouverts sur la nuit que j’avais renoncé à parfaire en laissant mes yeux clos, je voyais comme dans un livre ouvert. Un livre orné d’images mouvantes.
J’ai vu un labrador noir, plus noir que la nuit, se détachant sur elle et traversant la chambre. Un chien dans ma chambre, ce n’est pas commun quand j’y suis, mais j’étais intrigué par ce noir lumineux qui avait pris forme de labrador sans se fondre dans les ténèbres. J’ai vu des crânes aussi, s’embrassant, classique image macabre moyenâgeuse, et comme souvent des substituts de visage. Avec moi, tout finit par devenir visage. Et les phrases, germes évidents de nouvelles à écrire, succession de lettrines serpentant entre les images changeantes.
De toutes ces phrases, une seule surnage dans ma mémoire, a résisté au jour : « Je me suis éveillé les mains et le visage écorchés : une chute de rêve sans doute. ». Il est vrai que j’avais beaucoup couru avant de me réveiller. Il me serait facile d’inventer ce après quoi je courais, mais en toute honnêteté (si tant est que ce soit possible quand on écrit), je ne m’en souviens réellement plus. Il ne serait pas invraisemblable de penser que je courais sans but. En rêve tout est possible, d’autant que même éveillé, courir pour rien est tout à fait mon genre. Et quand je dis courir…
Si je ne sais pas après ou vers quoi je courais, je sais (il faut quand même quelques certitudes) sur quoi je courais. Sur de l’herbe. Déception ! On pouvait s’attendre à autre chose d’une course onirique, mais la vérité m’oblige à confirmer : sur de l’herbe. Verte ! Un telle imagination, quand la raison la laisse libre, lui laisse toute latitude pour réinventer le réel à sa guise, ferait tout aussi bien de se reposer, comme tout le monde, pour tenter de faire mieux au grand jour, en dépit de la surveillance d’une pensée, elle aussi éveillée (quand je dis « éveillée », cela signifie que je ne dors pas, non que ma pensée soit plus vive que la moyenne).
Verte l’herbe, mais d’un vert aussi vert qu’était noir le noir du labrador, intense, et doux sous mes pieds. Si doux que je ne la sentais pas. Et effectivement, à un moment, il n’y a plus eu d’herbe vert intense, ni même un semblant de sol, de quelque couleur soit-il. C’est là que pour protéger mon visage, j’ai tendu les bras, les paumes ouvertes. Apparemment, ça n’a pas suffi.
C’est ainsi que les choses se sont passées. C’est tout ce qu’il me reste de ce rêve. Pourtant, je n’arrive pas à m’enlever de l’esprit qu’il s’est passé bien d’autres choses plus passionnantes, plus mystérieuses, plus alléchantes dans ce rêve que le simple fait d’avoir couru sur de l’herbe dont la seule particularité est d’être verte. Bel exploit pour une herbe imaginaire ! Je serais presque tenter d’inventer pour que cette chute ne tombe pas à plat, finisse en simple phrase d’un début de texte lacunaire. Pas la moindre héroïne pour donner sens (et piquant) à la course. Le voilà qui court, comme ça, en plein rêve, libre à lui de s’offrir toutes les raisons, même inavouables, de courir… non, il court comme ça, au milieu de rien, pour rien sur son herbe de tous les jours, l’intense mis à part. Pas un arbre, pas un chat. Pas même un labrador noir se métamorphosant en noir destrier galopant sur l’herbe verte, chevauché par un squelette bien vivant emportant sa proie, squelette femelle tout aussi lascif, afin que mon imagerie matinale serve à quelque chose. Non, écorché pour rien. A quatre heures vingt-deux ! C’est bien tôt, même pour une chute de rêve. J’aurais dû noter. J’y ai songé sans en avoir vraiment envie. J’ai cru que d’allumer, de prendre mon carnet placé à portée de main pour noter mes pensées de nuit et mes rêves et sur lequel je n’ai jamais rien écrit, dissiperait la magie du rêve. Mais quelle magie ? Je cours sur de l’herbe verte comme en plein jour et je tombe. Si on ne peut même plus compter sur les nuits pour rattraper les jours, nous accorder la fantaisie qui nous fait souvent défaut éveillés, autant prendre son imagination à deux mains dès le lever du soleil et lui dire : « Allez ! au galop ! », pour qu’elle nous emporte là où elle ne va pas lorsqu’on lui laisse la bride sur le cou et qu’elle trottine bêtement dans l’herbe verte. De l’herbe verte !
Moi, si je cours de jour, en imagination, il faudra se lever de bonne heure pour trouver de l’herbe verte. Avec toutes les couleurs qui existent, choisir le vert pour l’herbe, cela me semble impensable. Ou alors, au deuxième degré, pour laisser croire que l’herbe n’est verte que pour mieux suggérer sa couleur véritable. Oui, oui, je vois bien que vous faites tout pour me faire croire que l’herbe est verte, mais avec moi ça ne prend pas. Alors quelle est donc sa couleur ?
Enfin, pour ce rêve-là, il est fait comme il est. Ni fait, ni à faire. J’attendais plus de lui. Je pense qu’il vaut mieux que je ne compte que sur moi-même. Un labrador noir dans ma chambre ! J’aurais dû me méfier.
J’ai vu un labrador noir, plus noir que la nuit, se détachant sur elle et traversant la chambre. Un chien dans ma chambre, ce n’est pas commun quand j’y suis, mais j’étais intrigué par ce noir lumineux qui avait pris forme de labrador sans se fondre dans les ténèbres. J’ai vu des crânes aussi, s’embrassant, classique image macabre moyenâgeuse, et comme souvent des substituts de visage. Avec moi, tout finit par devenir visage. Et les phrases, germes évidents de nouvelles à écrire, succession de lettrines serpentant entre les images changeantes.
De toutes ces phrases, une seule surnage dans ma mémoire, a résisté au jour : « Je me suis éveillé les mains et le visage écorchés : une chute de rêve sans doute. ». Il est vrai que j’avais beaucoup couru avant de me réveiller. Il me serait facile d’inventer ce après quoi je courais, mais en toute honnêteté (si tant est que ce soit possible quand on écrit), je ne m’en souviens réellement plus. Il ne serait pas invraisemblable de penser que je courais sans but. En rêve tout est possible, d’autant que même éveillé, courir pour rien est tout à fait mon genre. Et quand je dis courir…
Si je ne sais pas après ou vers quoi je courais, je sais (il faut quand même quelques certitudes) sur quoi je courais. Sur de l’herbe. Déception ! On pouvait s’attendre à autre chose d’une course onirique, mais la vérité m’oblige à confirmer : sur de l’herbe. Verte ! Un telle imagination, quand la raison la laisse libre, lui laisse toute latitude pour réinventer le réel à sa guise, ferait tout aussi bien de se reposer, comme tout le monde, pour tenter de faire mieux au grand jour, en dépit de la surveillance d’une pensée, elle aussi éveillée (quand je dis « éveillée », cela signifie que je ne dors pas, non que ma pensée soit plus vive que la moyenne).
Verte l’herbe, mais d’un vert aussi vert qu’était noir le noir du labrador, intense, et doux sous mes pieds. Si doux que je ne la sentais pas. Et effectivement, à un moment, il n’y a plus eu d’herbe vert intense, ni même un semblant de sol, de quelque couleur soit-il. C’est là que pour protéger mon visage, j’ai tendu les bras, les paumes ouvertes. Apparemment, ça n’a pas suffi.
C’est ainsi que les choses se sont passées. C’est tout ce qu’il me reste de ce rêve. Pourtant, je n’arrive pas à m’enlever de l’esprit qu’il s’est passé bien d’autres choses plus passionnantes, plus mystérieuses, plus alléchantes dans ce rêve que le simple fait d’avoir couru sur de l’herbe dont la seule particularité est d’être verte. Bel exploit pour une herbe imaginaire ! Je serais presque tenter d’inventer pour que cette chute ne tombe pas à plat, finisse en simple phrase d’un début de texte lacunaire. Pas la moindre héroïne pour donner sens (et piquant) à la course. Le voilà qui court, comme ça, en plein rêve, libre à lui de s’offrir toutes les raisons, même inavouables, de courir… non, il court comme ça, au milieu de rien, pour rien sur son herbe de tous les jours, l’intense mis à part. Pas un arbre, pas un chat. Pas même un labrador noir se métamorphosant en noir destrier galopant sur l’herbe verte, chevauché par un squelette bien vivant emportant sa proie, squelette femelle tout aussi lascif, afin que mon imagerie matinale serve à quelque chose. Non, écorché pour rien. A quatre heures vingt-deux ! C’est bien tôt, même pour une chute de rêve. J’aurais dû noter. J’y ai songé sans en avoir vraiment envie. J’ai cru que d’allumer, de prendre mon carnet placé à portée de main pour noter mes pensées de nuit et mes rêves et sur lequel je n’ai jamais rien écrit, dissiperait la magie du rêve. Mais quelle magie ? Je cours sur de l’herbe verte comme en plein jour et je tombe. Si on ne peut même plus compter sur les nuits pour rattraper les jours, nous accorder la fantaisie qui nous fait souvent défaut éveillés, autant prendre son imagination à deux mains dès le lever du soleil et lui dire : « Allez ! au galop ! », pour qu’elle nous emporte là où elle ne va pas lorsqu’on lui laisse la bride sur le cou et qu’elle trottine bêtement dans l’herbe verte. De l’herbe verte !
Moi, si je cours de jour, en imagination, il faudra se lever de bonne heure pour trouver de l’herbe verte. Avec toutes les couleurs qui existent, choisir le vert pour l’herbe, cela me semble impensable. Ou alors, au deuxième degré, pour laisser croire que l’herbe n’est verte que pour mieux suggérer sa couleur véritable. Oui, oui, je vois bien que vous faites tout pour me faire croire que l’herbe est verte, mais avec moi ça ne prend pas. Alors quelle est donc sa couleur ?
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