Thursday, February 7, 2008

Connaissance du jeu.

Un acte est la résultante hasardeuse et vague, sous des apparences qui peuvent nous apparaître parfaitement précises et déterminées, de principes formels clairs dont la véracité n’est pas mise en doute et dont nous respectons les valeurs, et de motivations secrètes qui le plus souvent nous échappent. Dans ces circonstances, c’est peu dire que nous ne pouvons nullement en anticiper les conséquences. Les principes qui le régissent, pour aussi évidents qu’ils puissent nous paraître, en se conjuguant, ne sont plus aussi aisément définissables, font émerger une nouvelle identité fort éloignée parfois de celle de chacune à l’origine. Leurs mariages, inconscients, avec les intentions cachées qui se dérobent à notre raison rendent encore plus aléatoires tout diagnostic sérieux, incertaines, les moindres prévisions. Néanmoins, nous ne nous privons pas d’établir, pleins d’assurance, les premiers et de croire, sans crainte de se tromper, en la validité des secondes.

Un acte ne vaut que par ses conséquences… imprévisibles. Le geste généreux, que nous estimions généreux, à l’épreuve du temps se révèle ne pas l’être, et l’autre à qui il était destiné le refuse, à nos yeux le dénature et nous le renvoie complètement contrefait.

Nos relations à autrui relève de la partie d’échecs sans échéance reconnue entre deux joueurs ignorant tout de la réelle signification de chacun de leurs coups et, a fortiori de celles des coups de l’autre.

Et pourtant, à chaque instant de la vie, nous participons à de multiples parties dont nous avons l’impression de sortir plus ou moins vainqueurs ou vaincus.

Si nous prenons une vraie partie d’échecs, imaginons celle entre un joueur néophyte et un grand maître, chacun ignorant la valeur de l’autre. Le déroulement de la partie, pour le néophyte sera interprété en fonction de ses conceptions échiquéennes sommaires ; sa stratégie et sa tactique s’établiront sur ces conceptions, avec pour objectif la victoire, preuve de la validité de ces conceptions, de la stratégie et tactique en émanant. Cette succession de coups qui pour le néophyte a un sens en a un autre pour le grand maître ; il en voit toute la faiblesse, l’incohérence ; sa lecture du jeu va lui permettre de tirer parti des conceptions fragmentaires du néophyte. Lequel découvrira brutalement, sur le dernier coup, si sa vision des échecs n’excède pas un coup, une fin inattendue, et se verra mat, sans comprendre ce qui lui arrive, et surtout ce qui lui est arrivé. Car, une fois défait, il va à nouveau interpréter sa défaite… avec les outils conceptuels qui sont les siens ! Le grand-maître pourra toujours tenter de lui expliquer les causes réelles de sa défaite, le néophyte interprétera, une fois encore, les explications des causes à sa façon. Il est probable également que le grand-maître, en cours de partie, ne puisse imaginer les processus de pensée du néophyte, trop éloignés des principes appliqués à haut niveau dans ce jeu.

Qu’en est-il des jeux de société ? Des confrontations entre les individus sociaux, entre les groupes sociaux ? Quels sont les vrais principes appliqués à haut niveau dans ces jeux ?

C’est d’actualité, mais c’est d’actualité depuis la nuit des temps.

Le soldat qui se bat en un point précis du champ de bataille n’a pas la même expérience, pas la même connaissance de l’ensemble du théâtre des opérations, la même perception de l’ensemble de la bataille (voire de la guerre), ni les mêmes motivations que le général, ce dernier que le général en chef (que l’on peut néanmoins estimer plus proches), ni que celles des politiques, des décideurs en matière d’économie qui souvent ne sont pas sur les lieux. Le savoir du soldat n’est pas moindre que celui du politique, il est autre ; et c’est parce qu’il est autre que c’est lui qui meurt. Pas plus que le néophyte aux échecs, le soldat ne détient le savoir qui permet de ne pas perdre. Jouer, même contre son gré, comme le soldat, c’est se résigner à perdre (même s’il s’en sort vivant), les bénéfices de la bataille n’iront pas vers lui, parce qu’ils ne lui sont pas destinés, parce que le jeu et ses règles ne sont pas fondés pour que le soldat gagne. Pour gagner, il ne suffit pas de connaître les règles (le néophyte les connaît), mais de les utiliser de manière à ce que l’on soit capable de battre un grand-maître, c’est-à-dire d’avoir assimilé les conceptions d’un grand-maître, et donc d’être devenu soi-même grand-maître, même si on n’en a pas le titre.

Qui fait les règles ? Et surtout qui décide de la façon de jouer ? Il est impossible, comme je l’ai dit, à un néophyte de comprendre le discours du grand-maître, si tant est que ce dernier condescende à expliquer. Mais si cela lui est impossible, sa seule possibilité d’infléchir les défaites est de, pour commencer prendre conscience de l’inanité de ses conceptions, ou, s’il ne peut y renoncer, prendre conscience qu’il a en face de lui quelqu’un qui a en tête des conceptions totalement autres que les siennes et assurément plus efficaces. Pour un jour éventuellement les comprendre, il doit d’abord les imaginer. Et pour les imaginer, il doit mettre les siennes en suspens. S’il ne peut se défaire de ses conceptions, jamais il ne pourra interpréter celles du grand-maître autrement qu’à partir des siennes. Autrement dit, ne jamais battre le grand-maître. Et ne jamais comprendre pourquoi il perd. Ses explications n’étant jamais les vraies raisons de ses défaites.

Mon raisonnement m’ennuie parce que, pour le moment, je ne vois pas de solutions autres qu’entre rester un néophyte ou devenir un grand-maître. C’est-à- dire quelqu’un qui fixe les règles, les applique de manière à l’emporter et ceux qui les subiront en les interprétant différemment, qui perdront sans savoir pourquoi ils perdent. Et même s’ils en ont l’intuition, sans pouvoir avoir d’autre choix que de rester eux-mêmes ou de renoncer à ce qu’ils sont et devenir identiques à ceux qu’ils veulent battre.

L’histoire de l’humanité, à ce que je peux constater, semble avoir pérennisé ce type de choix. Je risque d’être ennuyé un moment.

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