La course aux savoirs.
Ce que j’essayais de me rappeler hier matin dans un demi-sommeil c’était de mes lectures de
Lectures multiples, diverses, pour ne pas dire éparses, trop peut-être. Rien à beaucoup changer quant à cette méthode qui n’en est pas une. J’ai beau avoir en tête cette phrase de Sénèque, tirée d’une lettre à Lucilius, celui-ci se vantant de ses nombreuses lectures : « Il n’est nulle part celui qui est partout », je persiste à être nulle part, en voulant être partout. Et hier matin, une fois de plus, preuve m’en a été donnée : c’est tout juste si je me rappelais des livres que j’avais lus, sans parler de leur teneur ; j’ai peiné à me rappeler d’un seul extrait. La journée commençait bien.
Sans doute, mes capacités intellectuelles y sont pour quelque chose ; je dirais doublement : d’abord dans sa capacité à ingurgiter de telles quantités d’informations sans lien entre elles, ensuite, malgré ce constat, dans l’obstination (« un peu » névrotique) qui est la mienne à continuer dans cette voie où, le plus souvent, je me perds, me dépense en vain.
En vain est excessif, disons que le rapport dépenses/rentrées m’apparaît très négatif, les efforts déployés étant disproportionnés comparés aux résultats.
Certes, j’ai appris quand même, mais honnêtement, j’espérais plus ; je croyais me rapprocher davantage des modèles que j’étudiais. Je me sens loin de ceux que je m’imaginais, sinon égaler, au moins approcher ; vraiment loin, trop loin aujourd’hui pour seulement caresser l’espoir de combler, dans cette vie, mes retards.
Car il s’agit de retards, au pluriel. M’étant aligné à trop de courses, j’ai épuisé trop de force, pour briller dans l’une.
Secrètement, comme tout autodidacte, j’avais beaucoup d’ambitions. L’autodidacte, ce pourrait être un athlète rêvant de briller dans toutes les épreuves, de devenir le décathlonien parfait, unique recordman de toutes les disciplines.
L’athlète sérieux sait assez vite là où il sera le meilleur, ou, plus humblement, où il pourra donner le meilleur de lui-même.
Dans le monde de l’esprit, les performances n’ont pas l’objectivité des records chiffrés, les valeurs demeurent incertaines, fluctuantes, les résultats sans fin discutés. Quand l’athlète sait ce qu’il vaut, pressent ce qu’il ne pourra jamais valoir, le prétendant au savoir, concourt à l’aveugle ; constamment trompé par des performances qu’il surévalue ou sous-évalue sans cesse, il ajuste tant bien que mal ses efforts à des résultats douteux dont pourtant il ne doute pas. Les comparaisons avec ceux qui, comme lui, pratiquent le même sport, sont inévitablement tendancieuses ; jamais, le résultat d’une confrontation intellectuelle n’a le caractère implacable, définitif d’une compétition sportive, ou d’une partie d’échecs. Sur cette épreuve, cette partie, j’ai gagné (peu importe comment. Autre débat). Dans cette conversation, ce débat, cette querelle idéologique, cet échange d’idées, même si j’ai l’impression, la conviction de l’avoir emporté, que ma pensée, mon raisonnement ont eu raison de ceux de mon interlocuteur, rien ne peut l’assurer sans conteste (et ce, même si mon opposant reconnaît la supériorité de ma pensée sur la sienne, atteste de ma victoire) ; le temps peut infirmer de telles victoires, retourner les résultats, reconnaître dans une pensée jugée inférieure en son temps la pensée dominante d’aujourd’hui et faire sombrer dans l’oubli le supposé vainqueur d’un supposé vaincu longtemps maintenu dans l’ombre, à présent en pleine lumière ; le vainqueur ne devant plus ses chances d’existence que par la défaite qui le lie à celui qu’il avait cru vaincre.
Bref, relativisme du savoir.
Et pourtant, constat d’inégalité des savoirs. C’est ce constat qui me fait prendre conscience de ce qui me différencie de ceux auxquels je voulais ressembler. Je dis cela sans fausse modestie, et sans regret inconsolable, à la manière d’un sportif qui a donné le meilleur de lui-même ou qui n’a pas fait tout ce qu’il fallait pour réussir et qui reconnaît la place qui est la sienne.
Quand on a essayé, les regrets sont moindres. Et puis, même à ma façon brouillonne, j’ai progressé, lentement, plus lentement que d’autres, mais je suis allé plus loin que je n’aurais pu le faire si je ne m’étais pas dépensé, si je n’avais pas couru, comme un chien fou, après le moindre appel d’un savoir changeant, ubiquiste. Au fond, je ne me suis pas toujours interrogé sur les raisons que j’avais de courir après tel ou tel savoir : je crois tout simplement que j’aime courir ! Ce n’est pas très intelligent, mais ça fait du bien. Tant pis si, parfois épuisé, je tire la langue, pendant que je vois s’enfuir une fois encore ce savoir que je croyais à ma portée ;
Si je n’ai pas rattrapé la proie, j’ai le souvenir de belles poursuites. Et j’en sais, malgré qu’elle m’ait échappé, un peu plus à chaque fois sur cette proie.


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