Saturday, August 25, 2007

Le nom absent.

Le nom ; cherché au long de la page, absent de la liste ; une mouche s’y pose que l’on chasse d’un revers de main. Le nom envolé, que reste-t-il à celui qui en attendait tant ? qu’à marcher dans les rues aux trottoirs étroits jusqu’à la nuit tombée, avec en soi les images qu’il s’était faites de maisons autres, de gestes différents, de rencontres prévisibles afin de devenir étranger à lui-même, impossible désormais ; avec en soi la persistance de paroles nouvelles qui ne seront pas prononcées, de murmures suspendus.
Rentrer ? En l’absence du nom. Pour dire quoi ? demeurer sur le seuil, ivre des mots qui ne passeront pas la porte, accompagné du seul silence comme témoin d’un présent dont on ne s’échappera que pour mieux le répéter.
Qu’a-t-il fait, ou que n’a-t-il pas fait pour que le nom soit absent ? Quelle pensée dont il avait cru mesurer la portée a manqué son but, quel acte, parmi ceux justifiés, a conduit à cette page ? Qui en a décidé ainsi ? Quelqu’un dont le visage et le corps n’aura de réalité que pour d’autres anonymes, qui pour lui n’aura existé que pour l’ancrer dans l’ombre dont il voulait sortir ; quelqu’un au nom lui aussi absent, fort du pouvoir d’abolir celui des autres, d’envoyer leurs possesseurs là où ils redoutaient, où de rester là d’où ils voulaient partir.
À l’absence du nom répond sur le coup une forme d’absence d’avenir aux jours confondus, une manière de futur résumé en un seul et même jour comme une vie bégayée.
Le rêve avait tant de force que la réalité est devenue improbable, jusqu’aux murs invisibles, aux passants transparents, à l’écho des pas lointains, somnambuliques qui néanmoins ramènent chez soi en une marche à contre-courant d’où se dissipe le monde qu’il avait cru entrevoir.
Tous ces noms sur la page dont le sien est absent, le rend absent de lui-même, l’écarte de sa vie, chasse d’un revers demain.

Saturday, August 11, 2007

Vues sur les ombres.


Je me suis vu, encore enfant, dénombrer mes doigts en réponse à mon nom ; maintenant, je me penche, parfois jusqu’au vertige, sur des phrases non écrites pour savoir qui je suis. Je regarde des planches pour y voir plus clair, distinguer des oiseaux, des insectes, des motifs, des armures ou des fleurs : j’apprends des noms. J’oublie aussi.
Je me suis vu en ombre découpée devant une meurtrière, une ombre prise à même le sol, parmi d’autres, elles aussi faites de petits cailloux blancs pour un semblant d’existence au milieu des champs, ou devant une cascade.
Mon ombre à ma place dans des lieux où je suis inconnu, ou qui me sont inconnus. Être ici ou là, au fond d’un tunnel obscur, par ombre interposée, par ombres dédoublées, se faisant face, ou fuyant vers une invisible sortie. Ou encore, inclusions grenues, crayeuses ou translucides dans le verre capturées ; le mouvement figé vers celui qui s’envole.
J’ai vu mon ombre en surimpression sur un tapis de feuilles mouillées d’automne, poussant un lourd cylindre en équilibre sur l’arête et une autre ployant sous le faix d’un anneau bleu, un cône les surplombant comme un chapeau de clown. D’autres encore escaladant une souche ou courant sur un fil électrique ou assis sur ce fil à côté des pigeons ; se glissant sous les voûtes de tuiles rouges où nichent des moineaux, le bandeau noir sur les yeux, détruisant des fleurs jaunes pour des raisons inconnues. Une ombre capricante sur des baies éclatées, pourpres, dressées sur des tiges veinées de rouge le long d’une branche grossie ; elle sautille de l’une à l’autre pareilles aux clefs des bois ; à sa fugue légère répond celle qui traverse le corps jusqu’au pavillon. Ou contemplative à l’entrée d’une caverne de mie de pain ; ou captive dans les mailles d’un filet l’hiver accroché à l’esse d’un réverbère sous le regard d’une mésange ; elle est charbonnière, vient chercher pâture sous les globes.
D’ombre en ombre, je passe d’un monde à l’autre sans laisser d’autres traces que des vues remaniées.