Recommander ce site

Accueil
L'auteur
Les textes
Galeries
Le blog
Contact

 
Un être singulier.


Nous n'aimons pas le mari de Clotilde. Cette façon qu'il a de se transformer, pour un oui ou pour un non, en animal est proprement agaçante.
Nous ignorons où il a appris de telles manières, néanmoins, elles ne se font pas lorsque l'on est en compagnie... dans le beau monde, bien évidemment. Dans le monde « laid » (c'est ainsi que par opposition, par dérision, nous qualifions le monde de Charles, le mari de Clotilde) ce genre de façons est-il de mise. Cependant, ce n'est pas une raison pour en user avec nous.
Nous n'aimons pas ce manque de formes, ce laisser-aller dans les apparences, et, passer du coq à l'âne entre la poire et le fromage ne nous incite pas à considérer Charles comme l'un des nôtres – il ne le sera jamais ! – même s'il a épousé Clotilde.
Nous avons fait remarquer à Charles que, décidément, nous n'aimions pas sa façon d'être.
Alors, il a répondu :
« Peut-être préférez-vous celle-ci ! »
Et il s'est changé en coq ! Il a sauté sur la table, battu des ailes, envoyé des plumes dans nos assiettes et s'est mis à chanter comme à l'aube.
Nous nous sommes regardés, quelque peu excédés.
Au début nous disions : « Ce garçon ne sait vraiment pas quoi inventer pour que l'on s'intéresse à lui » ou bien « Ton mari a vraiment le chic pour gâcher une soirée », ou encore, « De mon temps, on n'aurait pas toléré pareilles manières » ; puis le temps passant, nous avons affecté d'être indifférents à ces jeux déplacés.
Mais désormais, nos sentiments ont changé.

Picorant dans les plats, Charles continuait à parader.
Négligeant le gallinacé, nous posions sur Clotilde un regard désapprobateur signifiant « Voilà ce qu'il en coûte de ces mariages contre-nature ! Voilà ce qu'il arrive lorsque quelqu'un comme nous s'entiche d'un étranger – à notre monde – et se met en tête de l'épouser ».
Il est vrai, Dieu nous pardonne, que notre responsabilité est grande dans ce mariage.

Longtemps, nous avons cru Clotilde hostile au mariage. Les offres pourtant n'avaient pas manqué - d'excellentes alliances avec des fils de bonne famille ! Des gens de bien.
Nous avions mis les formes ; nous ne sommes pas n'importe qui. Les prétendants furent nombreux. Tous, elle les refusa !
Nous en étions désolés. Nous nous emportâmes plus d'une fois contre son entêtement. Mais la rebelle était sourde aux remontrances, s'obstinait, en dépit des menaces familiales clairement exprimées, à s'opposer à toutes les demandes.
Poussés au bout, nous décidâmes de mettre à exécution, dans un délai de sept jours, l'ultimatum suivant : ce serait, pour Clotilde, l'hymen ou la vie conventuelle.
Après bien des palabres, elle se rendit à nos exigences (c'était pour son bien) : elle prendrait pour époux, à compter de demain et ce pendant sept jours, le premier homme qui franchirait le seuil de notre demeure.

Comme il lui était interdit de sortir, nous pensions que ces conditions interdiraient également tout atermoiement. Le premier homme qui franchirait le seuil ne pourrait être qu'un homme choisi par nous.
Cette clause, c'est nous qui en avions eu l'idée. Nous nous sentions tellement sûrs de notre stratagème que nous fîmes promettre à Clotilde de respecter ces conditions.
Elle promit, en pleurant, mais elle promit.
Et nous, pour donner au contrat un semblant d'équité, nous promîmes aussi.
Maudit serment, à double tranchant...

Le coq plastronnait sur le plateau de fromage, gonflait ses plumes ; quelques-unes voletaient, légères, et se posaient sur le brie, la paille d'un chèvre.
Cela nous apparut comme un manque de tenue manifeste. Nous préférâmes desservir et présenter des fruits, des poires notamment.
Charles le coq, mécontent de ces changements se mit à pousser de stridents cocoricos.
Vraiment, c'en était trop ! La coupe était pleine. Un tel manquement aux plus élémentaires règles de bienséance était intolérable. Là, sans réserve, nous marquâmes notre réprobation. Nous menaçâmes le coq, s'il ne cessait ses cris, de le plumer sur l'heure.
Ces menaces n'étaient pas les premières. De jour en jour, le comportement de Charles nous était de plus en plus insupportable.
Au mépris, avait succédé l'agacement ; à l'agacement, la colère. Et de cette colère toujours inassouvie, une haine profonde, unanime, commençait à affleurer, à poindre dans nos propos, dans nos gestes. Une haine que nous cherchions à dissimuler afin de mieux surprendre, le moment venu, cet être inconstant qu'était Charles.
Une main s'approchant du couteau laissé là (pas un oubli !) avertit Charles qui s'envola par-dessus nos têtes (d'appartenir à une même famille, de ne faire qu'un seul corps, ne nous empêche pas d'avoir plusieurs têtes !).
Le coq atterrit non loin de la cheminée. Comme un seul homme, nous nous précipitâmes sur lui. Mais avant d'avoir pu le saisir, le coq, en l'espace d'une seconde, d'un fragment de seconde, devint un âne de belle taille, piaffant, ruant des quatre fers et, dans un rictus menaçant, découvrant de longues dents.
Nous nous arrêtâmes net. Nous savions que cette métamorphose n'était qu'un avertissement ; qu'à la moindre menace, l'âne se ferait tigre ou cobra.
L'effet de surprise avait échoué ; l'attaque avait été trop lente. Nous dûmes battre en retraite, laissant le baudet paître la moquette, le surveillant néanmoins du coin de l'œil, dans l'attente d'un meilleur moment.

Maudit serment !
Mais comment aurions-nous pu savoir ? Comment aurions-nous pu prévoir, qu'en dépit des portes closes et de la surveillance quasi constante dont Clotilde était l'objet, que, dès la première nuit, Charles, à notre insu, allait s'introduire chez nous... par des moyens, qu'alors, nous ne pouvions soupçonner et qu'il est désormais facile d'imaginer.
Sans doute s'est-il faufilé sous une porte comme une souris ou le rat qu'il peut être. Ou bien s'est-il glissé, pendant notre sommeil, par l'entrebâillement de la fenêtre sous forme de serpent ?
Cette dernière hypothèse a tout lieu d'être vraisemblable. Le serpent ! Le mal personnifié, qui s'insinue en nous, se love près du corps de Clotilde, près de ce corps de femme qui fait partie du nôtre.
A-t-il seulement changé d'aspect pour se livrer au péché ?!
A-t-il possédé Clotilde sous la forme ophidienne, s'enroulant, se nouant dans l'étreinte !
L'idée même en est insupportable, la vision, elle, nous révulse ! C'est, après coup, un frisson différé de dégoût que nous éprouvons.
Qu'un membre de notre famille (une partie de nous-même !) se soit livré, même à son corps défendant à de pareils... attouchements, et tous, nous devenons victimes, tous, nous tressaillons sous les caresses de la bête immonde : nous ressentons au plus profond de notre être, jusque dans notre sang qui nous unit et nous vient du fond des âges, la présence du Malin, la marque du démon !
De toute manière, serpent, « humain » (le mot fait sourire quand on songe au personnage), Charles nous est odieux. Même en « humain » l'aversion demeure la même.
C'est d'ailleurs sous cette forme, bien sûr, qu'il nous apparut, le matin du premier jour.
Souriant de notre désappointement, il nous mis en demeure de respecter les clauses de notre pacte.
Il était bien un homme ?
Ce rire !!!
N'était-il pas le premier homme à avoir franchi le seuil de notre maison ? N'était-il pas là, n'est-ce pas ?
Il serait donc, de par notre volonté, l'époux de Clotilde... qui consentit, sans parvenir à masquer une choquante satisfaction.
Bien sûr, si nous avions pris Charles sur le fait, en flagrant délit de métamorphose, les conditions stipulées n'auraient pas été remplies à la lettre et jamais nous n'aurions consenti au mariage.
Sans preuve, nous avons dû nous incliner.
Personne n'avait surpris de serpent entrer dans la maison, ni même de souris.
Et si cela avait été le cas, nous aurions été loin d'imaginer que ce serpent fût Charles. Peut-être l'aurions nous chassé ? Mais peut-être, sous une apparence ou sous une autre, serait-il revenu... en araignée ou en mouche... Peut-être l'aurions-nous tué ?!
C'est le regret dont nous n'arrivons pas à nous départir. Tuer Charles la mouche, l'araignée Charles ! Quelle volupté. Mieux encore, tuer Charles, mi-homme, mi-bête. Voir son visage se révulser de douleur, s'agiter ses petites mains prises dans des ailes membraneuses, qu'on aurait loisir d'arracher; voir la peur, la peur enfin, dans ses yeux, le reflet de tout notre corps s'approcher pour savourer l'agonie.
L'éventualité même que nous aurions pu tuer Charles sans le savoir – écraser une mouche, quoi de plus banal – nous fait ressentir davantage le poids de la fatalité. Il fallait qu'il en soit ainsi.
Parfois nous tentons de nous consoler en évoquant toutes les mouches, araignées, abeilles, tous les papillons, la nuit, le jour, toutes les créatures rampantes ou volantes que nous avons occis avant la venue de Charles...
Forts de notre expérience malheureuse, nous ne permettons plus à aucun animal de rentrer chez nous... et d'y rester vivant !
Tous ceux qui, imprudemment, pénètrent en ces lieux sont aussitôt mis à mort. Nous immolons ainsi une grande quantité d'insectes, d'araignées ; la plus insignifiante mouche n'a plus sa place ici. La moindre fourmi égarée dans notre gîte paye de sa vie son étourderie.
Nos sens sont devenus très aigus. Nous sommes aux aguets. Nous veillons.
Plus aucun Charles ne viendra, nous en avons fait le serment. Nous sacrifions également les chats gourmands, les souris prolifiques, le moineau affolé tournoyant dans une pièce qui sera sa dernière cage, et jusqu'aux chiens abandonnés qui viennent chercher refuge (!) dans la maison.
Nous pourrions clore davantage la propriété ; nous n'en faisons rien. Au contraire, qu'ils viennent, tous ces Charles en puissance. Ils paieront pour lui... en attendant mieux.
À chaque animal occis, nous caressons l'espoir que c'est peut-être Charles. Ne se doutant pas de notre présence et s'amusant, comme à son habitude, à passer d'un corps à un autre, il pourrait très bien, un jour, se faire surprendre.
À chaque fois, de tous nos yeux, nous observons le cadavre de notre dernière victime ; nous le dévorons des yeux. Nous attendons, souhaitant de toutes nos forces réunies, voir apparaître la dépouille de Charles, le voir transparaître, prisonnier de son ultime incarnation, le voir en transparence, encore vivant, à jamais enfermé en elle, comme digéré.
Mais jusqu'à maintenant, pas de trace de Charles dans tous ces morts... L'araignée reste araignée, la souris, souris, le moineau, moineau...
Toujours Charles réapparaît, jamais où nous l'escomptions. Tout à coup, derrière nous, il surgit en riant, toujours vivant, plus vivant que jamais.
Dans ces instants nous voudrions faire taire ce rire définitivement. Ensuite, traîner ce corps près de celui de l'araignée ou celui de la mouche, l'abeille, l'animal tué auparavant : la boucle serait bouclée. Tout serait à sa place, rentré dans l'ordre.
Malheureusement, toujours, il nous échappe avant que nous ayons ébauché un seul geste. On dirait qu'il pressent nos réactions. La guêpe la plus rapide ne nous échappe pas, ni la mouche en son vol pourtant imprévisible, le chat rusé tombe dans nos pièges ; il n'y a pas un animal de la création dont nous ne pourrions, si nous le voulions ou si l'occasion s'en présentait, abréger l'existence.
Pourtant Charles, qui lui, peut être tous ces animaux, donc proie virtuelle, déjoue toutes nos ruses, notre fantastique appétit, notre irrésistible désir de lui arracher la vie. Même lorsqu'il semble à notre portée, nous ne pouvons l'attraper, l'étouffer, l'écraser... impossible de s'en saisir. Sous ses multiples apparences, il saute sur nous, nous tourne autour, passe à portée des mains, se permet des audaces, impunément.
Jusqu'à maintenant, il a toujours eu comme un temps d'avance sur nos intentions, mais qui sait ? Nous sommes tous sujets à erreur ; nous en avons bien fait une, en lui laissant l'occasion d'être ici. Mais de n’en être pas parti à temps sera peut-être la sienne.
Lorsqu'il n'apparaît pas brutalement à un endroit ou à un autre (à se demander s'il n'y était déjà ?), nous nous mettons à sa recherche. Nous le cherchons quand l'animal que nous avons tué s'obstine à demeurer ce qu'il est.
Lentement, de pièce en pièce, nous cherchons sa trace avec les désirs opposés de le trouver... pour le tuer... ou d'être définitivement débarrassé de sa présence ; ce deuxième cas signifierait que l'animal mis à mort en dernier par nos soins était Charles.
De pièce en pièce, nous rôdons, habités par le meurtre. A la fois tendus et attentifs, les sens aux aguets, nous cherchons Charles dans la vaste demeure.
Tout à coup, nous le découvrons au hasard d'une pièce ; beaucoup sont vides, abandonnées puisque désormais tous les membres se sont regroupés, fondus en un seul corps, pour venir à bout de Charles.
Il semble parfois n'avoir pas remarqué notre approche ; assoupi ou méditatif, il parait si vulnérable que nous ne parvenons pas à comprendre comment, tant de fois, il a pu échapper à nos traquenards, comment se peut-il qu'il soit encore vivant... et comment pourrait-il, à cet instant précis, se dérober ?
Toujours, avec un aplomb inimaginable, il attend l'ultime instant... Nous nous jetons sur lui avec toute la vivacité que nous permet notre énorme corps, mais nos mains raidies, comme des griffes, ne se referment que sur une ombre ; l'ombre d'un l'oiseau qu'il est devenu et qui pépie de joie, l'ombre d'un lapin, d'un renard, d'une grenouille, d'une sauterelle par-dessus nos têtes et qui s'enfuit d'un bond. L'ombre, toujours l'ombre ! L'ombre de Charles transformé.
Charles sait que nous sommes son pire ennemi, que cette immense maison labyrinthique est devenue un antre, un piège complexe de tous instants dans laquelle la mort le guette. Il sait ce que nous voulons. Mais il est toujours ici ou là, sous une apparence ou sous une autre. Jamais, il n'a cherché à fuir ces lieux, à repartir comme il était venu. Cela lui serait facile, malgré notre vigilance, de s'éclipser, pareil à un moucheron, de retourner dans son monde.
Pourquoi s'obstine-t-il à nous braver au mépris de la constante menace que nous représentons ? Nous ne parvenons à le comprendre.
Il est comme un défi que nous ne pouvons supporter.
Il nous a déjà échappé, mais nous saurons attendre. Nous sommes tenaces... Et nous avons tout le temps !...

Alors nous avons mangé les fruits, notamment les poires, et laissé l'âne braire tout son saoul, manifester, avec ardeur, cette vie qu'il lui faudra bien, un jour l'autre, donner.

retour en haut de page


   
Textes et illustrations protégés par le droit d'auteur.