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Dépendance.


En dépit de notre surveillance, notre père s'était remis à lire. Quand avait-il rechuté exactement ? Personne en cette maison n'aurait su le dire exactement. Rares étaient les moments où nous le laissions sans surveillance. Nous n'avions déjà que trop souffert de son terrible penchant et nous n'étions pas sans connaître les risques que nous encourrions.
Toutefois, depuis quelque temps, sans être totalement rassurés, nous avions repris confiance. Il semblait aller bien, ne montrait aucun signe qui eût pu laisser présager ce qui arriva. Il était calme. Il était lui-même.
À nous, ma sœur et moi, il nous parlait comme un vrai père, affectueux et passionnant comme il savait l'être. Je l'entends encore :
« Alors, mes enfants, ça va ? demandait-il affectueusement.
- Oui, très bien, répondions-nous en chœur.
- Et à l'école, ça marche ?
- Oui, j'ai eu douze en français, annonçais-je fièrement.
- Et moi, la maîtresse m'a dit que je travaillais bien, poursuivait ma sœur non moins fière.
- C'est bien, votre père est fier de vous... Et la cantine... ça va ?
- Oh oui ! C'est bon, disait ma sœur, roulant des yeux, passant un bout de langue sur ses lèvres et sa main sur son ventre en un mouvement circulaire.
- Tu es mignonne, murmurait mon père, rêveur, puis il ajoutait : " Bon ". »
Nous buvions ses paroles. Tout allait pour le mieux. D'ailleurs, notre mère partageait notre bien-être. Aussi bon mari que bon père, sachant faire preuve de prévenance ; il multipliait les marques de tendresse.
- Chérie, qu'as-tu fait de bon ce soir ? demandait-il tendrement.
- Un petit poulet et des pommes de terres sautées, répondait ma mère, conquise.
- Mmh, un petit poulet, se pourléchait mon père.
- C'est pour te faire plaisir, lui assurait ma mère.
« Tu es gentille. »
Un ange passait sur ce dialogue idyllique.
Comment, dans une si douillette atmosphère, aurions-nous pu nous douter d'une si brutale récidive ? D'autant plus que lors du sevrage nous avions brûlé tous ses livres.
Pour exaucer nos prières, notre père s'était mis à bricoler, à jardiner. Sans faire montre de réelles dispositions, il était néanmoins parvenu à planter quelques clous et quelques radis dont, à juste titre, il n'eut pas à rougir. « Ils ne sont pas plus mal que ceux du voisin, constatait-il. Au fond, ce n'est pas si difficile que cela... Et puis, c'est intéressant !... répétait-il, comme pour lui-même. »
Aucune trace d'ennui donc. Nous étions satisfaits d'avoir, à l'instar de nos voisins, des clous plantés dans nos murs, rassurés d'avoir dans notre jardin des radis comme tout le monde.
Nous nous sentions moins différents, faisant partie du quartier, parce qu'avant... Avant, sans clou, sans radis, nous apparaissions tels des parias, nous existions à peine. Et surtout le comportement imprévisible de mon père nous interdisait toute relation.
Sous l'empire de la lecture, impossible de le contrôler, de le raisonner. Il était dans un autre monde, ne reconnaissant plus les siens. En proie à tous les débordements, il n'avait plus aucune retenue, ne respectait plus personne.
Aussi, pensions-nous avoir tout fait pour éviter pareils excès.
En promenade, nous changions, prudents, de trottoir à la vue d'une librairie, afin qu'il n'éprouvât aucune tentation, ne se mît à trembler et ne nous échappât. Passant par inadvertance devant le sombre antre d'un bouquiniste, il semblait capter des messages inconnus, entendre les chants silencieux des rossignols poussiéreux, abandonnés sur leurs juchoirs, entassés dans l'ombre, au-dessus des incunables, loin des originaux exposés dans les rares taches blafardes de lumière.
Nous détournions son regard happé par les attraits surannés et malsains des vieux bouquins offerts au vu de tous les passants. Nous tentions de l'attirer vers les lumières d'une autre devanture moins néfaste pour lui. Une fois, le salut vint d'une boutique de services funèbres. Ma mère l'avait pris par le bras, l'air dégagé et lui chuchotait : « Tiens, tu as vu le prix des pierres tombales ? Oh, regarde cette délicate urne funéraire... Oh ! Et là, ces beaux caveaux ! » Et nous hâtions le pas avant qu'il ne commence à lire les inscriptions sur les plaques mortuaires : « Petite mésange, toi qui côtoies les anges, si tu viens à te poser où repose notre père, chante-lui doucement ton plus beau chant. ». Poème d'un trop haut degré pour une âme ne tenant pas la poésie.
Nous évitions absolument la bibliothèque, lieu, par le passé, qu'il n'avait que trop fréquenté pour satisfaire son vice. Il en oubliait l'heure, revenait ivre de livres, traversant les rues dans un lamentable état second, et nous tenant, à son retour, des propos incohérents, des paroles peu faites pour des oreilles d'enfants :
« C'est la convergence qui définit la "compossibilité", j'vous ferai dire... comme règle d'une synthèse du monde, balbutiait-il. »
Nous mangions, tête baissée.
« Là où les séries divergent commence un autre monde, incompossible avec le premier... Regardez-moi quand je vous parle !
- Chéri, ne te mets pas dans un tel état, tentait de le calmer ma mère.
- Je suis très calme, mais j'aimerais que l'on m'écoute quand je parle ! Je sais très bien que la notion d'incompossibilité qui se définit comme un continuum de singularités n'intéresse personne ici, que vous vous fichez complètement que la continuité ait pour critère idéel la convergence des séries. Hum ! Mais c'est bien triste. Et franchement, je vous plains. Pff !
- Écoute, calme-toi et va plutôt t'allonger, ça ira mieux demain... conseillait raisonnablement ma mère.
- Demain... Demain... marmonnait-il en se levant. »
Vacillant, accablé, il montait les marches de l'escalier qui menait à la chambre, puis s'arrêtait net, se retournait, instable, et nous lançait :
« N'empêche que c'est pourquoi la notion d'incompossibilité n'est pas réductible à celle de la contradiction.
- Mais oui, mais oui, disait maman. »
Et, reprenant sa titubante montée, ajoutait cette phrase qui nous emplissait de tristesse :
« Ce serait plutôt la contradiction qui en découlerait... d'une certaine manière... Pff ! »
Ma mère, effondrée, consolait ma sœur en larmes, qui hoquetait :
« Pou... pour... pourquoi il est comme ça, papa ?
- Ce n'est rien, n'aie pas peur. Ca va passer, papa a trop lu, c'est tout... Il ne faudrait pas... Ça lui fait du mal.
- Moi, quand je serai plus grand, jamais je ne lirai ! promettais-je à maman.
- C'est bien, mon grand. Ne fais pas comme ton père.
- Moi non plus, maman. Jamais je ne toucherai à un livre ! »

Après une période d'accalmie, où il était apparu égal à lui-même, notre père prit sur lui d'inviter d'anciens camarades de régiment. « Nous parlerons du bon vieux temps » confia-t-il à ma mère, montrant ainsi combien il pouvait être réfléchi lorsqu'il était entre deux livres. Ma mère n'osa lui refuser cette si raisonnable requête, l'implorant néanmoins de ne pas faire le moindre excès. Il promit. Mais le soir des anciens combattants, alors que tous étaient attablés, mon père arriva en retard. Échangeant des regards inquiets, ma mère, ma sœur et moi, nous n'eûmes le moindre doute quant aux lieux où il était allé traîner. Tenant en sa main un balai, coiffé d'un saladier, il entra dans la salle en lançant à ses hôtes interloqués :
« Sires chevaliers, ne seiez pas au mangier si esbahiz ! (Ce qui signifie, comme je l'appris plus tard : "Ne soyez pas, sires chevaliers, si timides à table !").
- Qu'est-ce qui t'arrive, Robert ? répondit un de ses camarades souriant.
- Lambègue ! Comment fus tu si hardiz que tu osas çaianz venir ? Dont ne siez tu que te hé plus que nul home ? (" Comment fus-tu si hardi que d'oser venir ici. Ne sais-tu pas que je te hais plus que personne ? ")
- Qu'est-ce qu'il a ? Il a lu un coup de trop ? plaisanta le camarade.
- Comment ! Voiz ici ta mort appareillée et encore me contralies ? (" Voici ta mort préparée et tu me défies encore ? ")
- Mais Robert, c'est Raoul ! Ton vieux pote Raoul! du IIème R.I. ! plaida Raoul.
- Nel die mie, s'il n'est voir ! (" Il ne faut pas dire des choses pareilles si ce n'est pas vrai! ")
- Bon, écoute, s'échauffa Raoul du IIème R.I., tu m'emmerdes ! Moi, je m'en vais.
- Vait s'an il jà ? (" Il s'en va déjà ? ")
- Oui, j'm'en vais, assura Raoul qui avait curieusement saisi le sens de la phrase et sa veste au dossier de la chaise.
- Ahi ! cria mon père, filz a putain! Failliz, certes, morz iestes ! Mar m'i avez honni et me feroiz tenir por traïtor ! (" Ah ! fils de p. ! Lâche ! Cette fois vous êtes mort, misérable qui avez honni et me ferait passer pour traître! "). »
Lors li cort sus mais sa fame i est venu poignant... Pardon ! Alors il se jette sur lui, mais sa femme arrive en courant et lui dit, à la stupeur générale :
« Ah gentil chevalier, n'ociez pas lo meillor chevalier do monde ! »
Ce trait de génie maternel stoppa net mon père.
« Dame, dit-il, tant m'avez conjuré... (" Puisque vous m'adjurez"). »
Et il s'assit, prit sa tête dans ses mains en soupirant : « Ge n'en puis mais (plus) »
Prudemment, sans se faire remarquer, les invités, un à un, se retirèrent, nous laissant seuls avec notre père. Ma mère lui rappela sa promesse à laquelle il répondit, laconique : « Il ne m'en mambre » (Je ne m'en souviens pas) puis il partit se coucher.

Nous vécûmes ainsi, de scène en scène, au gré des livres. Nous étions malgré nous entraînés dans des aventures dont il s'était enivré jusqu'à ne plus connaître d'autres réalités que celles, livresques, dans lesquelles il se jetait à corps perdu. Nous nous trouvions, le temps d'une soirée, investis de rôles dont nous nous défendions en vain, tirés de livres que nous n'avions pas lus. Dieu nous en préserve !
Parfois, accablés par ses personnages que nous subissions à corps défendant, nous n'étions plus certains, nous non plus, de notre propre identité. Un soir, il me fallait attaquer d'invisibles moulins ou souquer ferme dans la baignoire vers je ne sais quelle baleine !
Un autre soir, je devais, à l'aide de mon maître, dont j'ai oublié le nom, percer les mystères d'une bibliothèque labyrinthique, quand, le lendemain, il me fallait échapper à une meute de pirates, réunis en mon père, à qui je devais restituer une carte d'un invraisemblable trésor.
J'avais eu beau jurer que je ne l'avais pas, que je ne comprenais rien à cette histoire d'île, mon père m'avait poursuivi en boitant jusqu'au grenier.
« Ouvre, moussaillon, c'est ce bon capitaine Silver, murmurait-il, doucereux. » Mais je m'en gardais bien.
Ma sœur, qui s'appelle Claire, s'appelait, Lolita, Lo, Lola, Dolly ou Gretel… Parfois elle discutait avec des lapins muets que mon père était seul à entendre. D’autrefois, elle devait chercher une baguette de coudrier à la main une introuvable source dans la salle à manger.
Quant à ma mère, sans la télé, je ne sais ce qu'elle serait devenue, tant elle était ce qu'elle ne voulait pas être : princesse, amante, maîtresse, mère, sœur, femme fatale... Elle débordait d'identités. Tour à tour Emma ou Mathilde, Célimène ou Roxane, elle vivait à contrecœur... tous les tourments du cœur !
Elle, si posée, devant sa télé, si tranquille, souffrait d'en être arrachée pour partager les passions contradictoires d'un amant polymorphe. Refroidie un instant par le mépris d'un prétendu Don Juan, elle brûlait, l'instant d'après, sous les feux inextinguibles, du moins le jurait-il, de ce même Don Juan dont les serments m'apparaissaient des plus douteux. Ma mère supportait mal d'être à elle seule l'éternel féminin. Elle bredouillait tant bien que mal des réponses évasives aux tirades enflammées, cherchait vainement à apparaître telle quelle à un homme qui se voulait tous les hommes et qui la renvoyait à des rôles pour lesquels elle n'était pas faite.
Elle fut même une certaine Justine, aux prises avec un « divin marquis » qui lui en fit voir de toutes les couleurs... à ce qu'elle laissa supposer, ne pouvant en dire plus, eu égard à notre âge.
Elle accepta, je crois, bien des sacrifices. Elle se vit, projetée dans des tempêtes de couples tourmentés, déchirés, passionnés à l'extrême... bien loin, à mon avis, de ce qu'elle avait imaginé pour le sien, paisible, télévisuel.

Quoi qu'il en soit, cette valse de noms, de prénoms, de surnoms ou de sobriquets nous donnait le tournis, nous faisait perdre la tête. Nous nous disputions les miroirs pour nous reconnaître, nous nous parlions à nous-mêmes pour nous conforter dans notre réelle personnalité. Il n'était pas rare qu'entre nous, sous l'emprise de personnages possessifs, envahissants, la confusion « d'êtres » se poursuive. Ayant menti à ma mère, elle s'était obstinée, en dépit de mes dénégations, à m'appeler Pinocchio, prétendant que mon nez s'était réellement allongé.
Il est plus que probable, qu'emportés dans les délires paternels, soumis à ces incessantes métamorphoses, nous serions devenus fous.
Un soir, ayant lu jusqu'à plus soif, littéralement pris de lecture, nous retrouvâmes notre père, prostré près du lit, pleurant au milieu de recueils renversés. Il montrait du doigt des créatures qu'il était seul à voir, avec lesquelles il s'entretenait entre deux hoquets. Combien de vers avait-il lus pour sombrer ainsi dans une telle déchéance ?
Il sortit de sa torpeur quand nous nous approchâmes, et nous dit :
« Il pend des jambes qui sont habitées d'oiseaux. L'on voit d'étranges ponts enlaçant les deux cuisses. Une crampe expirant fait sa voix insolite et les pieds au long des troncs aspirent à la cime.
- Oui, bien sûr, répondit maman, mais il vaudrait mieux appeler le docteur.
- Parce que je suis sceptique, la liberté, enfin pour moi, consiste en un chamois peut-être...
- Peut-être... mais il vaut mieux appeler le docteur, insista ma mère.
- Laissez-moi, oui, laissez-moi, rugit-il alors que nous tentions de le lever, le cœur aspire, aspire à périr comme la lune, comme la lune sèche qui se cloue dans le sol. »
Nous nous regardâmes, abasourdis.
« C'est assez tristesse ! Assez, assez, assez...
- Va appeler le docteur, me souffla ma mère. »
Je courus au téléphone et revins. L'atmosphère dense de la chambre paraissait avoir figé le temps, l'avoir freiné comme un doigt sur un disque tournant. Nous n'osions bouger, pris dans ces secondes lentes que, personnellement, je trouvais visqueuses. L'air était absent, remplacé par une sorte de gélatine. Je voulus ouvrir la fenêtre.
« Point ne nous sauvent les ténias sur les vitres, reprit mon père...
- Oui, mais j'ai besoin d'air.
- Seul existe le cercle de bouche de l'oxygène.
- Oui, mais un peu d'air ne fera pas de mal, répondit maman.
- Prépare ton squelette pour l'air. Nous restons toi seul et moi.
- Bien sûr, je reste avec toi, lui assura ma mère.
- Prépare ton squelette. Toi seul et moi nous restons.
- Alors, où est notre malade ? demanda, jovial, le docteur en entrant, diluant la gélatine et en levant le doigt du temps. »
Tous les trois, nous désignâmes de la tête notre père :
« C'est lui !
- Hum… Alors, qu'est-ce qui ne va pas ? interrogea le docteur en se penchant vers mon père.
- Mon cœur aurait la forme d'un soulier si chaque village avait une sirène.
- Tiens ? déclara surpris le docteur en nous jetant un regard désappointé, ça fait longtemps qu'il est comme ça ? demanda-t-il à ma mère en farfouillant dans sa trousse.
- Je l'ignore, nous l'avons trouvé comme ça.
- Hum, hum, fit le docteur en relevant la manche de chemise de mon père.
- Dans mes yeux buvaient les douces vaches du ciel. Et les brises de longues rames battaient les vitres cendreuses de Broadway.
- Il n'a pas de tension, pourtant.
- Que le pape ne danse pas, implora mon père, non, que le pape ne danse pas !
- Ne vous agitez pas, conseilla le docteur.
- La lune ! Les policiers ! Les sirènes des transatlantiques ! Façades de crin, de fumée, anémones, gant de caoutchouc ! vociféra mon père.
- Depuis quand m'avez-vous dit qu'il était comme ça, redemanda le docteur à ma mère.
- Mais je ne sais pas...
- Vous auriez dû m'appeler plus tôt. Allons, allons, reprit-il à l'adresse de mon père, il faut vous calmer.
- Cette éponge grise ! Ce marin qu'on vient d'égorger ! hurla mon père en gesticulant.
- Aidez-moi à le maintenir, appela le docteur.
- Le masque noir ! Voyez le masque noir !
- Je vais lui faire une piqûre !
- Sable caïman et peur sur New-York ! »
Notre père faillit nous échapper mais à quatre, après bien des efforts, nous parvînmes à l'immobiliser. La piqûre fit rapidement son effet. Son corps se détendit, son visage s'apaisa. Ma mère lui chuchota :
« Ca va aller, chéri, je t'aime.
- Prépare ton cercueil, répondit-il, et il s'endormit. »

Il fut hospitalisé, revint guéri. Du moins cherchions-nous à nous en persuader. Entre clous et radis, nous pensions que notre père avait trouvé son équilibre. Mais un soir, le fameux soir...
Comme je le disais au début, comment avait-il pu déjouer notre vigilance ? Qui pourrait le dire ?

Nous dînions en famille ; oncle Éric et tante Juliette étaient là. Tante Inès et oncle Henri aussi. La télé était éteinte, funeste présage que ne laissait pourtant nullement supposer l'ambiance chaleureuse qui régnait dans la pièce. Il s'échangeait de profondes réflexions émaillées de traits d'esprit entre les convives. A l'exception de mon père qui, mystérieusement, se taisait. Ce qui eut dû nous alerter.
Silencieux, il décochait de rapides coups d'œil à chacune des personnes présentes, me regardait en souriant furtivement. Le repas se déroula sans qu'il ne prît part à la conversation. Connaissant ses antécédents, chacun fit mine de n'y point prêter attention.
« Et avec ce temps pourri, j'ai attrapé un rhume, dit oncle Éric en déployant son beau mouchoir immaculé dans lequel, discrètement, il se moucha.
- Remarque, tu n'es pas le seul, précisa tante Inès, Henri non plus n'est pas dans son assiette. Heureusement, aujourd'hui il fait beau.
- Il faut dire que ça fait au moins quinze jours qu'il pleuvait, dit maman.
- Ca fait quinze jours ! La veille, les ouvriers avaient fini l'allée et Henri est rentré le lendemain de tournée, assura tante Inès.
- Ah oui, c'est joli, dit maman, votre allée avec ces petits cailloux bleus. C'est original. Je n'en avais jamais vu.
- Ah oui ? Il faudra que nous allions voir ça, dit oncle Eric, ça fera une occasion de se voir, de se parler. Ça fait une paye que nous nous étions vus.
- Cinq mois ! répondit tante Inès, c'était pour la communion du petit.
- Henri, tu veux du gâteau ? demanda, taquine, maman à son frère connaissant sa gourmandise.
- Et puis quoi encore, tu veux que je grossisse ! protesta Henri.
- Tu n'as pas bougé depuis que l'on s'est vu, dit tante Juliette à Henri.
- Et toi, tu as maigri, je crois, renvoya, aimable, oncle Henri à sa sœur.
- Le régime haricots verts, plaisanta Juliette dont les joues toutefois n'avaient pas maigri.
- Allez, qui veut du café ? demanda maman à la cantonade.
- Ce sera avec plaisir, répondit la cantonade... sauf mon père.
- On n'a que du décaféiné, dit, en s'excusant, maman.
- Mais ce sera parfait, dit oncle Éric en se levant pour se diriger vers les toilettes.
- Bon, je vais faire le café, dit tante Inès à maman en fronçant les yeux, signifiant ainsi qu'il valait mieux que maman restât auprès de notre père muet.
- Il paraît que l'école est de plus en plus pénible, dit maman à tante Juliette, tout en adressant un fugitif clin d'œil souligné d'un imperceptible sourire à tante Inès qui tirait sur sa robe légèrement relevée par la posture assise.
- Ne m'en parle pas, répondit tante Juliette, les enfants sont difficiles...
- Avant, ils n'étaient pas comme ça, confirma oncle Henri.
- Ils sont de pire en pire, se plaignit tante Juliette, rubiconde.
- Sans rire, ce ne doit pas être une partie de plaisir pour toi, la plaignit sincèrement maman.
- Oh, j'ai une classe impossible. Le soir, je suis crevée, je tombe comme une masse.
- N'empêche qu'avant, ils n'étaient pas comme ça, persista oncle Henri.
- Avant, les parents savaient éduquer leurs enfants, dit tante Juliette, ils savaient se faire obéir.
- Il y aurait beaucoup à redire au sujet du dialogue, souligna maman, les adultes démissionnent...
- Ne me dis pas que tu es encore en train de parler "école", dit oncle Éric qui revenait à sa femme.
- Et si, répondit tante Juliette, d'un air pincé, nous parlions dialogue...
- Sûr ! l'interrompit oncle Eric, en se mouchant, la vérité est dans le dialogue. »
Heureusement, tante Inès revint avec le café. Nous passâmes dans le salon. Oncle Éric s'étira sur le sofa, allongeant ses grandes jambes. Chacun s'installa au mieux autour de la table basse où se trouvait le service à café. Il y eut un moment de calme, de silence. Ce fut là que mon père sortit une pipe en faïence que nous n'avions jamais vue. Il l’alluma nonchalamment en se laissant aller contre le dossier de son fauteuil. Son visage exprimait une langueur infinie tandis qu'il tirait de sa pipe des spirales d'épaisse fumée bleue.
« Alors, mon cher, qu'en pensez-vous, me dit-il, quelque peu caustique. »
Je le regardai, ne sachant que répondre.
« Ah ah, ricana mon père, vous avez pris pour invisible ce qui n'était qu'inaperçu. L'affaire est pourtant d'une simplicité élémentaire. Éric trompe Juliette avec Inès. »
A ces mots, il y eut une seconde de stupeur, suivie d'échanges de regards stupéfaits.
« Ca ne va pas, Robert ? prononça oncle Éric, mi-prévenant, mi-menaçant.
- Watson, dites à ce monsieur de bien vouloir se taire, dit mon père sentencieux. »
Et nous l'écoutâmes, éberlués :
« Juliette est une enseignante fatiguée qui compense en mangeant plus qu'il ne le faudrait. Ses joues rondes en sont la preuve et sa silhouette "haricots verts", elle ne la doit pas au régime mais à une gaine de maintien imperceptible. Cette gaine invisible à tout autre que moi l'a oppressée durant le repas. Avez-vous remarqué, Watson, le visage rubicond ? Enveloppée, couchée tôt, son mari s'en détache. Il va chez sa belle-sœur, lorsque Henri est absent. Il y est allé le soir après le départ des ouvriers, une fois l'allée terminée.
- M... mais comment le prouver, ne puis-je m'empêcher de lui demander ?
- Élémentaire, mon cher Watson. Sous sa sandalette, Éric a un caillou bleu provenant de l'allée fraîchement refaite. Je l'ai vu au salon, quand il a étiré ses jambes. Comme il a plu... jusqu'à aujourd'hui, Éric n'a pu mettre ses sandalettes.
- Complètement délirant, persifla Éric, il a remis ça ! »
Mais tout le monde restait muet.
« Apprenez, Monsieur, que mes déductions ne reposent que sur l'observation. C'est ainsi que, revenant des toilettes, vous vous êtes mouché, laissant apercevoir, à un œil exercé, des traces de rouge à lèvres qu'il serait très facile d'attribuer à Inès, ici présente, opportunément absente quand vous-même l'étiez aussi. Une porte communique entre la cuisine et le vestibule menant aux toilettes. Je le sais : j'habite ici avec Mme Hudson. Ne me dites pas que cette trace a été faite après vos retrouvailles, à votre arrivée ; votre beau mouchoir était immaculé au début du dialogue.
- Robert, tu divagues, attaqua tante Inès.
- Nullement, très chère. Sinon, comment saurais-je qu'Éric a acheté votre combinaison, ce qui est pour le moins intime, comme cadeau à sa belle-sœur... et surprenant, lorsque depuis cinq mois on ne s'est ni vu ni parlé.
- Mais c'est faux, protesta Inès.
- Absurde, renchérit Éric.
- Lorsque vous vous êtes levée pour préparer le café, vous avez tiré très habilement sur votre robe afin de dissimuler l'objet compromettant. Pas assez vite néanmoins pour m'empêcher de remarquer que la dentelle, une seconde visible, était celle d'une combinaison cent pour cent polyester, septila micro, qualité valeur sûre : modèle que l'on ne peut se procurer que par catalogue uniquement réservé aux enseignants et que ne possèdent évidemment pas Inès et Henri, non-enseignants.
- Mais, mais, bêlait oncle Éric.
- Inutile de nier une vérité dont vous nous avez dit vous-même qu'elle était dans le dialogue. D'ailleurs, vous n'aviez pas besoin de prononcer ces aveux. C'était faire offense à mon intelligence.
- Je ne comprends pas, dis-je.
- La clef, mon cher Watson, est dans le dialogue. Un simple acrostiche où les initiales de chaque répartie révèlent la culpabilité de ce Monsieur.
- Maudit ! hurla oncle Éric, se jetant sur mon père.
- A moi, Watson ! Cet homme est un envoyé de Moriarty !! »
Fort heureusement pour mon père, oncle Henri qui avait suivi le raisonnement implacablement logique et déchiffré l'acrostiche se saisit d'oncle Éric pour lui faire-part de son juste courroux, tandis que tante Juliette, profitant d'un avantage de poids incontestable, cherchait à récupérer avec détermination la fameuse combinaison que n'aurait pas dû porter tante Inès, non adhérente au catalogue.
La soirée s'acheva sous les horions. Nous ne revîmes plus nos oncles ni nos tantes. Malheureusement pour notre père, ses dons d'observation, son génie de la déduction, ne furent pas récompensés : « l'affaire de la combinaison » se termina comme la soirée poétique. Á la différence qu'il se détendit à la vue de la seringue et se laissa piquer avec un plaisir évident.

Depuis ce jour, lui non plus, je ne le revis plus. Il s'échappa de l'asile où nous l'avions fait enfermer. Il disparut.
Évasion inexplicable aux dires des gardiens qui l'avaient laissé seul, quelques minutes, dans une cellule capitonnée, fermée à double tour. On apprit plus tard qu'un surveillant avait informé les enquêteurs qu'un livre avait disparu, sa déposition toutefois ne fut pas retenue.
Maintenant, mon père n'est plus là. Je me demande s'il a réellement existé, s'il n'a pas été le fruit de mon imagination, altérée elle aussi. Qui était-il vraiment derrière toutes ces apparences ? N'était-il qu'apparences ?
Façonné comme il pouvait l'être par la lecture et ses abus, j'en viens à douter qu'il n'ait jamais existé sans elle.
J'avais cru, après bien des hésitations, évidentes à qui vient de me lire, que je pourrais lui redonner vie par le truchement de l'écriture cependant j'ai peur qu'elle n'ait encore accentué le caractère « presque » fictif de cet étrange personnage qu'était mon père.
Si ses multiples identités m'ont fait douter si souvent de la mienne, maintenant, son hypothétique existence accentue encore mes interrogations sur ma propre existence.
Qui est la créature de qui ? Quel est le véritable auteur de mes jours ?
Car comment ne pas douter de moi quand mon père disparaît et que disparaît, dans le même temps et les mêmes lieux, un livre qui a pour titre : « le passe-muraille ».

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