Sunday, July 29, 2007

Un monde tel quel.

Il y a des hommes qui lavent leurs poissons à l’eau claire, quand d’autres coupent leurs cheveux très courts afin de se ressembler. Il y a des hommes qui épilent les poils pubiens de leur épouse avant d’aller sur le sable quand d’autres finissent par manger le cheval qu’ils chevauchent. Il y a des hommes qui dégustent les humeurs aqueuse et vitrée des yeux de bœuf quand d’autres pantellent entre quatre murs sous des soupiraux. Il y a des hommes qui vivent de la terre là où d’autres cultivent leur esprit, gravent des lacs d’amour aux écorces d’un hêtre ; des hommes pour qui la vie d’un autre ne vaut pas le destin des personnages du livre qu’ils écrivent ; et la chose, le mot. Il y a des hommes de main comme de parole dont la progéniture se nourrit de l’air du temps. Il y a des hommes qui élèvent des autours quand d’autres regardent la vase au fond des bras morts. Il en existe aussi dont la femme allaite un bébé d’un sein et de l’autre, un porcelet, alors que d’autres préfèrent la compagnie de phoques qu’ils écorchent. Il y a des hommes pour qui la mort naturelle n’existe pas et d’autres pour qui la vie n’est qu’un rêve ; des hommes de passage qui sèment des cadavres quand d’autres découpent assidûment les lettres d’un journal comme des corbeaux. Il existe encore des hommes capables de s’abreuver d’injures, de se traîner dans la boue au lieu, à l’abri du jardin, de butter le pêcher, le chausser en d’autres termes ou, plus tranquillement encore, de blanchir la viande ciselée avec finesse. Il y a des hommes qui se contentent de feuilles pour exister, de même que d’autres ne peuvent se passer du grain parfait des aréoles ; des hommes qui ne s’en laissent pas conter, mariés pourtant à des femmes affables doublées de menteuses ; des hommes qui choisissent de courir à leur perte quand ils pourraient respirer à pleins poumons au bord de la mer ou mieux, dormir dans la mousse des sous-bois. Il y a des hommes qui n’ont pour tout avenir que la mort d’un autre, quand d’autres se jouent des jours en ne vivant que la nuit. D’autres qui craignent des êtres imaginaires, composé d’animaux et d’humains, ou pire encore redoute un mort qui pour eux continue d’exister, alors que pour certains, les autres n’existent pas. Il y a des hommes qui lancent des pierres sur des hommes enterrés jusqu’à la taille et des femmes enterrées jusqu’au cou, et d’autres qui s’exercent à voler, à faire tourner des assiettes sur une baguette souple qui se changera en serpent. Il y a enfin des hommes qui tournent sur eux-mêmes, qui comptent les cellules des ailes des papillons, qui mesurent à leur juste valeur la seconde passée, et d’autres… encore d’autres. Il existe de ces hommes.
Et puis il y a Alexandre Broutard qui porte bien son nom.

Friday, July 27, 2007

Pas plus tard qu’hier j’ai lu. J' ai lu aussi aujourd’hui. J’ai été extrêmement marqué par ce que j’ai lu. Hier comme aujourd’hui, l’impression qu’a exercée sur moi cette lecture a été telle que jamais plus je ne serai le même. Comment après une pareille expérience douter de l’influence définitive qui inévitablement va s’ensuivre ? Il est rare qu’une lecture agisse avec tant de force, soit à ce point décisive. Et pourtant, je dois l’avouer, j’ai passé ma vie à lire. D’aucuns me l’ont reproché, mais jamais je n’ai su faire autre chose. Plus d’une fois, j’ai essayé de me libérer de l’emprise que me faisait subir la lecture, mais malgré les sincères efforts que je déployais, le pouvoir tentateur des livres finissait par avoir raison de mes résolutions les plus fermes et me faire succomber ; jusqu’à ce que je renonce à lutter, que j’accepte un joug dont il m’était impossible de me défaire.
Cette décision prise, il ne me resta plus qu’à attendre de mon unique activité, cette course sans fin de livre en livre, un évènement pour en rompre le cours. Plus je voulais sortir des livres, plus je devais m’y absorber. Plus je cherchais à m’échapper du fil ininterrompu des phrases, plus il me fallait demeurer en équilibre sur ce fil ; le moindre moment d’inattention pouvant être fatal, et me faire perdre à tout jamais la clef secrète de mes lectures, la raison pour laquelle ma vie se résumait en une succession de mots lus de jour en jour.
Et hier, et aujourd’hui enfin, après tant d’années d’un destin linéaire, j’ai lu la phrase que j’attendais depuis toujours, celle pour laquelle j’ai toujours lue, et après laquelle jamais plus je ne lirai.

Tuesday, July 24, 2007

L'autre ?

J’écris pour me connaître, connaître et faire connaître. Il est difficile de toujours dissimuler, d’éluder, de voiler… à moins de ne plus écrire.
Mais se livrer ? Est-ce possible ?
Je ne doute pas qu’un être qui parviendrait vraiment à mettre son « cœur à nu » paraisse toujours, et plus encore, inexplicable. De tout savoir de cet être ne nous le ferait pas mieux connaître ; la description exhaustive, le trop-plein d’explications, de « raisons » désorienteraient, feraient lâcher prise aux tentatives de jugements définitifs.
Nous sommes jugés pour la part obscure de nous-mêmes, pas pour ce que nous sommes, pour cette part laissée plus ou moins volontairement dans l’ombre et qui, paradoxalement, nous révèle. Nous croyons que notre peu de lumière suffira à nous justifier aux yeux des autres, à nous absoudre, or c’est l’ombre qui attire le regard. Si nous ne pouvons ici-bas échapper aux contrastes, peut-être faut-il tenter de circonscrire la véritable part des ténèbres, apprendre à connaître l’inconnu qui nous habite, ne pas confondre l’inconnaissable et le méconnaissable. Moins nous connaissons quelqu’un, plus ses fautes et ses lacunes nous semblent flagrantes, condamnables. Voilà pourquoi je dis que nous jugeons des ombres qui accusent ceux à qui elles appartiennent.
Mais il suffit d’un rien parfois pour nous apercevoir que ces ombres n’en étaient pas, seule notre méconnaissance nous y avait fait croire. Quant au cœur du mystère, s’il existe réellement, qui en dénouera les secrets ?
Néanmoins, s’il n’est pas possible de connaître l’autre qui pourtant se livre autant qu’il le peut, le pressentiment de son intégralité nous le rend plus proche, moins différent ; plus nous en approchons, plus nous en savons sur lui, plus il devient complexe, difficile à juger, plus pardonnable

Monday, July 23, 2007

Corrections.


Une correction est une forme d’approfondissement ; qu’elle rajoute ou qu’elle retranche, elle tend à abréger et cette réduction est fondée sur le désir de dire le mieux possible en en disant le moins possible. Désir qui ne peut être réalisé dans le premier jet, l’imagination étant dispendieuse, et, toute découverte la motivant davantage, à peine a-t-elle trouvé qu’à nouveau elle recherche, ne s’appesantissant pas sur l’idée dont la quête semblait essentielle, pour courir après une volée d’idées nouvelles que la première a levée ; où au contraire, tournant inlassablement autour de celle-ci dans l’espoir d’y déceler quelque secret qui d’évidence, ou après réflexion, ne s’y trouve pas.

Pour se corriger, il faut prendre connaissance de ses plis ; sans doute est-ce pour cela que plus on vieillit plus ils deviennent flagrants. Tard découverts, ils font partie de soi et on hésite à y remédier, sachant bien que de nouveaux apparaîtront ailleurs qui seront, un temps plus ou moins long, invisibles, quant pour les autres ils seront instantanément découverts.

Friday, July 20, 2007

Le 18 mars 2007, j’ai recopié Kirikou et la Sorcière, un album pour enfants, pour mon épouse.
Kirikou est minuscule, volontaire et vaillant. « Kirikou est petit mais il peut beaucoup »
L’album fait au moins trente pages et il lui en arrive des aventures à ce bon Kirikou, et la sorcière, très sexy au demeurant, ne manque pas d’imagination ; et que je te fais couler une pirogue folle emportant des enfants imprudents ; et que je te cours après un arbre qui s’enfuit sur la pointe des racines, emportant des enfants imprudents (les mêmes qui n’ont rien compris, comme c’est souvent le cas… dans les contes…) ; et que je te perce un monstre gluant, plein comme une outre avec un tisonnier chauffé au rouge ( il est gentil Kirikou mais son sens de l’humour a des limites) afin de récupérer l’eau de La Source Maudite et que les villageois ne soient plus assoiffés ; et que je me bats dans des galeries souterraines avec une zorille (ce qui n’est pas donné à tout le monde et révèle au passage le niveau de culture des élèves de CP formés par mon admirable épouse, car – je ne dis pas cela pour vous qui avez connaissance du monde animal – une zorille n’est pas du tout le résultat d’un croisement d’un gorille et d’une oreille, mais ce mammifère carnassier, voisin de la mouffette (mais je ne sais pas dans quelle rue) et qui doit son nom à Buffon ; de l’espagnol Zorilla diminutif de zorra : renard. Comme Zorro. Cela dit, vous faites bien de me faire remarquer, la zorille ne s’appelle zorille qu’en France. Les Néerlandais, et c’est tout à fait leur droit, l’appellent gestreepte bunzing avec deux « e » sinon cela ne veut plus rien dire ; les Japonais, je les reconnais bien là, l’appellent 馬(フランス語 (sans doute pour se singulariser) ; les Belges : zorille une fois. Si le surnom de « putois du Congo » est assez incongru (c’est le moins que l’on puisse dire) sa dénomination anglo-saxonne de « African striped weasel » (belette rayée africaine) semble plus appropriée pour la définir. Évidemment.
Il y a plusieurs zorilles, du Cap, d’Afrique, du Sahara et à nuque blanche. Mais d’où qu’elle vienne la zorille a l’ouïe fine, et elle est capable, mais gardez-le pour vous, de mettre sa queue en éventail (pourquoi se gêner) et d’émettre spontanément, me dit l’encyclopédie, une odeur nauséabonde. Ça, c’est une mauvaise habitude qu’ont les mustélidés dont j’ai parlé par ailleurs dans une nouvelle (Les Pontinaud et les Groupard ; cf œuvres complètes). J’ajouterai, pour finir, que la zorille boit modérément, ce qui est tout à son honneur.
Après son combat avec la zorille, Kirikou s’en sort grâce à des rats palmistes ; puis il a maille à partir avec un phacochère : « Kirikou n’est pas fort et pourtant il s’en sort » ; après il vole dans les plumes d’une huppe : « Kirikou n’est pas lourd mais il s’échappe toujours » ; enfin, il finit par enlever l’épine empoisonnée fichée dans le dos de Karaba la sorcière, qui à la fois lui donnait ses pouvoirs et la rendait difficile à vivre. Sans cette épine, Karaba devient aussitôt affable que n’importe quelle femme et, comme elle est sexy et que le kirikou a bon goût (« Kirikou est petit, mais il est précoce), il lui demande de l’épouser. Karaba dit que ça ne se fait pas mais lui accorde quand même un baiser. Un baiser magique, à la Karaba, qui fait du minuscule Kirikou, un magnifique athlète de plus d’un mètre quatre-vingts, sans un pouce de graisse et apte à se reproduire – j’en veux pour preuve la feuille biblique masquant pudiquement ce que Kirikou petit a exhibé durant toutes ses péripéties.
De retour au village, les villageoises (j’ai oublié de vous dire que les villageois auraient été prétendument dévorés par Karaba quand elle n’était pas de bon poil, à cause de l’épine, mais tout de même…), les villageoises donc n’en croient pas leurs yeux, elles ne reconnaissent pas le kirikou d’avant ; heureusement la mère de Kirikou reconnaît en dépit de sa nouvelle plastique son Kirikou de fils. Alors c’est la liesse, les villageoises néanmoins veulent lyncher un petit peu Karaba, qui en tant que sorcière n’a pas toujours été tendre, pesait lourdement sur la vie du village avec ses fétiches-esclaves, genre de créatures fantastiques (c’est le moins que l’on puisse faire dans ce type d’histoire), aux formes curieuses et qui, pour un oui, pour un non, éventuellement crachaient du feu sur les cases qui n’attendaient que ça pour brûler.
Les villageoises ont une dent contre Karaba qu’elles accusent d’avoir exercé les siennes sur leurs maris, leurs frères ; car, Karaba, avant d’être une femme affable, était une femme à homme dont elle ne faisait qu’une bouchée (disait la rumeur). Comme Karaba n’a plus ses pouvoirs, elle est en mauvaise posture et on s’inquiète pour elle, et Kirikou se voit déjà obligé d’aller chercher dans une agence matrimoniale une femme moins ensorcelante pour finir ses vieux jours.
Heureusement, un martèlement résonne ; interrompant les cris hystériques des villageoises qui me cassent les zorilles, les oreilles. Mais je préfère laisser la parole à notre envoyé spécial en direct de l’album :
« Porté sur un palanquin, le Sage approche,
entouré de joueurs de tam-tam. Ce sont
les hommes du village que Karaba avait
transformés en fétiches. Toute la troupe
avance en dansant et chantant :

Kirikou nous a sauvés.
Gloire à Kirikou !
Nous étions des fétiches,
Nous sommes les hommes !
Nous sommes les pères, nous sommes les fils,
Nous sommes les maris, nous sommes les maris,
Et tous nous revenons
Vers ceux que nous aimons !

Le village est désormais réuni. Mères, fils,
épouses, maris, enfants se précipitent et
s’étreignent autour du couple magnifique,
Karaba et Kirikou, et c’est la paix… »


Thursday, July 19, 2007


Pris par le temps ! Il me reste quelques phrases seules extraites de lettres anciennes. Des fragments de moments, des bribes de pensées.
« Lors de mes promenades, je marche dans mes pensées ; à mon insu, le monde se met peu à peu à exister ; il y a une éclosion d’êtres autour de moi. »
« Je m’interroge sur ces pages qui s’accumulent, paraissent sans lien entre elles. Je suis leur seul point commun. L’idée, le mouvement qui les relie m’échappent. Je suis semblable à un anatomiste devant une collection d’ossements dispersés et pour certains manquants : comment reconstituer le squelette pour imaginer un semblant de vie ? »
« Chaque mot me fait sentir l’absence de tous les autres mots. »
« Notre vie est semée de tous ces " êtres " potentiels que nous laissons en chemin connaître ce que nous ne connaîtrons jamais. »
« Je m’arrête aux nuages ; l’infini se mue en un sillage d’oiseau. Graine de poème. »
« Quand on ne peut pas aller plus loin, on peut toujours aller ailleurs. » (Je m’aperçois que je n’ai malheureusement pas appliqué ce principe écrit il y a plus de vingt ans.)
« Tant d’actes qui me donnent à penser, qui me laissent muet. »
« Il y a des livres pareils à des gênes mutants ; latents, il leur faut les conditions adéquates, autres que celles qui les a fait naître, pour qu’ils "s’expriment ". »
« Les mots sont les points de suture des êtres déchirés.»

Wednesday, July 18, 2007

De la pluie. Des larmes. De la solitude. Dimanche.

Quand éclatera le cercle de mes pas ? Le temps et l’usage que l’on en fait ne s’enfuient pas dans le même sens. C’est bon à savoir. Surtout quand on habite la banlieue. Le sourire suit la ligne du temps. Voilà un jour. Un jour de pluie. Je marche. Autant prévenir tout de suite, je ne me présenterai pas ! Je me demande si aujourd’hui est un jour de printemps ou d’automne. Le lac brasille. Brasille ! Je regarde. Dans le reflet criblé de l’eau, nulle favela. Sans « brasille », aucun dépaysement, aucun soleil lointain pour s’interposer entre les gouttes. Je regarde la pluie écrire mon poème ; ce n’est pas encore le moment des mots. La pluie commence à me courir, dans le cou. Inutile d’attendre le point final, l’embellie, un nouveau lyrisme. Autant m’en aller et voir si je n’ai pas laissé quelques phrases en instance d’être écrites au fond d’un jardin, sur un mur délabré recouvert de vigne vierge cachant les courts déserts. Je demeure dans un anneau que je parcours d’un jour à l’autre. Je vais sans peur des allitérations dans ma vie vide ; je déambule le plus souvent sans voix humaine pour apprendre. Apprendre à quel jaune peuvent tendre les forsythias ? Quel jour tombera la feuille remarquée le dimanche de la jeune fille pleurant ?
Elle pleurait tant que je n’en suis pas encore revenu. Les centaines de mouettes qui titubaient sur la glace en avaient perdu la vedette. Elle ne m’a pas vu. J’étais hors chagrin. Dans ses yeux, je n’ai été qu’une forme embuée. N’osant exister davantage, je ne lui ai pas demandé pourquoi elle pleurait. Aujourd’hui, la moindre marque d’attention paraît suspecte ; un geste à l’égard d’une jeune fille en pleurs ne peut que dissimuler… d’autres gestes. Ainsi, mon premier mouvement n’a pas vu le jour, entaché du péché avant même d’avoir été accompli.
Et elle est passée ; mon regard s’est accroché à la feuille ocre du marronnier. À chaque pas, la fille trouvait une nouvelle raison de pleurer. Je l’ai regardée traverser la route et mes rêveries, se diriger vers le bord du lac. Fallait-il qu’elle se noie pour apprendre qu’elle n’était pas seule ? Si elle s’était jetée à l’eau, elle aurait su qu’elle n’était pas seule ; pas longtemps, je nage mal.
Sur un banc, elle s’est assise, choisissant la solitude. Mais enfin, l’eau glacée !… Elle a préféré sangloter sur le banc. Je ne peux pas dire que le chagrin lui allait bien, la rendait particulièrement désirable. Si j’avais tenté de la consoler, je n’aurais pas tiré parti de sa faiblesse. À moins évidemment qu’elle me le demande. Pourquoi pas. Je vois une fille qui pleure parce que son compagnon est parti avec une autre ; elle est désemparée, dangereusement attirée par les profondeurs (je n’ai pas parlé de suicide, mais…), je m’approche et grâce à des mots qu’il est inutile de chercher puisque je ne les ai pas prononcés, j’évite l’irréparable. Est-ce ma faute si je lui plais et qu’elle s’abandonne à moi ? mettez-vous à ma place. Pourquoi, encore si fragile, la laisserais-je partir ? seule, face à un destin qui, avouons-le, n’est pas toujours rose. Nous sommes un dimanche, il n’y a rien à la télévision. Je ne pouvais décidément pas refuser son invitation. C’est vrai : « Nous serons aussi bien chez elle ». Ici il fait froid. Le temps laisse à désirer. « Alors rentrons, avant que mes larmes ne se transforment en stalactites. » Elle rit. Ça va mieux. Son humour est ce qu’il est. Une fois chez elle…
Mais rien de tout cela n’est arrivé. Je n’ai rien dit. Elle est passée.
Quand je pense que j’ai failli me noyer pour elle !

Tuesday, July 17, 2007


Chez les mouches, les vraies ! pas d’ailes postérieures ; quand on y regarde de près, on dirait des têtes d’épingle : ce sont les balanciers. Grâce à eux qui fonctionnent tels des gyroscopes, la mouche ne vole pas n’importe comment, ne se perd pas en loopings superflus : elle est maîtresse d’ailes-mêmes, de ses évolutions.
Il est mentionné page sept que pour les espèces hautement spécialisées comme le pou, les ailes postérieures sont absentes. De même que la puce qui a glissé astucieusement entre son thorax et ses pattes arrière, un sac élastique constitué de résiline lui permettant de faire des bonds phénoménaux ; l’homme en comparaison devrait sauter deux tours Eiffel et réfléchir à l’atterrissage.
De savoir que les ailes membraneuses des Papillons sont couvertes d’écailles ne laisse pas de surprendre. À tel point qu’en comparaison, paraissent bien quelconques les poils sur les ailes des Trichoptères (qui portent bien leur nom) dont la phrygane en est la représentante la plus connue des pêcheurs de truite qui utilisent la larve comme appât.
Les nervures des ailes forment un réseau de cellules : sachez que des lépidoptéristes et même des diptèristes les numérotent !
Les pattes ! Quoi qu’en pense le commentateur chafouin du quatorze juillet qui se prétend « amateur de vers » (ce qui ne fait pas de lui un poète !) les trois paires de pattes ne font pas l’insecte. J’en veux pour preuve, aberrante je le concède, les cochenilles qui sont apodes. Cependant, il y a fort à parier que ce vétilleux commentateur n’a jamais entendu parler des cochenilles à bouclier, se contentant des farineuses. Il me reproche lors de mon intervention du même jour l’emploi du verbe ramper impropre à ses yeux s’agissant des insectes ; le terme ne s’appliquant, d’après lui qu’aux reptiles, aux vers et aux créatures dépourvues de pattes.
Je m’inscris en faux contre cette assertion ! Celle-ci révèle, en voulant apporter une pseudo rectification (et laisser sous-entendre une prétendue supériorité du commentateur sur l’auteur), les limites d’un esprit exclusivement scientifique oublieux des plus élémentaires connaissances lexicales et culturelles.
J’enverrai donc cet esprit borné (je dis cela sans être du tout péjoratif) parfaire ses handicaps vers les dictionnaires les plus courants (mais les rattrapera-t-il ?) pour prendre connaissance des diverses acceptions du verbe ramper. Il y découvrira notamment que le terme en question peut signifier aussi, ce qui est de circonstance, un manque d’élévation, d’inspiration.
En attendant, qu’il me permette de le renvoyer au Trésor de la Langue Française qui spécifie bien qu’en parlant de l’homme et de certains quadrupèdes (je reconnais, les insectes n’en sont pas, mais en quoi une paire de pattes supplémentaires peut-elle infirmer la définition ?) ramper c’est « Progresser lentement avec l’aide des membres, le corps appuyé au sol ou maintenu près du sol. Ramper à plat ventre ; ramper sur le dos ; ramper sur les genoux ».
Et si cela ne suffit pas, je citerai une de nos auteures les plus respectueuses de la langue française : Colette, dans dialogue de bêtes, 1905, page. sept.
[Toby-Chien] rampe sur le ventre, le train de derrière aplati en grenouille, jusqu’à Kiki-la-doucette, fourrure tigré, immobile.
Ou encore Henri Barbusse (Feu, 1916, page. 183)
On est forcé de s’agenouiller dans la boue, de s’écraser par terre et de ramper à quatre pattes pendant quelques pas.
Maintenant si de simples commentateurs pensent en savoir davantage que nos écrivains (nos poilus !), qu’ils continuent leurs commentaires, néanmoins si la description de l’anatomie d’un insecte entraîne de pareilles dérives, je m’abstiendrai désormais de m’aventurer sur ce brûlant sujet.
Vous pouvez disposer.

Monday, July 16, 2007

L’abdomen des insectes adultes a beau avoir onze segments, aussi curieux que cela paraisse, aucun vrai membre ne s’y attache. Les pattes et les ailes ayant préféré s’insérer sur le thorax, ce qui est leur droit le plus strict.
Il n’empêche que l’abdomen, lui, a des cerques et ni la tête, ni le thorax ne peuvent en dire autant. Eh oui, en toute modestie l’abdomen des insectes a des cerques ; il ne le crie pas sur les toits, mais il en a ! De surcroît très visibles chez l’Ephémère, longs et filiformes ! Qui, de nos jours peut se targuer d’en posséder de pareils ? D’aucuns objecteront que le vol des éphémères est médiocre, que les adultes ne se nourrissent pas, que leur durée de vie imaginale n’a qu’un seul but : se reproduire. À cela je rétorquerai par le dernier vers de la troisième églogue de Virgile : « Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt ». Je sais que je vais loin, mais comment laisser passer cela. Pourquoi, pendant qu’on y est, ne pas reprocher aux femelles, leur paire de forceps ?! Pourquoi pas puisqu’on en est là ! Voilà pourquoi je dis, pour les non-latinistes : « Fermez les ruisseaux, esclaves, les prés ont assez bu ! ». En un mot : « Assez ! ».
En plus, le perce-oreille a des cerques aussi, alors.
Que les mâles des libellules et des sauterelles s’en servent pour étreindre vigoureusement leur femelle, moi, cela ne me choque pas outre mesure. À ceux que cela offusque, et, comme Cicéron s’exclament : « O tempora ! O mores ! », je répondrai comme Juvénal.
Tout simplement.
Quant aux genitalia, ils sont portés par les huitième et neuvième segments. Ils sont remarquablement discrets, cachés sauf quand ils sont apparents. Tout le monde a en tête l’ovipositeur des sauterelles. Oui ? Et bien, inutile d’en dire davantage.
Un mot sur les ailes.
Nombre d’insectes en ont, excepté ceux qui en sont dépourvus et qui ne m’inspirent que mépris. En général, avec leurs ailes les insectes volent, voient du pays. Il peut y avoir deux paires d’ailes membraneuses ou pas. Parfois la paire antérieure est coriace, mais c’est pratique. Bah oui, comme ça elles protègent la paire postérieure, diaphane, arachnéenne. Je parie que vous croyez que ces ailes coriaces s’appellent élytres. Pas du tout ! Un homme les a appelées tegmens . Je ne pense pas que ce soit le même homme qui a nommé la partie ventrale de l’abdomen sternite et la dorsale, tergite ; quoi qu’il en soit, il a du procéder avec la même rigueur scientifique : « Comment s’appellent-ailes ? » Pas de réponse. Tegmens ! un nom qui leur va comme un gant.
Non, les élytres sont plus coriaces encore que les tegmens. Dures comme de la corne : impressionnant. C’est drôle on dirait que les insectes qui en sont pourvus sont des aptères, mais non. En revanche l’anagramme d’aptère donne patère et arpète, épater sans que l’on puisse en conclure grand-chose : les points communs entre l’insecte dépourvu d’ailes, le portemanteau et l’apprenti n’étant pas des plus flagrants et je n’ai pas envie de me lancer dans les temples aptères et les patères antiques. Je sais qu’aptère donne aussi retapé, pétera, répéta… mais en l'occurrence, j’ai horreur des formes conjuguées.
Fin des ailes demain et deux mots sur les pattes.
Fervet opus. (Le travail marche activement) : Virgile, à propos des abeilles.


Friday, July 13, 2007

Pour en finir avec l'abdomen des insectes. Chutes de phrases.


Dix-huit heures dix-huit encore ! Bien, vous êtes tous installés… je reprends mon exposé.
L’abdomen des insectes adultes.
« L’abdomen des insectes adultes a onze segments » (Insectes de France et d’Europe occidentale). Certains de ces segments sont invisibles, mais tous, je dis bien tous possèdent une plaque dorsale et une plaque ventrale, ou, si vous préférez, une plaque ventrale, et une plaque dorsale. La plaque ventrale pour qu’on ne la confonde pas avec la plaque dorsale, et que l’insecte ne rampe sur le dos, s’appelle sternite, et la dorsale pour bien la distinguer de la ventrale s’appelle tergite. Entendons-nous bien : ce n’est pas la plaque ventrale qui s’appelle sternite, puisque la plaque ventrale est muette ; ce sont les hommes qui l’ont appelée ainsi, qui l’ont appelée sternite : la plaque ventrale, elle, ne sait pas qu’elle s’appelle ainsi ou sternite. C’est un homme qui inspectant le ventre d’un insecte s’est demandé comment ce ventre s’appelait. Peut-être lui a-t-il demandé : « Comment tu t’appelles ? » et n’ayant pas de réponse, il s’est dit : « Pour moi, ce sera sternite, d’accord ». Pas de réponse. Qui ne dit mot consent. Le ventre des insectes venait d’être baptisé. Il est probable qu’en reposant l’insecte, ce même homme se soit aperçu qu’il ne savait pas non plus le nom du dos de l’abdomen des insectes, qu’il se soit dit : « Bah ça c’est la meilleure ! » Et qu’il ait renouvelé le dialogue (par souci de rigueur scientifique ; ce n’était pas parce que la partie ventrale de l’abdomen de l’insecte était muette que la partie dorsale devait l’être également, peut-être avait-elle son mot à dire). « Comment t’appelles-tu ? » Si la partie dorsale avait répondu : « Coralie » ou « Loana », l’homme aurait dit enchanté et on s’arrêtait là. Sternite pour le ventre, Coralie ou Loana pour le dos. Je suis même persuadé, que si la partie dorsale de l’abdomen de l’insecte avait répondu, un peu pour taquiner : « Mon nom est sternite », l’homme, tout en songeant : « Voilà un abdomen qui est une forte tête ! », aurait accepté cette identité, auquel cas il se serait rabattu sur tergite pour le ventre, même si, je me mets à sa place, il en aurait été quand même contrarié ; cela se comprend. Or, tout comme la partie ventrale de l’abdomen, la dorsale est restée muette, offrant à l’homme toute latitude pour la nommer. Ce qu’il fit : « Désormais tu t’appelles tergite ! » Et ainsi fût fait. Pas un merci ! Rien ! Mais l’homme n’en attendait pas davantage.
Les insectes ont un moyen mnémotechnique pour éviter de ramper à l’envers : ils associent sternite à sternum, cet os plat sur la face antérieure du thorax. Effectivement, il s’agit du thorax et non de l’abdomen, mais allez savoir pourquoi, ça les aide. Et il faut reconnaître qu’en général les insectes ne se déplacent sur le dos que contraints et forcés.
Une fois encore, je m’aperçois que ce riche sujet requiert plus de temps que celui qui m’est imparti. Je le continuerai lundi.
Je vous remercie de votre attention.


Chutes de phrases.
… témoin muet en attente d’un langage …
… secondes, soleils séchés …
… du silence, émergé …
… je le vois en personnage …
… les phrases miroitent …
… rêve dans la pierre …
… pas encore le moment des mots …
… rester en apparence …
… source de surprises …
… seul dans les gloussements…
… réfléchir …

Thursday, July 12, 2007

Anatomie. Suite.


Comme je le laissais sous-entendre hier, l’abdomen des insectes mérite toute notre attention, malheureusement tout à cette passionnante étude, le temps s’est aboli et je ne prends conscience que maintenant qu’il est dix-huit heures dix-huit. Pour une surprise, c’est une surprise. Ce n’est pas la première fois qu’il est dix-huit heures dix-huit, mais aujourd’hui si ; et de plus, force est de constater qu’il est dix-huit heures dix-huit alors qu’il était dans mon intention de décrire par le menu, l’abdomen des insectes, bien entendu pas de tous, pas individuellement : la soirée n’y suffirait pas, mais de celui qui, en gros, détermine cette grande famille, la classe des insectes. Je vais donc être contraint de réduire de beaucoup, et je m’en excuse, la description minutieuse initialement prévue de l’abdomen des insectes, sans oublier leurs ailes. Donc, ne sont pas concernés, les poissons d’argent, les diploures (qui n’ont pas d’yeux non plus, décidément !), les collemboles, les protoures qui sont de charmants petits insectes fouisseurs (il en faut). Je ne dirai qu’un mot sur les pattes, mais plus tard.
Ceci dit, vous faites bien de me le rappeler, il me faut au préalable terminer sans enthousiasme particulier, est-il nécessaire de le préciser, l’examen de la tête commencé hier. Il y a donc la bouche entourée d’appendices : les pièces buccales parmi lesquelles le labre, la lèvre supérieure, une paire de mandibules, une paire de maxilles (que l’on nomme parfois mâchoires secondaires, mais on ne va pas commencer à compliquer) le labium, la lèvre inférieure, et puis quoi encore, les palpes, maxillaires et labiaux. Voilà. Je ne vous apprendrai rien en ajoutant que tous ces appendices diffèrent évidemment selon que l’insecte est broyeur, suceur ou pompeur. Ainsi chez le papillon de jour comme de nuit, les mandibules sont absentes. Eh oui, c’est ainsi. Et le plus drôle c’est que les maxilles (les mâchoires secondaires) sont accolées, et se sont allongées, allongées, allongées pour former le proboscis qui a donné son nom aux ongulés de grande taille dotés d’une trompe, comme l’éléphant. Le proboscis appelé rostre (comme l’éperon des navires de l’antiquité) chez les insectes piqueurs est ce qu’il y a de mieux pour pomper le nectar des fleurs ; c’est pour cela que le papillon se l’est laissé pousser ; ça valait le coup de s’allonger les maxilles, et nous aurions fait la même chose.
Cela étant, je reviendrai sur l’abdomen demain car c’est un sujet trop important pour être traité par-dessus la jambe. Songez qu’il sera question des genitalia, lesquels même cachés excitent une légitime curiosité.
J’ai mis une limace pour illustrer ce texte : autant l’avouer, ce n’est pas un insecte. Donc, pas de commentaire là-dessus ! J’ai choisi cette limace pour des raisons qui ne regardent que moi.

Wednesday, July 11, 2007

Anatomie.


Il est temps de parler de l’anatomie des insectes ! Comme je l’écrivais à mon fils hier, je ne peux passer plus longtemps sous silence les différentes régions du crâne de la blatte, pour ne citer qu’elle. Cela étant, il serait tout aussi malvenu de négliger le thorax dont l’importance ne fait aucun doute, du fait même que les ailes s’y insèrent. Je ne parle évidemment pas des aptères ! Insectes désespérément rampants qui ne connaîtront jamais les frissons de la voltige aérienne.
« Je surprends des partouses de cancrelats. Je les croyais aptères ; mais certains (les mâles sans doute), sans pourtant prendre vol, déploient d'énormes ailes frémissantes », nous dit, page mille deux cent quatre-vingt-dix-sept, dans son journal de mille neuf cent trente-huit, André Gide.
Les ailes donc, notamment les antérieures, et pour entrer dans le vif du sujet sont fixées sur le mésothorax ( plus exactement sur le mésonotum, la partie dorsale du mésothorax, vous aurez rectifié de vous-mêmes) et les postérieures sur le métathorax. Du thorax à l’abdomen, il n’y a qu’un pas qu’il faut franchir avec hardiesse.
Revenons à la tête ; elle est amusante. Le dessus du crâne s’appelle le vertex, tout un programme. Et les joues sont appelées genae ; mais j’ai surtout été retenu par le fait que le premier article basal de l’antenne est le scape, que le second se nomme le pédicelle et les autres réunis forment le flagelle, sans lequel jamais nous n’aurions vu le jour, puisqu’en ce qui nous concerne, c’est la « queue » qui équipe tout spermatozoïde normalement constitué et qui lui permet de tenter sa chance dans la course originelle, laquelle, comme on le sait est âprement disputée et l’objet de tous les coups tordus, symbolique néanmoins de l’optimisme du spermatozoïde dont nous devrions prendre de la graine.
Pour les insectes, les yeux, tenez-vous bien, sont à facettes ! Quand ils en ont ! Et pour les veinards, ils peuvent avoir trois yeux de plus : les ocelles, disposés en triangle sur le vertex qui n’a désormais plus aucun secret pour nous. Ces ocelles auraient un rôle limité, mais ils existent. Parfois d’ailleurs sous d’autres formes : « Un ocelle ensoleillé, vert pâle, se déplace rapidement parmi le vert sombre des forêts proches, et, plus loin, un fond de collines violettes, lavées de pluie » ajoute, en mille neuf cent vingt-huit, à son retour du Tchad, dans son livre du même nom, André Gide, page neuf cent quatre-vingt-dix.
Demain, je parlerai de la bouche et de ses appendices. Mais vite. Car l’abdomen vaut le détour. Et que dire des ailes … Vivement demain.

Sunday, July 8, 2007

Temps caché.


Que de temps caché entre les phrases. Temps qui n’est pas dévolu à un lent travail du style, mais consacré, le plus souvent, à une sorte de rumination dont le rendu serait particulièrement flagrant pour qui surprendrait mon regard dans ces moments-là.
Il n’empêche que dans cette infime espace, entre point et majuscule, invisible, une myriade d’évènements gravite. Durant ce temps précis entre deux signes, a eu lieu le laps de vie de tout être vivant.
Entre le dernier point et le « e » de « entre », il s’est passé tant de choses, un moment d’univers se glisse entre chaque mot. Il faudrait l’éternité pour lire tout ce que renferme un livre. Comme tout est parfait aujourd’hui ! Nous avons juste le savoir qu’il faut, parfaitement adapté à notre durée de vie pour que nous puissions comprendre un livre.
Entre autres évènements incroyables, a voleté à la fenêtre, entre le point d’exclamation et le « n » de « nous », un papillon. De la myriade d’évènements qui a eu lieu dans cet « espace d’instant », je n’ai retenu que le papillon. Un papillon de jour classique avec les yeux composés et les fines antennes, terminées en massue qui diffèrent de celles, plumeuses, du papillon de nuit au corps plus trapu, plus velu avec le port des ailes au repos repliées vers l’arrière quand mon papillon les avait jointes verticalement sur le dos. J’ajouterai avec l’encyclopédie que ses couleurs étaient plus chatoyantes.
Le papillon, les perroquets. Les perroquets, le papillon … Perdu au milieu des tulipes, je le perdais des yeux, pour le retrouver fleur parmi les fleurs, se rappelant qu’il était papillon. Quel a été mon premier papillon ? Il continue sans doute, léger à voltiger dans les tréfonds de ma mémoire, à la lumière d’un jour que je ne perçois plus, autour d’une première fleur dont j’ai perdu le nom.

Pierre.




Un matin, le soleil tamisé par le cerisier en fleurs finit en éclats sur les tuiles brunes de la remise. Les langues mauves du tulipier frémissent au moindre vent ; pareilles aux perroquets que cultivait mon grand-père, transformant le massif en un îlot rouge et jaune flammé.
Pour la première fois j’ai songé à Pierre. Tout au moins à ce prénom. Je me suis vu jouer sur les marches du perron, avec deux petits-gris qui avaient passé la nuit au frais et d’attaque pour se jeter avec fougue sur un morceau de laitue en haut de la rampe : la laitue cela se mérite ! Je suis resté une heure à me regarder jouer. Puis, j’ai écrit «Petits-gris».
Se cacher derrière un prénom ! Comme si la mort de ceux que l’on a aimés et que l’on aime encore pouvait être distraite par un changement de prénom et perdre de son pouvoir de faire mal à travers les années. Comme s’il suffisait de changer d’identité pour qu’un jardin se transforme en un autre et que quelqu’un meurt qui n’a jamais existé.
Il suffit que je me relise pour aussitôt me retrouver courant dans ce jardin et y retrouver celui qui n’est plus.

Friday, July 6, 2007

Ecrire. Reliefs de phrases.


Comment ne pas ressentir les différences spécifiques entre l’écriture au stylo, voluptueuse, ondoyante, et l’écriture à l’ordinateur, syncopée, sonore dans les battements emballés des touches.
La première donne, quand la pensée semble aller de soi, les plaisirs contenus du calligraphe ; on peut, l’espace du geste, ou se perdre dans le dessin du mot, ou à la lettre, être tout entier absorbé, pris dans ses boucles.
Insensiblement, je suis passé des ondoiements reptiliens de la plume, de ses frôlements à peine perceptibles aux staccatos du pivert.
La pensée diffère aussi dans le rythme d’écrire ; elle répond au mouvement qui l’accompagne, se forme le temps que les mots apparaissent : les lents desseins des idées se dessinent dans le dessin des phrases.
(Note du professeur : « Nous pouvons percevoir dans cette dernière phrase, l’opposition précitée du serpent et de l’oiseau (du terrestre et de l’aérien ?), subtilement mise en valeur par les allitérations contrastées du « s » sinueux et ophidien (voyez la pensée se lover sur elle-même !) et du « d », bref, incisif, coups de bec faisant écho aux coups de « d », les idées s’égaillant comme une volée… de piverts. Lover ! Voler ! Anagramme proposée à l’écrivain qui hésite : voleur ou lover ?
PS : À l’envol de piverts, jubilante nuée d’idées nouvelles, j’opposerai une réserve ornithologique : qu’en est-il de l’instinct grégaire du pivert ?

Reliefs de phrases ou l’art de finir les restes.

Voici un choix de morceaux de textes que j’ai dû achever, tout ce qu’il en reste :

…le soleil fait défaut …
… un monde à mi-chemin …
… porte à rire …
… plaisir en somnolence …
… le temps laisse à désirer …
… je respire à la lumière …
… perfection en cours …
… agrandir le cercle d’évidence …
… l’éphémère serre le coeur …
… l’écriture fait écran …
… un rêve dans la pierre …
… du soleil à la feuille …
… aile aimant, elle aimant : l’appelé Nitude !…
… société avancée …
… lors des promenades…
… les lucides n’usent du Verbe qu’en extra …
… initialement …
... reflexion faite ...

Wednesday, July 4, 2007




Je voudrais être absorbé par l’écriture, me couler dans la phrase où aucune horloge ne bat, devenir un personnage, un être oublié du temps, ou même les indices fragmentaires des décors que l’imagination recompose.
Le temps d’une phrase, le temps semble s’abolir : elle s’y inscrit pourtant.
Je voudrais être à l’abri, au chaud dans les mots, voir de l’intérieur les mésanges faire leur nid dans la boîte à lettres, les roses du jardin se mêler à la glycine, les fleurs jaunes du cytise à travers de noirs caractères.
Dans le récit suggéré par les mésanges que je m’efforce d’écrire, Pierre est devenu Adrien. Pierre est trop autobiographique pour se prêter à des fantaisies dignes de contes pour enfants : il n’est pas fait pour ce merveilleux-là. Lui, il est condamné à errer dans un jardin disparu, recréé pour lui et qui n’existe plus que par lui.
Adrien est né pour croquer le ciel, parler aux mésanges : chacun ses talents.
Je n’aurais jamais cru les mésanges si voraces. J’ai lu qu’un couple de mésanges, en une vingtaine de jours, attrapait dix mille chenilles et insectes pour leurs petits ! Soit cinq cents par jour, inégalement distribués. Sélection oblige. Les oisillons les plus forts étant les plus braillards, ceux qui ouvrent le plus grand leur bec. Ce manque de savoir-vivre leur permet de survivre. Malheur aux bien élevés, ils ne seront pas élevés du tout. Longue vie aux grandes gueules !
J’ai fait exception pour les mésanges (et les comtoises) cependant la documentation n’est pas mon fort. Glaner des informations pour faire plus vrai m’éloigne toujours du mensonge que je m’efforce d’élaborer ; elles me distraient, m’encombrent l’esprit de données dont je ne me souviendrais plus au moment opportun, par exemple lorsque je rencontrerai un horloger ornithologiste ! Les mouvements mécaniques des coucous de Forêt Noire qui chantent toutes les demies se confondront certainement avec le vol acrobatique de la mésange bleue et son chant zinzinulé.

Mon histoire commence en hiver. En fait, elle est intemporelle. Un moment en suspens au-dessus du temps. Un mélange d’odeurs d’école et d’images fragmentaires de mon quartier d’enfance, de cris silencieux que je suis seul à entendre.
Pareils aux images, les cris désormais dans ma mémoire : même valeur de souvenirs.
En réalité, il n’y a que l’instant. Tout est dans l’instant.
Les enfants que j’ai été, aujourd’hui se confondent, n’existent plus que par les jeux mêlés du souvenir et de l’imagination. Choisir un enfant parmi ces enfants n’est qu’une recomposition d’instants épars faits de visages grappillés au hasard d’albums anciens ; la lumière mouvante des heures s’y est figée, en noir et blanc.
La mémoire a tamisé les plus petits grains d’existence passée, retenu, fragmentés, des moments encore palpitants, tout en ayant dispersé au vent des années l’essentiel de ce qui faisait d’eux des moments singuliers. Ils ne tiennent que par cette palpitation émanant de leur cœur même et perpétuent en elle leurs venues au monde.
Chaque souvenir gardé est création de tous les jours. L’homme que, sans cesse, je deviens transforme insensiblement les enfants que j’ai été, renouvelle, en les modifiant, une fois encore, de quelques touches de présent, les traces premières, déjà presque effacées à force de souvenirs, du moment initial. Pareils à ces fresques sur les parois de grottes demeurées longtemps cachées, préservées des regards et qui, sitôt mis à jour, lentement s’effacent sous le souffle.

Sunday, July 1, 2007

Fantômes.




Je me suis réveillé, à six heures avec en moi, l’inévitable litanie des raisons de ne pas écrire.
Dans mon silence, les yeux fermés, j’ai subi les phrases clairement perceptibles qu’aucune voix n’émettait. Il n’y a pas de voix intérieures. Les mots qui nous tourmentent sont inaudibles, anonymes. Ils s’inscrivent en nous, sans bruit. Aucune voix ne les prononce pareils aux messages venimeux d’un inaccessible corbeau.
Comme le spectre dans son ensemble est absence de couleurs, le chœur silencieux des voix blessantes qui m’éveille n’a pas d’identité. Je lutte contre des fantômes convaincants, des créatures qui font corps avec des instants disparus et qui se ravivent à la moindre correspondance, pour moi insaisissable, avec le présent.
Je sais qu’il ne faut pas lutter, juste se détourner : ces fantômes n’existent que par l’attention qu’on leur prête.

La force des choses.




Comme beaucoup, j’ai écrit sur la difficulté d’écrire. Pas cinq cents pages. Quatre pages !
Telles sont mes difficultés qu’elles ne peuvent remplir plus de quatre pages. Précision ; je n’ai pris pour sujet qu’un aspect de ces difficultés : mon rapport aux objets. Je me plaignais des gestes, les choses y sont pour beaucoup. Je ne gesticule pas sans raison. J’ai des choses à faire. Mais les choses en question y mettent tant de mauvaise volonté que mes gestes doivent se multiplier ; le temps qu’il me reste ensuite pour écrire, lui, diminue. Mon commerce avec les objets me coûte un temps qui m’est précieux, que je ne peux laisser perdre sans témoigner de la malignité des dits objets.
Voilà pourquoi j’ai écrit ces quatre pages pour dénoncer le caractère mauvais des choses. Tout en sachant, bien entendu qu’elles ne les liront pas ! Qui sait si elles n’en auront pas écho.
J’ai donné pour titre à ce court et néanmoins convaincant, je l’espère, témoignage : « La force des choses », car je n’en voyais pas de plus explicite, tout en sachant que je l’empruntais à d’autres.
Le ton parodique de ces quelques lignes ne l’est qu’en apparence et atteste que je suis vraiment partie prenante avec mon narrateur : ce malheureux « Il » dont je connais les affres.