Tuesday, January 22, 2008

SOUVELIRE.


Hier, pour écrire, je me suis donné rendez-vous. Heureusement que je ne me suis pas donné d’heure : je me serais attendu ! De mon lit au bureau, on peut se perdre, mais moi qui connais le chemin, je ne m’explique pas comment, depuis ce matin, j’ai fait autant de kilomètres avant d’arriver à écrire.
La vérité m’oblige à commencer par le commencement (je sais que dans la littérature moderne, les repères temporels font hausser le sourcil comme le ferait un néanderthalien devant une montre à quartz, mais j’ai bien peur de n’être plus moderne), même si ce commencement a duré plus qu’il n’aurait dû.
Il faisait encore nuit quand j’ai ouvert l’œil ; l’ouvrant pour rien, je l’ai donc refermé. Sans pouvoir me rendormir. Ce serait trop beau de fermer les yeux pour dormir. Si de dormir implique, pour les dormeurs classiques, l’abaissement des paupières, les paupières closes n’impliquent pas le sommeil. J’ai donc rouvert les yeux malgré la nuit, un peu comme un commerçant qui s’est trompé d’heure, arrivant trop tôt à sa boutique, se dit : « Puisque je suis là, autant ouvrir ». Pas un client ! Seules, de très rares silhouettes d’idées nocturnes ; des noctambules ou des lève-tôt ? des oisives rentrant se coucher après une nuit mouvementée ou des laborieuses partant au travail. J’ai eu beau les suivre, tenter mentalement de faire quelques pas avec elles, elles sont restées silencieuses, fermées sur elles-mêmes ; de toute évidence des idées qui ne cherchaient pas à faire connaissance. J’ai bien essayé de me rabattre sur un restant de songe, mais il faut avouer, je n’en avais pas laissé beaucoup ; la nuit quand je rêve, je ne rêve pas à moitié, les miettes de songes abandonnées au matin laissent sur sa faim mon imagination avide. Parmi elles, un ascenseur bleu, le labyrinthe de service (un rêve sans labyrinthe chez moi n’est pas un rêve) des enfants collants comme des rémoras, s’accrochant à mes jambes et que j’ai traînés sur quelques mètres avant de les envoyer dans les airs en shootant dedans ; ils se transformaient en créatures piaillant (quoique transformer n’est pas le mot juste, les enfants sont aussi des créatures piaillant). Ensuite, j’ai ramassé un livre dont je ne garde aucun souvelire, si ce n’est ce jeu de mots plutôt à propos, pointe d’un esprit onirique à tendance spirituelle. L’originalité de ce jeu de mots involontaire est indéniable puisque inconnu des moteurs de recherche sur Internet que je viens de consulter. Connu désormais il va l’être et d’ici quelque temps le nom de l’écrivain inventif qui a forgé ce néologisme poétique sera connu du monde entier. Tel autre écrivain inventif voulant vérifier à l’avenir si le mot « souvelire » qui lui est venu à l’esprit n’a pas d’antécédent découvrira surpris la paternité de ce mot et apprendra l’humilité. La forme sans « e » final qui relève de la faute de frappe, elle, est courante, mais sans mérite pour tous ceux qui l’ont commise, ne se relisent pas et n’en ont, de la sorte, pas décelé le charme. Pour preuve : « magasin de souvelirs », « photos souvelirs », « souvelirs d’enfance », coquilles involontaires, non ouvertes par leurs découvreurs prosaïques.
En désespoir de rêves, j’ai dû me rendormir. C’est à cet instant précis que mon épouse m’a demandé si je dormais ! Elle m’a affirmé qu’il était l’heure. Quelle heure !! Il est toujours l’heure ! En cet instant précis, c’était pour moi l’heure de dormir. Que d’autres considèrent que c’était l’heure de se lever, de déjeuner, de repeindre le plafond en vert, ils sont libres ; pas d’ingérence dans les heures d’autrui tant qu’ils ne vous demandent rien. Que pour certains, malheureusement, c’était la dernière heure, ce matin, ce n’était pas la mienne. Pour moi, j’insiste, c’était l’heure de dormir ! Sans doute, n’ai-je pas insisté suffisamment. Comme par magie, X (c’est mon épouse) a fait de mon heure de dormir, l’heure de se lever… de mauvaise humeur peut-être, néanmoins de se lever. C’est comme si X faisait apparaître de la lampe de chevet le génie du devoir. « Lève-toi », ressassait-il, en me tirant par les pieds alors que je me cachais la tête sous l’oreiller pour ne pas l’entendre, que je m’agrippais aux draps, m’accrochais à eux comme un enfant aux jupes de sa mère dont on veut le séparer, les draps chauds me retenaient mais le génie culpabilisateur m’arrachait insensible à mon lit, à mon nid. En un dernier sursaut, je plantais mes dents dans les couvertures. En vain, le génie n’en eut cure dans son dessein implacable de me tirer du lit.
Il ne me restait plus qu’à me vêtir. Moi, d’ordinaire si soucieux de mes apparences, je n’ai pas eu le cœur à la coquetterie. Je descendis déjeuner. Dans mon thé, les morceaux de couverture laissaient un arrière-goût de sommeil inachevé ; je songeais à mon lit comme au paradis perdu. Pourtant je mangeais mes biscottes. Dans la vie, il ne faut pas s’écouter et d’ailleurs, avec le bruissement des biscottes mâchées on ne s’entend même pas se plaindre.
Ensuite, j’ai eu beau me multiplier, mes mois ne purent rattraper le temps qui tout le temps avait un temps d’avance sur nous. La multiplication des mois est un phénomène qui ne doit rien à la religion, ni à la science ; elle consiste en une impressionnante accélération de mes mouvements en vue d’abolir les tâches qui me séparent d’un état d’être que d’aucuns appellent loisir, mais que moi je qualifierais de plénitude. Il va sans dire, mais je le dis quand même que ce quasi-prodige ne va pas, comme c’est souvent le cas dans les manifestations surnaturelles, sans incantations propices à la multiplication ; X les appelle jurons. Toutefois, ses aptitudes à l’ésotérisme restent limitées. Je m’inscris en faux quant au terme « juron ». Aucun des jurons répertoriés dans mon dictionnaire et qui vont suivre ne ressemble à mes formules magiques que l’on pourraient qualifier, au pire, d’imprécations. « Bigre ! Bon sang de bois ! Bon sang de bonsoir ! Bonté divine ! Cor bleu ! Cré nom de nom ! Diable ! Enfer et damnation ! Enfant de nanane ! Jarnicoton ! Juste ciel ! Mal peste ! Mes aïeux ! Misère à poil ! Palsembleu ! Par les cornes de belial ! Sac à papier ! Tableau ! Viande ! Bateau !... ». J’arrête là, tant la violence des propos devient insupportable et n’a aucun point commun avec les termes nécessaires à ma multiplication. Même si mon dictionnaire canadien date un peu…
Quand on se multiplie, par définition on est hors de soi. Il le faut bien pour ne pas demeurer dans son petit quant-à-soi. Et bien même hors de moi, je n’ai pu me retrouver plus tôt devant mon clavier pour écrire. Écrire quoi ? Voilà ce que je me demandais et que je ne me demande plus. Comme quoi, il y a quand même des questions qui ne restent pas sans réponses. Ne pas oublier de se les poser.

Thursday, January 10, 2008

Tentative de sortie.

« Je pourrais d’abord marcher jusqu’au portail se dit A.»
Pour marcher jusqu’au portail, il faut d’abord se lever....