Friday, February 8, 2008

JE ou IL ?

On parle de textes à focalisation interne ou externe. Ce qui veut dire que le narrateur est « je » ou « il ». Restons dans l’interne : dans un premier cas, l’auteur se confond au narrateur (le « je » des lettres) ou pas (les « je » des nouvelles). Dans les lettres, le narrateur ne dit rien d’autre que ce que l’auteur pense. Dans les nouvelles, le narrateur peut dire des choses que l’auteur ne pense pas personnellement. En inventant un narrateur, l’auteur le dote d’une voix qui lui est propre ; elle ne doit pas se confondre à la sienne. Parfois le « je » est ambigu, l’auteur peut faire du narrateur un alter ego, à qui il fait dire ce que lui-même pense. Tant que l’on ne perçoit pas l’auteur derrière le narrateur, tout va bien ; le narrateur, personnage de fiction est crédible, il fait vrai ; dès que l’auteur se fait piéger par le lecteur habile, son personnage se dissout, sa fiction n’est plus qu’un prétexte pour donner le change, un moyen de parler de lui à travers des créatures transparentes, sans identité propre.
Tout est là : parler ou ne pas parler de soi. J’ai toujours posé comme préétabli que mes nouvelles devaient être un exercice d’invention. Donc, qui dit exercice dit efforts. Et invention sous-entend que rien de ce qui nourrit mon écriture « personnelle » (que je libère dans les lettres, parce qu’elles sont destinées à des personnes en qui j’ai confiance), ne doit transparaître dans la fiction. D’où la question, jamais posée avant d’écrire une lettre : « Que vais-je écrire ? ». L’invention commence. Il arrive qu’une phrase fasse naître un narrateur, un espoir d’histoire. Sinon, je dois chercher. Chercher des éléments, n’importe quoi, comme un sculpteur qui récupère tout ce qui traîne pour recycler, composer et arriver à un résultat déroutant.
Honnêtement pourquoi ? Je n’en sais rien. J’ai besoin d’écrire. Ecrire des lettres satisfait ce besoin. Le reste relève du jeu. Le travail s’y fait davantage sentir alors que c’est un jeu. Ce que je publie (on dit publier) sur mon site m’amuse, mais ne relève pas de la nécessité. Seul sur une île, j’écrirais ; probablement pas les pages du site ; elles sont faites pour distraire (c’est déjà ça, même si je me demande qui elles distraient, à part moi et mes proches).
Le paradoxe tient au fait que la correspondance, genre mineur, ou tout au moins secondaire par rapport aux œuvres romanesques pour moi s’inverse pour devenir majeur. D’un côté, la facilité dans l’essentiel, de l’autre l’application, la peine dans l’accessoire.
J’ai écrit des nouvelles pour une éventuelle publication, pour être reconnu comme écrivain, or je n’ai pas de désir d’en écrire. À chaque fois, je me suis dit : « Allez au travail. Cherche quelque chose à raconter ». Le début est angoissant ; je n’ai pas d’idée et je ne peux pas écrire. Je dois attendre. Lorsque j’ai une idée de l’ensemble, je n’ai plus le goût de l’écrire. Le meilleur moment c’est vers la fin, et quand j’ai fini. Ensuite, je suis assez curieux des réactions. Après, je recommence, sans arriver à me défaire de la nouvelle précédente. Ou encore, je fais un peu de courrier, pour le plaisir.
Dans les nouvelles, mon « style » est moins personnel. Et seul le style permet de reconnaître dès la première phrase un écrivain singulier.
Donc, la question qui se pose est : « Est-il possible pour moi de faire passer la singularité d’un genre à l’autre ? »
Ou bien la transposition est impossible et la voix ne se fait et ne se fera entendre que dans le registre qui est fait pour elle. Dans le cas contraire, je vois deux facettes de la transposition : l’une totalement fidèle à l’original (au bon sens du terme), l’autre qui serait une re-création. A savoir, une autre singularité propre à la fiction dans laquelle, je pourrais m’incarner et mes proches m’identifier. Si ces derniers m’identifiaient, nul doute qu’il en irait de même pour tout ceux qui ne me connaissent pas.
Et qu’en est-il de moi ? Eh bien, j’écris avec plaisir des lettres. Sans préjuger de leur qualité, de leur intérêt, elles viennent bien. Les phrases ne me demandent pas des heures de concentration. Le rythme varie mais je le tiens car c’est le mien. L’intérêt à les lire lui aussi doit varier, néanmoins je pense, puisque celles et ceux à qui j’écris me l’ont dit (et que je les crois !), qu’il y a quand même de bons moments de lecture.
Je sais moi où se trouve le plaisir d’écrire et j’ai la faiblesse de croire qu’il n’est pas pour rien dans celui qu’éprouvent ceux qui me lisent.
La notion de travail n’est pas en compte. Je peux retravailler cette page, et la retravailler encore. Le plaisir ne sera pas absent de ce travail de correction. Cette réécriture ne dénaturera pas la première version, ne lui enlèvera rien de son naturel, hormis les mauvais plis, les habitudes, les tics d’écriture dont je ne me rends pas compte en écrivant.
Me voilà réduit à écrire avec plaisir des fictions qui couleraient de source, ou avec plus de naturel, de facilité…

Je pensais en courant qu’il n’y a pas de pesée sans relation, ni davantage de pensée. Mais tout aussi relatives sont les définitions.

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