Tuesday, February 12, 2008

Pour qui se cherche, sa phrase le révèle.

Monday, February 11, 2008

C’est lire qui est difficile. Lire n’est pas apprendre. Apprendre serait plutôt relire. Et relire encore.

Bien sûr, je parle de ma quête du savoir qui est surtout livresque tout en sachant que l’on apprend hors les livres, le savoir étant partout ne pouvant se confiner en ce lieu unique. Je me suis borné à ce lieu unique ; suffisant néanmoins pour être nulle part.

Vingt, trente livres, voire davantage, c’est le nombre de livres qui peuvent journellement passer entre mes mains. Je ne compte pas les jours de bibliothèque, jours de marché durant lesquels je tâte, je soupèse, j’évalue, je découvre les livres, les feuillette, les prends, les pose, les reprends, les repose, puisque limité (heureusement) par le nombre d’ouvrages que je peux emprunter. Je lis des phrases que parfois j’oublie au fur et à mesure que je les lis. D’autrefois, d’autres phrases effacent celles qui les ont précédées. Certaines pourtant se gravent suffisamment longtemps pour me donner envie d’en lire d’autres du même auteur, ou tournant autour d’un même thème. J’ai lu quasiment de tout. Que sais-je sur ce tout ? Pas grand-chose. Pour en savoir davantage, il m’aurait fallu m’arrêter dans mes courses, m’appesantir sur un thème, un auteur, une discipline. Or, je suis toujours aux aguets. Je ne peux m’empêcher de penser que la clé du mystère est toujours dans le livre que je n’ai pas. Ou, plus exactement, qu’elle a été dans le livre que j’avais en main, qu’elle y est restée un peu, mais qu’elle a fini par s’évaporer pour se glisser dans un autre livre qu’il me faut rechercher. Ainsi, elle passe de livre en livre, revient d’un livre à l’autre. Elle ne peut être prisonnière d’un seul et pour toujours. Pas plus que d’une seule pensée, je ne peux être l’homme d’un seul livre. N’en déplaise à Sénèque, je me méfie des hommes d’un seul livre dans lequel ils croient détenir la vérité quand n’est enfermée que la leur.

Mes pérégrinations livresques m’ont quand même appris. Même si je ne l’applique pas systématiquement (loin de là), j’ai une petite idée de ce que c’est que penser intelligemment. Ce point est celui où je me fais le plus de reproches fondés ; je me dis que je pourrais m’appliquer davantage à penser intelligemment. Cependant, il y a chez moi du dilettantisme et je crois également qu’il n’est pas nécessaire, puisque impossible, de toujours vouloir penser intelligemment, que le jeu n’en vaut pas toujours la peine et qu’il vaut mieux se réserver pour ce qui m’apparaît important.

La plupart du temps, et même si ça ne saute pas aux yeux, je me réserve surtout pour l’écriture. Je pense que pour moi, c’est le moment de m’employer un peu, et de plus, un moment où j’ai toujours la possibilité de me reprendre, de me rectifier, le meilleur moment pour moi pour me dépasser, de vérifier l’écart qui me sépare de ceux que je poursuis dans mes lectures.

Saturday, February 9, 2008

La course aux savoirs.

Ce que j’essayais de me rappeler hier matin dans un demi-sommeil c’était de mes lectures de la veille. Entre trois et quatre heures de lecture, comme il arrive souvent lorsque je n’écris pas, et qui expliquent pourquoi je n’écris pas.

Lectures multiples, diverses, pour ne pas dire éparses, trop peut-être. Rien à beaucoup changer quant à cette méthode qui n’en est pas une. J’ai beau avoir en tête cette phrase de Sénèque, tirée d’une lettre à Lucilius, celui-ci se vantant de ses nombreuses lectures : « Il n’est nulle part celui qui est partout », je persiste à être nulle part, en voulant être partout. Et hier matin, une fois de plus, preuve m’en a été donnée : c’est tout juste si je me rappelais des livres que j’avais lus, sans parler de leur teneur ; j’ai peiné à me rappeler d’un seul extrait. La journée commençait bien.

Sans doute, mes capacités intellectuelles y sont pour quelque chose ; je dirais doublement : d’abord dans sa capacité à ingurgiter de telles quantités d’informations sans lien entre elles, ensuite, malgré ce constat, dans l’obstination (« un peu » névrotique) qui est la mienne à continuer dans cette voie où, le plus souvent, je me perds, me dépense en vain.

En vain est excessif, disons que le rapport dépenses/rentrées m’apparaît très négatif, les efforts déployés étant disproportionnés comparés aux résultats.

Certes, j’ai appris quand même, mais honnêtement, j’espérais plus ; je croyais me rapprocher davantage des modèles que j’étudiais. Je me sens loin de ceux que je m’imaginais, sinon égaler, au moins approcher ; vraiment loin, trop loin aujourd’hui pour seulement caresser l’espoir de combler, dans cette vie, mes retards.

Car il s’agit de retards, au pluriel. M’étant aligné à trop de courses, j’ai épuisé trop de force, pour briller dans l’une.

Secrètement, comme tout autodidacte, j’avais beaucoup d’ambitions. L’autodidacte, ce pourrait être un athlète rêvant de briller dans toutes les épreuves, de devenir le décathlonien parfait, unique recordman de toutes les disciplines.

L’athlète sérieux sait assez vite là où il sera le meilleur, ou, plus humblement, où il pourra donner le meilleur de lui-même.

Dans le monde de l’esprit, les performances n’ont pas l’objectivité des records chiffrés, les valeurs demeurent incertaines, fluctuantes, les résultats sans fin discutés. Quand l’athlète sait ce qu’il vaut, pressent ce qu’il ne pourra jamais valoir, le prétendant au savoir, concourt à l’aveugle ; constamment trompé par des performances qu’il surévalue ou sous-évalue sans cesse, il ajuste tant bien que mal ses efforts à des résultats douteux dont pourtant il ne doute pas. Les comparaisons avec ceux qui, comme lui, pratiquent le même sport, sont inévitablement tendancieuses ; jamais, le résultat d’une confrontation intellectuelle n’a le caractère implacable, définitif d’une compétition sportive, ou d’une partie d’échecs. Sur cette épreuve, cette partie, j’ai gagné (peu importe comment. Autre débat). Dans cette conversation, ce débat, cette querelle idéologique, cet échange d’idées, même si j’ai l’impression, la conviction de l’avoir emporté, que ma pensée, mon raisonnement ont eu raison de ceux de mon interlocuteur, rien ne peut l’assurer sans conteste (et ce, même si mon opposant reconnaît la supériorité de ma pensée sur la sienne, atteste de ma victoire) ; le temps peut infirmer de telles victoires, retourner les résultats, reconnaître dans une pensée jugée inférieure en son temps la pensée dominante d’aujourd’hui et faire sombrer dans l’oubli le supposé vainqueur d’un supposé vaincu longtemps maintenu dans l’ombre, à présent en pleine lumière ; le vainqueur ne devant plus ses chances d’existence que par la défaite qui le lie à celui qu’il avait cru vaincre.

Bref, relativisme du savoir.

Et pourtant, constat d’inégalité des savoirs. C’est ce constat qui me fait prendre conscience de ce qui me différencie de ceux auxquels je voulais ressembler. Je dis cela sans fausse modestie, et sans regret inconsolable, à la manière d’un sportif qui a donné le meilleur de lui-même ou qui n’a pas fait tout ce qu’il fallait pour réussir et qui reconnaît la place qui est la sienne.

Quand on a essayé, les regrets sont moindres. Et puis, même à ma façon brouillonne, j’ai progressé, lentement, plus lentement que d’autres, mais je suis allé plus loin que je n’aurais pu le faire si je ne m’étais pas dépensé, si je n’avais pas couru, comme un chien fou, après le moindre appel d’un savoir changeant, ubiquiste. Au fond, je ne me suis pas toujours interrogé sur les raisons que j’avais de courir après tel ou tel savoir : je crois tout simplement que j’aime courir ! Ce n’est pas très intelligent, mais ça fait du bien. Tant pis si, parfois épuisé, je tire la langue, pendant que je vois s’enfuir une fois encore ce savoir que je croyais à ma portée ;

Si je n’ai pas rattrapé la proie, j’ai le souvenir de belles poursuites. Et j’en sais, malgré qu’elle m’ait échappé, un peu plus à chaque fois sur cette proie.

Friday, February 8, 2008

JE ou IL ?

On parle de textes à focalisation interne ou externe. Ce qui veut dire que le narrateur est « je » ou « il ». Restons dans l’interne : dans un premier cas, l’auteur se confond au narrateur (le « je » des lettres) ou pas (les « je » des nouvelles). Dans les lettres, le narrateur ne dit rien d’autre que ce que l’auteur pense. Dans les nouvelles, le narrateur peut dire des choses que l’auteur ne pense pas personnellement. En inventant un narrateur, l’auteur le dote d’une voix qui lui est propre ; elle ne doit pas se confondre à la sienne. Parfois le « je » est ambigu, l’auteur peut faire du narrateur un alter ego, à qui il fait dire ce que lui-même pense. Tant que l’on ne perçoit pas l’auteur derrière le narrateur, tout va bien ; le narrateur, personnage de fiction est crédible, il fait vrai ; dès que l’auteur se fait piéger par le lecteur habile, son personnage se dissout, sa fiction n’est plus qu’un prétexte pour donner le change, un moyen de parler de lui à travers des créatures transparentes, sans identité propre.
Tout est là : parler ou ne pas parler de soi. J’ai toujours posé comme préétabli que mes nouvelles devaient être un exercice d’invention. Donc, qui dit exercice dit efforts. Et invention sous-entend que rien de ce qui nourrit mon écriture « personnelle » (que je libère dans les lettres, parce qu’elles sont destinées à des personnes en qui j’ai confiance), ne doit transparaître dans la fiction. D’où la question, jamais posée avant d’écrire une lettre : « Que vais-je écrire ? ». L’invention commence. Il arrive qu’une phrase fasse naître un narrateur, un espoir d’histoire. Sinon, je dois chercher. Chercher des éléments, n’importe quoi, comme un sculpteur qui récupère tout ce qui traîne pour recycler, composer et arriver à un résultat déroutant.
Honnêtement pourquoi ? Je n’en sais rien. J’ai besoin d’écrire. Ecrire des lettres satisfait ce besoin. Le reste relève du jeu. Le travail s’y fait davantage sentir alors que c’est un jeu. Ce que je publie (on dit publier) sur mon site m’amuse, mais ne relève pas de la nécessité. Seul sur une île, j’écrirais ; probablement pas les pages du site ; elles sont faites pour distraire (c’est déjà ça, même si je me demande qui elles distraient, à part moi et mes proches).
Le paradoxe tient au fait que la correspondance, genre mineur, ou tout au moins secondaire par rapport aux œuvres romanesques pour moi s’inverse pour devenir majeur. D’un côté, la facilité dans l’essentiel, de l’autre l’application, la peine dans l’accessoire.
J’ai écrit des nouvelles pour une éventuelle publication, pour être reconnu comme écrivain, or je n’ai pas de désir d’en écrire. À chaque fois, je me suis dit : « Allez au travail. Cherche quelque chose à raconter ». Le début est angoissant ; je n’ai pas d’idée et je ne peux pas écrire. Je dois attendre. Lorsque j’ai une idée de l’ensemble, je n’ai plus le goût de l’écrire. Le meilleur moment c’est vers la fin, et quand j’ai fini. Ensuite, je suis assez curieux des réactions. Après, je recommence, sans arriver à me défaire de la nouvelle précédente. Ou encore, je fais un peu de courrier, pour le plaisir.
Dans les nouvelles, mon « style » est moins personnel. Et seul le style permet de reconnaître dès la première phrase un écrivain singulier.
Donc, la question qui se pose est : « Est-il possible pour moi de faire passer la singularité d’un genre à l’autre ? »
Ou bien la transposition est impossible et la voix ne se fait et ne se fera entendre que dans le registre qui est fait pour elle. Dans le cas contraire, je vois deux facettes de la transposition : l’une totalement fidèle à l’original (au bon sens du terme), l’autre qui serait une re-création. A savoir, une autre singularité propre à la fiction dans laquelle, je pourrais m’incarner et mes proches m’identifier. Si ces derniers m’identifiaient, nul doute qu’il en irait de même pour tout ceux qui ne me connaissent pas.
Et qu’en est-il de moi ? Eh bien, j’écris avec plaisir des lettres. Sans préjuger de leur qualité, de leur intérêt, elles viennent bien. Les phrases ne me demandent pas des heures de concentration. Le rythme varie mais je le tiens car c’est le mien. L’intérêt à les lire lui aussi doit varier, néanmoins je pense, puisque celles et ceux à qui j’écris me l’ont dit (et que je les crois !), qu’il y a quand même de bons moments de lecture.
Je sais moi où se trouve le plaisir d’écrire et j’ai la faiblesse de croire qu’il n’est pas pour rien dans celui qu’éprouvent ceux qui me lisent.
La notion de travail n’est pas en compte. Je peux retravailler cette page, et la retravailler encore. Le plaisir ne sera pas absent de ce travail de correction. Cette réécriture ne dénaturera pas la première version, ne lui enlèvera rien de son naturel, hormis les mauvais plis, les habitudes, les tics d’écriture dont je ne me rends pas compte en écrivant.
Me voilà réduit à écrire avec plaisir des fictions qui couleraient de source, ou avec plus de naturel, de facilité…

Je pensais en courant qu’il n’y a pas de pesée sans relation, ni davantage de pensée. Mais tout aussi relatives sont les définitions.

Thursday, February 7, 2008

Connaissance du jeu.

Un acte est la résultante hasardeuse et vague, sous des apparences qui peuvent nous apparaître parfaitement précises et déterminées, de principes formels clairs dont la véracité n’est pas mise en doute et dont nous respectons les valeurs, et de motivations secrètes qui le plus souvent nous échappent. Dans ces circonstances, c’est peu dire que nous ne pouvons nullement en anticiper les conséquences. Les principes qui le régissent, pour aussi évidents qu’ils puissent nous paraître, en se conjuguant, ne sont plus aussi aisément définissables, font émerger une nouvelle identité fort éloignée parfois de celle de chacune à l’origine. Leurs mariages, inconscients, avec les intentions cachées qui se dérobent à notre raison rendent encore plus aléatoires tout diagnostic sérieux, incertaines, les moindres prévisions. Néanmoins, nous ne nous privons pas d’établir, pleins d’assurance, les premiers et de croire, sans crainte de se tromper, en la validité des secondes.

Un acte ne vaut que par ses conséquences… imprévisibles. Le geste généreux, que nous estimions généreux, à l’épreuve du temps se révèle ne pas l’être, et l’autre à qui il était destiné le refuse, à nos yeux le dénature et nous le renvoie complètement contrefait.

Nos relations à autrui relève de la partie d’échecs sans échéance reconnue entre deux joueurs ignorant tout de la réelle signification de chacun de leurs coups et, a fortiori de celles des coups de l’autre.

Et pourtant, à chaque instant de la vie, nous participons à de multiples parties dont nous avons l’impression de sortir plus ou moins vainqueurs ou vaincus.

Si nous prenons une vraie partie d’échecs, imaginons celle entre un joueur néophyte et un grand maître, chacun ignorant la valeur de l’autre. Le déroulement de la partie, pour le néophyte sera interprété en fonction de ses conceptions échiquéennes sommaires ; sa stratégie et sa tactique s’établiront sur ces conceptions, avec pour objectif la victoire, preuve de la validité de ces conceptions, de la stratégie et tactique en émanant. Cette succession de coups qui pour le néophyte a un sens en a un autre pour le grand maître ; il en voit toute la faiblesse, l’incohérence ; sa lecture du jeu va lui permettre de tirer parti des conceptions fragmentaires du néophyte. Lequel découvrira brutalement, sur le dernier coup, si sa vision des échecs n’excède pas un coup, une fin inattendue, et se verra mat, sans comprendre ce qui lui arrive, et surtout ce qui lui est arrivé. Car, une fois défait, il va à nouveau interpréter sa défaite… avec les outils conceptuels qui sont les siens ! Le grand-maître pourra toujours tenter de lui expliquer les causes réelles de sa défaite, le néophyte interprétera, une fois encore, les explications des causes à sa façon. Il est probable également que le grand-maître, en cours de partie, ne puisse imaginer les processus de pensée du néophyte, trop éloignés des principes appliqués à haut niveau dans ce jeu.

Qu’en est-il des jeux de société ? Des confrontations entre les individus sociaux, entre les groupes sociaux ? Quels sont les vrais principes appliqués à haut niveau dans ces jeux ?

C’est d’actualité, mais c’est d’actualité depuis la nuit des temps.

Le soldat qui se bat en un point précis du champ de bataille n’a pas la même expérience, pas la même connaissance de l’ensemble du théâtre des opérations, la même perception de l’ensemble de la bataille (voire de la guerre), ni les mêmes motivations que le général, ce dernier que le général en chef (que l’on peut néanmoins estimer plus proches), ni que celles des politiques, des décideurs en matière d’économie qui souvent ne sont pas sur les lieux. Le savoir du soldat n’est pas moindre que celui du politique, il est autre ; et c’est parce qu’il est autre que c’est lui qui meurt. Pas plus que le néophyte aux échecs, le soldat ne détient le savoir qui permet de ne pas perdre. Jouer, même contre son gré, comme le soldat, c’est se résigner à perdre (même s’il s’en sort vivant), les bénéfices de la bataille n’iront pas vers lui, parce qu’ils ne lui sont pas destinés, parce que le jeu et ses règles ne sont pas fondés pour que le soldat gagne. Pour gagner, il ne suffit pas de connaître les règles (le néophyte les connaît), mais de les utiliser de manière à ce que l’on soit capable de battre un grand-maître, c’est-à-dire d’avoir assimilé les conceptions d’un grand-maître, et donc d’être devenu soi-même grand-maître, même si on n’en a pas le titre.

Qui fait les règles ? Et surtout qui décide de la façon de jouer ? Il est impossible, comme je l’ai dit, à un néophyte de comprendre le discours du grand-maître, si tant est que ce dernier condescende à expliquer. Mais si cela lui est impossible, sa seule possibilité d’infléchir les défaites est de, pour commencer prendre conscience de l’inanité de ses conceptions, ou, s’il ne peut y renoncer, prendre conscience qu’il a en face de lui quelqu’un qui a en tête des conceptions totalement autres que les siennes et assurément plus efficaces. Pour un jour éventuellement les comprendre, il doit d’abord les imaginer. Et pour les imaginer, il doit mettre les siennes en suspens. S’il ne peut se défaire de ses conceptions, jamais il ne pourra interpréter celles du grand-maître autrement qu’à partir des siennes. Autrement dit, ne jamais battre le grand-maître. Et ne jamais comprendre pourquoi il perd. Ses explications n’étant jamais les vraies raisons de ses défaites.

Mon raisonnement m’ennuie parce que, pour le moment, je ne vois pas de solutions autres qu’entre rester un néophyte ou devenir un grand-maître. C’est-à- dire quelqu’un qui fixe les règles, les applique de manière à l’emporter et ceux qui les subiront en les interprétant différemment, qui perdront sans savoir pourquoi ils perdent. Et même s’ils en ont l’intuition, sans pouvoir avoir d’autre choix que de rester eux-mêmes ou de renoncer à ce qu’ils sont et devenir identiques à ceux qu’ils veulent battre.

L’histoire de l’humanité, à ce que je peux constater, semble avoir pérennisé ce type de choix. Je risque d’être ennuyé un moment.

Tuesday, February 5, 2008

Raisons d'écrire.

Quand on veut écrire, mieux vaut ne pas s’interroger sur ce qui mérite d’être écrit. Réfléchir sur la validité, la pertinence de ce qui doit où ne doit pas être écrit est le moyen infaillible pour garder en soi, pour soi, à jamais informelles, les phrases qui auraient pu préciser une pensée jugée indigne d’être exprimée, indigne justement parce que non exprimée, non précisée.

Après tout, rien n’interdit de jeter à la corbeille les pages qui ne satisfont pas, ou de les récrire afin de tenter de les sauver. Dans la négative, il apparaîtra que, sans aucun doute possible, cette pensée en mal de forme ne méritait décidément pas d’être couchée sur le papier. Cela dit, il fallait bien qu’elle le soit pour pouvoir en juger objectivement.

Comment décider de ce qui a droit au statut d’écrit, de sa future valeur sans laisser à ce qui n’est que virtuel la possibilité d’être. Ce serait comme interdire, à sa voix, quelqu’un de danser, à un peintre de peindre parce son sujet n’inspire pas, ne vaut pas la peine d’être peint, condamnant ainsi l’œuvre avant même qu’elle ne soit faite, à cause de la conception défavorable que l’on a du sujet.

Ce genre de position devrait inciter à tous ceux qui en ont envie à exercer un art, à s’y essayer. Seul le résultat de ces expériences pourrait décider du bien-fondé de ces vocations rentrées, remplacer l’incertitude et le regret par un constat de ce que l’on vaut en la matière, celle-ci parlant d’elle-même.

Que le résultat des efforts ne soit pas à la hauteur de ce que l’on espérait n’a pas d’importance non plus. Seul le dépit de ne pouvoir être à la hauteur de ceux que l’on voulait dépasser, au moins égaler, peut faire renoncer au plaisir éprouvé à faire ce que l’on aime. Il faudrait de ce fait se priver de bien des plaisirs où la concurrence est rude.

L’écrivain est seul, et seulement, juge de la page écrite. Hors de cette page, il n’est, tout au plus, qu’un penseur, un penseur dont la pensée est soumise à bien des tensions qu’il ne fait que pressentir, qu’il ignore le plus souvent ; des tensions auxquelles ne résiste aucune pensée. Hors de la page qui la circonscrit, la pensée se délite, s’éparpille au souffle des objections que les doutes suscitent. Il faut la mettre à l’abri dans les mots pour qu’elle puisse aller jusqu’au bout d’elle-même, même si ce bout n’est pas loin. Comme ça on le sait.

Bien évidemment, c’est pour avoir agi, à l’inverse de ce que je prône aujourd’hui que j’écris ces lignes auxquelles je ne songeais pas avant de les écrire. Pratique qui m’évite l’examen préalable pour l’obtention de l’autorisation d’écrire qui, suivant cette procédure, m’est systématiquement refusée.

Qu’en est-il de la fiction ? Apparemment, elle ne s’impose pas aussi aisément que les réflexions sur l’écriture, les improvisations sur des sujets divers. Excepté quelques réussites – j’entends par réussite, une petite histoire menée à son terme dont j’ignorais tout avant de m’installer au bureau – l’exercice de la nouvelle reste soumis aux contraintes que je viens de dénoncer. Les intuitions que je peux avoir sont trop longtemps pesées ; sans pouvoir se déployer sur le papier, elles échouent à trouver un prolongement, ou, à l’inverse se perdent dans une multiplicité de suites possibles. Les réussites dont je parle sont toutes des rescapées de l’atermoiement, des phrases liminaires échappées, je ne sais pourquoi, de la sélection première ou se délivre, pour pouvoir écrire, les visas qu’il faut si longtemps attendre qu’à l’attente on finit par préférer le renoncement.

Chercher sa voix dans les silences des autres, afin de dire ce qui n’a pas été dit. Trouver en creux les phrases qui font défaut aux autres ; se trouver dans leur absence.

Lettres... ou le néant ?

J’ai souvent hésité entre lire et écrire. Jamais entre lire et écrire à un(e) ami(e). L’amitié et l’écriture sont deux vecteurs mutuels, la première suscite la seconde et cette dernière permet de pallier l’absence en poursuivant le dialogue interrompu par l’éloignement, en inscrivant noir sur blanc cette sorte d’échange intérieur entre l’autre et moi.
D’où le plaisir d’écrire des lettres. Je peux écrire tout ce dont j’ai envie, aussi bien mes obsessions que l’idée passagère, vite entrevue, vite oubliée si elle n’était pas passée au fil de l’écriture. Je peux vagabonder ou m’arrêter sur une pensée afin de la développer, d’en tirer des prolongements pour moi inattendus. Aucune angoisse de la page blanche ; n’ayant rien à dire de particulier, tout peut être écrit. Sans histoire à raconter, de mystère poétique à saisir, toute liberté m’est offerte d’exprimer comme je le sens sur l’instant ce qui se dévoile à moi.
C’est sans doute dans ces promenades sans objet que l’on me reconnaît le mieux. Elles me sont naturelles. Les lettres semblent s’écrire toute seules. Les efforts déployés dans l’élaboration d’un poème, la construction d’une nouvelle se ressentent ; il importe davantage de savoir où on va ; le but impose la narration.
Dans une lettre, chemin faisant, si le thème abordé ne donne pas assez, je passe à un autre ; une autre cueillette me coûtera moins et me donnera plus. Pourquoi s’obstiner dans des sentiers ardus quand il y en a tant où il est si agréable de vaguer. Autant laisser reposer les sujets qui ne sont pas arrivés à maturité. « Pour les esprits féconds, il n’y a pas de sujets stériles ; » c’est de Victor de Jouy (1764-1846), un écrivain dont je ne connais que cette phrase qui me plaît.