Tuesday, February 5, 2008

Raisons d'écrire.

Quand on veut écrire, mieux vaut ne pas s’interroger sur ce qui mérite d’être écrit. Réfléchir sur la validité, la pertinence de ce qui doit où ne doit pas être écrit est le moyen infaillible pour garder en soi, pour soi, à jamais informelles, les phrases qui auraient pu préciser une pensée jugée indigne d’être exprimée, indigne justement parce que non exprimée, non précisée.

Après tout, rien n’interdit de jeter à la corbeille les pages qui ne satisfont pas, ou de les récrire afin de tenter de les sauver. Dans la négative, il apparaîtra que, sans aucun doute possible, cette pensée en mal de forme ne méritait décidément pas d’être couchée sur le papier. Cela dit, il fallait bien qu’elle le soit pour pouvoir en juger objectivement.

Comment décider de ce qui a droit au statut d’écrit, de sa future valeur sans laisser à ce qui n’est que virtuel la possibilité d’être. Ce serait comme interdire, à sa voix, quelqu’un de danser, à un peintre de peindre parce son sujet n’inspire pas, ne vaut pas la peine d’être peint, condamnant ainsi l’œuvre avant même qu’elle ne soit faite, à cause de la conception défavorable que l’on a du sujet.

Ce genre de position devrait inciter à tous ceux qui en ont envie à exercer un art, à s’y essayer. Seul le résultat de ces expériences pourrait décider du bien-fondé de ces vocations rentrées, remplacer l’incertitude et le regret par un constat de ce que l’on vaut en la matière, celle-ci parlant d’elle-même.

Que le résultat des efforts ne soit pas à la hauteur de ce que l’on espérait n’a pas d’importance non plus. Seul le dépit de ne pouvoir être à la hauteur de ceux que l’on voulait dépasser, au moins égaler, peut faire renoncer au plaisir éprouvé à faire ce que l’on aime. Il faudrait de ce fait se priver de bien des plaisirs où la concurrence est rude.

L’écrivain est seul, et seulement, juge de la page écrite. Hors de cette page, il n’est, tout au plus, qu’un penseur, un penseur dont la pensée est soumise à bien des tensions qu’il ne fait que pressentir, qu’il ignore le plus souvent ; des tensions auxquelles ne résiste aucune pensée. Hors de la page qui la circonscrit, la pensée se délite, s’éparpille au souffle des objections que les doutes suscitent. Il faut la mettre à l’abri dans les mots pour qu’elle puisse aller jusqu’au bout d’elle-même, même si ce bout n’est pas loin. Comme ça on le sait.

Bien évidemment, c’est pour avoir agi, à l’inverse de ce que je prône aujourd’hui que j’écris ces lignes auxquelles je ne songeais pas avant de les écrire. Pratique qui m’évite l’examen préalable pour l’obtention de l’autorisation d’écrire qui, suivant cette procédure, m’est systématiquement refusée.

Qu’en est-il de la fiction ? Apparemment, elle ne s’impose pas aussi aisément que les réflexions sur l’écriture, les improvisations sur des sujets divers. Excepté quelques réussites – j’entends par réussite, une petite histoire menée à son terme dont j’ignorais tout avant de m’installer au bureau – l’exercice de la nouvelle reste soumis aux contraintes que je viens de dénoncer. Les intuitions que je peux avoir sont trop longtemps pesées ; sans pouvoir se déployer sur le papier, elles échouent à trouver un prolongement, ou, à l’inverse se perdent dans une multiplicité de suites possibles. Les réussites dont je parle sont toutes des rescapées de l’atermoiement, des phrases liminaires échappées, je ne sais pourquoi, de la sélection première ou se délivre, pour pouvoir écrire, les visas qu’il faut si longtemps attendre qu’à l’attente on finit par préférer le renoncement.

Chercher sa voix dans les silences des autres, afin de dire ce qui n’a pas été dit. Trouver en creux les phrases qui font défaut aux autres ; se trouver dans leur absence.

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