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Le camée.
De souvenirs personnels de ma mère, je n’en ai pas. Elle
est morte, je n’avais pas deux ans.
Ce que je sais d’elle, je le tiens de mon frère, Paul, d’Élise,
ma tante maternelle, de mon père également. Mon père
était un homme secret peu enclin aux confidences. Il a toujours
été réticent à ranimer des moments qui gardaient
encore leur pouvoir de tristesse.
Ainsi, les souvenirs que j’ai de ma mère ne sont pas les
miens. Ce sont des souvenirs de souvenirs, des portraits modifiés
par la mémoire d’autrui, des histoires racontées sans
plus de réalité que les résumés de romans
que l’on n’a pas lus.
De proche en proche, j’ai tenté de réinterpréter
les anecdotes, de redessiner les portraits esquissés, de faire
revivre les aventures anodines et charmantes… en vain. Ce ne sont
que les épisodes incertains de la vie d’une ombre. Ma mère
n’est qu’une silhouette condamnée à le rester,
une image se confondant jusqu’à s’effacer à
celles plus précises des personnes qui l’évoquaient
; les lieux, les instants où l’on m’en faisait récit
se mêlant également aux lieux et aux instants évoqués.
Quand je songe à ma mère, c’est mon frère que
je vois ou un visage autre que celui désiré. Quand j’essaie
d’imaginer le jardin en ce temps, c’est le jardin de Paul
qui apparaît, et non celui de ma mère, même si ce fut
le même.
Jardin d’hier, maison d’enfance ; maintenant souvenirs de
jardin, de maison : tout est marqué de son absence. Elle a manqué
à ces lieux comme à moi et elle manque désormais
à ma mémoire.
Ma mémoire est gravée en creux, telle une intaille qui ne
révélerait que l’absence.
Même de l’empreinte laissée par le relief du camée
de ma mère, rien ne se profile, ne prend corps.
Le camée ! Chacun croit savoir où il se trouve ; je connais
même « les » lieux, car chacun a sa petite idée
sur un endroit particulier, où les uns et les autres présument
qu’il est.
Mais tous se méprennent, je suis le seul désormais à
savoir où il est. Et pour cause, je l’ai devant les yeux,
posé sur mon secrétaire. Je l’ai depuis longtemps
et personne ne le sait puisque je le répète, tous s’imaginent
qu’il est en un lieu précis et pour eux définitif.
Il est gravé d’une pierre fine qui représente un visage
de profil pouvant pivoter sur lui-même et laisser apparaître
ciselées une dédicace et une date : « 30 janvier 1950
», date de ma naissance. Mon père le lui avait offert le
lendemain de ma mise au monde.
Mon père et mon frère, comme je l’ai dit, ignorent
que ce bijou est en ma possession.
Paul est mon frère aîné. De cinq ans. Lui a eu droit
à sa part de souvenirs maternels. C’est lui, plus que mon
père, qui a été le lien avec ma mère disparue.
Tous ses efforts pour ressusciter ma mère, en inventant au besoin,
m’en faisaient sentir davantage l’absence. Mon père,
veuf à trente ans, ne s’est jamais remarié. Après
la mort de maman, sa sœur, Élise, est venue vivre à
la maison, pour s’occuper de nous. Elle était jolie mais
ne s’est jamais mariée. Elle est vieille désormais
et habite toujours au pavillon. Paul ne l’a jamais aimée.
Il ne voulait pas d’une mère de remplacement. Pour Paul,
sa mère était toujours présente, il n’acceptait
pas que quelqu’un empiète sur cette présence.
Pire encore, la tante s’était installée dans la «
chambre des parents » que mon père avait délaissée
pour la chambre d’ami située au rez-de-chaussée, près
du bureau (son « cabinet de lecture »).
Paul, un matin où mon père et ma tante étaient sortis,
me demanda de le suivre. Comme je lui demandai où il voulait m’emmener,
il me répondit qu’il voulait me montrer maman.
Je le suivis sans comprendre. En silence, nous longeâmes le couloir
qui me parut tout à coup vaguement inquiétant. Devant la
porte fermée du bureau, Paul se mit en arrêt, me fit signe
de m’arrêter et d’attendre.
Tendant l’oreille, il inspecta à droite, à gauche
du couloir pour éviter d’être surpris par un retour
intempestif de notre père. Rassuré, il ouvrit la porte du
cabinet de lecture et entra. Je restai sans bouger sur le pas de la porte.
Nous ne mettions quasiment jamais les pieds dans cette pièce, que
mon père s’y trouve ou pas. Quand il s’y retirait,
nous ignorions ce qu’il y faisait. À nos demandes, la tante
nous répondait invariablement : « Il travaille, il ne faut
pas le déranger. » J’avais demandé à
Paul quel était ce travail, il m’avait répondu : «
Je crois qu’il écrit… – Ce n’est pas un
travail, avais-je rétorqué. »
À pas feutrés, je pénétrai dans la pièce
comme si elle était un sanctuaire du silence. Chaque objet me semblait
une représentation concrète du silence comme s’il
s’était métamorphosé en livres, en pièces
d’échiquier, en feuilles posées sur le bureau ; chacune
de ses nuances ayant pris la forme particulière qui lui convenait.
Au moindre craquement de plancher, je m’attendais à ce que
tous ces objets me murmurent un « chut ! » réprobateur.
Paul traversa la pièce sans hésitation, indifférent
au mobilier et aux bibelots (d’inanité sonore ?) sans un
regard pour les courbes troublantes d’une Diane chasseresse à
l’affût sur la cheminée et dont le sein à demi
dévoilé me semblait palpiter.
D’un des nombreux tiroirs du secrétaire, Paul tira un jeu
de clefs.
« Viens, chuchota Paul. »
Nous sortîmes du bureau, laissant derrière nous sur l’échiquier
d’ivoire, immobiles, tendus les uns vers les autres, cavaliers et
fous, rois et reines et tours murés dans leur silence.
Je suivis Paul comme son ombre lui jetant des regards à la dérobée
auxquels il ne prêtait pas attention. Nous prîmes l’escalier
qui menait aux chambres. J’avais le cœur battant car je savais
où nous allions.
Paul fit tourner l’une des clefs dans la serrure, sans faire de
bruit ouvrit la porte de la chambre d’Élise.
Si le bureau était la pièce du silence, la chambre de notre
tante était celle du parfum. Un mélange de parfums presque
palpables qui imprégnait jusqu’à l’épingle
de cheveu posé sur la table de nuit dont les objets rangés
avec soin en paraissaient l’émanation. L’idée
inquiète que le parfum qui nous enveloppait allait nous dénoncer
se dissipa comme soufflé par mon reflet haletant dans le miroir
de la coiffeuse, mon propre regard me prenant sur le fait. Le sourire
réfléchi de Paul qui m’observait dans le miroir me
rassura. Contournant le lit, il s’approcha de la coiffeuse d’acajou
et à l’aide d’une clef minuscule ouvrit le tiroir de
droite : « C’est là ! ».
Je m’approchai. Sur la table de toilette, peignes, brosses et flacons
semblaient garder la place.
Dans le tiroir, il y avait deux photos. Paul les prit, les regarda religieusement
puis me les tendit en disant : « C’est maman ».
Ces deux photos depuis, je les ai tant vues que je ne me souviens plus
précisément des sentiments qui furent les miens quand j’ai
crû voir pour la première fois ce visage que je ne reconnaissais
pas. Je les ai tant contemplées qu’il m’est difficile
de retrouver dans cet enchaînement de surimpressions la première
impression.
Avec Paul, nous les avons souvent regardées et nous les regardons
encore renouvelant à chaque fois nos interrogations.
Paul en prend grand soin. Elles n’ont pas jauni, ne sont pas écornées.
Elles sont en sûreté dans un tiroir dont il est le seul à
posséder la clef. Et les clefs sont cachées au fond du tiroir
de son bureau dans son « cabinet de lecture ». Il ne sait
pas que je sais où elles sont. Il y a beaucoup de choses que je
sais que Paul ignore. Je le laisse croire qu’il est seul à
savoir. De même pour papa. Il pouvait toujours se draper de silence,
il y a longtemps que j’ai soulevé les coins du voile.
En noir et blanc, ma mère est au jardin.
De profil, sous la gloriette couverte de roses grimpantes, elle tend la
main vers l’une d’elle qu’elle n’atteindra jamais.
Figée dans la spontanéité ou prenant la pose ? Immobile
à jamais.
Elle porte, serrée à la taille, une robe d’été
pâle à fleurs grises.
Elle est jeune et pâle comme sa robe. Plus jeune que moi désormais
et pour toujours. Une mère plus jeune que son fils !
J’ai essayé plus d’une fois en pensée de prolonger
le geste interrompu, d’amener cette main en suspens à la
rose que peut-être elle a cueillie.
L’autre photo, mal cadrée, l’a surprise en chemise
de nuit. Elle se peignait, assise à la coiffeuse.
À demi-tournée, elle regarde l’objectif ou quelque
chose, ou quelqu’un derrière l’objectif.
Elle va faire volte-face, vivement ; le mouvement de ses cheveux blonds
virevoltant dans le miroir est flou, nimbé par le miroitement du
flash se reflétant. Le même éclat brille dans ses
yeux, lui donne un regard inquiétant, le regard des animaux la
nuit pris par un pinceau de lumière.
Ce regard m’a hanté dans mes cauchemars. Jamais, je ne suis
parvenu à remplacer ce scintillement étrange presque furieux
par un doux regard maternel qui m’aurait été destiné.
Agacé, je réponds à Paul :
« Je n’essaie pas de faire revivre ma mère ! Je cherche
à me convaincre qu’elle a vécu, qu’elle a été
pour moi autre chose qu’une image, qu’un personnage de mémoire.
»
Paul va me resservir la tirade de la mémoire où les souvenirs
ne sont que jeux d’esprit. Qu’il n’y a aucune différence
entre lui et moi. Que lui tout comme moi recrée l’enfant
qu’il a été…
Comment endiguer ce monologue ? Je le laisse s’épancher.
Peut-être ai-je besoin de cet épanchement.
« … à moi aussi le passé échappe ! Il
échappe à tout le monde. Le moindre évènement
disparaît au moins deux fois : dans la seconde qui l’a porté
et en se désagrégeant dans la mémoire qui croyait
le retenir. Les souvenirs ne doivent leur survie qu’au présent
qui les déforme. Le passé ne subsiste qu’en se déformant…
»
Il m’assène ses vérités comme une suite d’aphorismes.
« … c’est dans ces déformations, ces distorsions
du temps que la mémoire, comment dirais-je, métamorphose
l’enfant qui a vécu et qui n’est plus, le remplace
par un autre qui n’a jamais été. Nous cherchons un
enfant qui n’a jamais été. Nous cherchons en remuant
des souvenirs comme nous tournons les pages d’un album de photos,
en fouillant dans la mémoire des proches, en tripotant de vieux
jouets comme des lampes magiques mais aucun génie n’en sort
pour répondre à nos vœux »
Paul me dit souvent :
« Il y a quelque chose que je ne t’ai jamais raconté.
Je ne m’en souvenais plus. Ça m’est revenu comme ça,
au coin d’une rue. Ou plutôt d’un jardin. Je ne sais
pas pourquoi, ça m’est revenu… peut-être les
roses grimpantes, les tulipes, le papillon blanc…
En me promenant, je suis tombé sur un jardin ; différent
du nôtre mais rempli de roses grimpantes, de tulipes et il y avait
un papillon blanc comme un trait d’union entre les roses et les
tulipes. C’est la conjonction des trois dans cet ordre singulier
qui a recréé une constellation identique, révélatrice
d’un instant oublié.
Dans ce même décor, je joue dans l’herbe… je
ne sais plus où tu étais… La tante et papa descendent
l’escalier du perron. Ils doivent s’absenter. Ils me disent
d’être sage, qu’ils ne seront pas longs. Dès
qu’ils sont partis, je me précipite dans la maison et je
me retrouve, je ne saurais dire pourquoi, dans le bureau de papa. Je ne
sais pas ce que je cherche mais je sens qu’il y a quelque chose
de caché, quelque chose à trouver. Et, au milieu de pages
écrites, des manuscrits peut-être, je trouve les clefs. Fébrilement,
j’essaye les serrures les unes après les autres, tout à
coup, j’arrive dans la chambre d’Élise qui était
celle de maman. Sur le plateau de la coiffeuse, il y a la poudre de riz,
le rouge à lèvres, le vernis à ongles, le dissolvant,
j’aime bien l’odeur du dissolvant… avec maman, j’avais
le droit d’aller dans la chambre, la regarder se peigner, l’écouter
chantonner, me parler…
J’essaie d’ouvrir le tiroir mais une liasse de lettres est
coincée et en gêne l’ouverture. Je passe ma main, tente
de faire glisser les lettres, rien n’y fait ; je m’énerve,
je tire de toutes mes forces. Le tiroir cède dans un tremblement
de flacons. Les lettres froissées tombent à terre et avec
elles deux photos. Alors je m’aperçois que le fond du tiroir
que j’ai tiré trop fort s’est défait. Mais ce
n’est qu’un double fond. Derrière se trouve le camée,
celui que papa avait offert à maman quand tu es né. Soudain,
dong, dong, la grosse horloge se met à sonner, d’y penser
elle résonne encore dans ma poitrine. Vite je referme tiroir et
porte, dévale l’escalier. Il n’y a personne. Je retourne
dans le bureau. C’est là, dans le tiroir, au moment où
je vais y déposer les clefs que je remarque le titre de la première
page écrite et me rappelle la présence du camée dans
ma poche. " Le camée ", c’est le titre de l’histoire
! Je veux en lire davantage mais j’entends la voiture freiner devant
la maison, les portes claquer quand je referme le tiroir et, sorti du
bureau, les pas sur les gravillons de l’allée. Je me jette
dans un fauteuil du salon avec un illustré au moment où
la tante Élise m’appelle. Je lui réponds, sans savoir
ce que je vais faire du camée. »
« Je l’ai enterré, me dit Paul, sous les troènes
où nous jouions. J’ai longtemps hésité car
je voulais m’en servir contre la tante Élise qui avait pris
la place de maman. Comment pouvait-elle avoir ce camée caché
au fond du tiroir. Ce camée, elle n’aurait jamais dû
l’avoir en sa possession. Elle l’avait pris à maman
comme elle lui avait pris son mari. Papa avait déposé le
camée dans la petite poche de la robe à fleurs dans laquelle
maman a été enterrée. Alors comment la tante pouvait-elle
bien l’avoir, dissimulé par un double fond, dans le tiroir
de la coiffeuse située dans " sa " chambre ?
J’ai été tenté de dire à papa que j’avais
déniché le camée dans la chambre d’Élise
pour qu’il la chasse. Ainsi nous nous serions retrouvés tous
les trois comme avant.
J’abandonnai vite cette perspective. Je connaissais la tante Élise,
son aplomb et l’ascendant qu’elle avait sur papa ; elle aurait
tôt fait de le convaincre que c’était moi, ne respectant
rien, qui avais osé voler le camée à sa pauvre sœur
et qui cherchais à se servir de son forfait pour la faire accuser
elle qui se sacrifiait pour nous.
Je me contentai donc d’attendre et de savourer l’inquiétude
que ne manquerait pas d’engendrer la perte du bijou volé.
Effectivement quelques jours plus tard, je perçus chez elle une
fébrilité et à sa façon de m’envoyer
des coups d’œil à la dérobée, je sus qu’elle
avait découvert la disparition du camée, qu’elle savait
que j’en étais l’auteur, toi, tu étais trop
jeune.
Un soir, en rentrant de l’école, je m’aperçus
à quelques détails, étant passé maître
dans l’art de fureter, d’espionner, je me méfiais de
n’être pas à mon tour victime d’un fureteur ou
d’une fureteuse, qu’elle avait fouillé dans ma chambre.
Le soir, elle fut tellement désagréable avec moi, que papa
lui demanda ce qu’elle avait ; elle quitta la table en pleurant,
monta dans sa chambre, suivie par papa, nous laissant là.
Elle n’avait rien trouvé et elle ne trouverait jamais rien,
puisque le camée était enfoui. Malgré cela jamais,
même plus tard, elle ne m’en fit allusion. Passés le
dépit et la frustration, elle avait fait le même raisonnement
que moi et résignée à ne plus revoir le camée,
elle se rassura en sachant qu’il ne serait jamais une arme contre
elle.
Paul se trompe et il ment. Il se trompe quand il pense que le camée
est enfoui sous des troènes qui n’existent plus. Et il ment
quand il prétend ne rien connaître des circonstances de la
mort de maman. Je comprends très bien pourquoi il ment. Je me mets
à sa place, comment pourrait-il dire la vérité ?
Il y a des années, à la mort de papa, j’ai reçu
un colis dans lequel il y avait trois choses. Un rapport de police qui
relatait les faits concernant la mort de maman et une lettre de pardon.
Le rapport mentionnait la responsabilité de Paul dans la mort de
maman. Pauvre Paul.
Alors que papa photographiait maman à sa coiffeuse, Paul s’était
saisi du camée et se mit à la narguer. Papa trouvant la
scène comique avait pris la photo où l’on voyait maman
agacée se retournant brusquement. Elle s’était levée
et furieuse s’était lancée à la poursuite du
pauvre Paul qu’elle attrapa par le col. Mais d’un mouvement
brusque, il se dégagea. Elle perdit l’équilibre et
chuta dans l’escalier pour se rompre le cou contre la grosse horloge.
Voyant cela, le père, disait le rapport, après avoir tenté
en vain de réanimer son épouse, s’était jeté
sur son fils et l’avait roué de coups le laissant lui aussi
inanimé. Lorsque la sœur de la victime arriva, elle trouva
sa sœur sans vie, son neveu inerte sur le carreau du couloir et son
beau-frère pleurant assis sur la première marche de l’escalier.
La lettre émanait de mon père qui peu avant de mourir implorait
le pardon de son fils, Paul, pour tout le mal qu’il lui avait fait.
La date du décès de maman, précisait le rapport était
le 25 avril 1957 à 11h15.
Quant au camée qui était la troisième chose du colis,
il a pour dédicace : « Pour la naissance de notre fils Paul.
».
Fait à l’hôpital psychiatrique Pierre de Saint-Cloud,
le 20 février 2004.
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