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Un être
singulier.
Nous n'aimons pas le mari de Clotilde. Cette façon qu'il a de se
transformer, pour un oui ou pour un non, en animal est proprement agaçante.
Nous ignorons où il a appris de telles manières, néanmoins,
elles ne se font pas lorsque l'on est en compagnie... dans le beau monde,
bien évidemment. Dans le monde « laid » (c'est ainsi
que par opposition, par dérision, nous qualifions le monde de Charles,
le mari de Clotilde) ce genre de façons est-il de mise. Cependant,
ce n'est pas une raison pour en user avec nous.
Nous n'aimons pas ce manque de formes, ce laisser-aller dans les apparences,
et, passer du coq à l'âne entre la poire et le fromage ne
nous incite pas à considérer Charles comme l'un des nôtres
– il ne le sera jamais ! – même s'il a épousé
Clotilde.
Nous avons fait remarquer à Charles que, décidément,
nous n'aimions pas sa façon d'être.
Alors, il a répondu :
« Peut-être préférez-vous celle-ci ! »
Et il s'est changé en coq ! Il a sauté sur la table, battu
des ailes, envoyé des plumes dans nos assiettes et s'est mis à
chanter comme à l'aube.
Nous nous sommes regardés, quelque peu excédés.
Au début nous disions : « Ce garçon ne sait vraiment
pas quoi inventer pour que l'on s'intéresse à lui »
ou bien « Ton mari a vraiment le chic pour gâcher une soirée
», ou encore, « De mon temps, on n'aurait pas toléré
pareilles manières » ; puis le temps passant, nous avons
affecté d'être indifférents à ces jeux déplacés.
Mais désormais, nos sentiments ont changé.
Picorant dans les plats, Charles continuait à parader.
Négligeant le gallinacé, nous posions sur Clotilde un regard
désapprobateur signifiant « Voilà ce qu'il en coûte
de ces mariages contre-nature ! Voilà ce qu'il arrive lorsque quelqu'un
comme nous s'entiche d'un étranger – à notre monde
– et se met en tête de l'épouser ».
Il est vrai, Dieu nous pardonne, que notre responsabilité est grande
dans ce mariage.
Longtemps, nous avons cru Clotilde hostile au mariage. Les offres pourtant
n'avaient pas manqué - d'excellentes alliances avec des fils de
bonne famille ! Des gens de bien.
Nous avions mis les formes ; nous ne sommes pas n'importe qui. Les prétendants
furent nombreux. Tous, elle les refusa !
Nous en étions désolés. Nous nous emportâmes
plus d'une fois contre son entêtement. Mais la rebelle était
sourde aux remontrances, s'obstinait, en dépit des menaces familiales
clairement exprimées, à s'opposer à toutes les demandes.
Poussés au bout, nous décidâmes de mettre à
exécution, dans un délai de sept jours, l'ultimatum suivant
: ce serait, pour Clotilde, l'hymen ou la vie conventuelle.
Après bien des palabres, elle se rendit à nos exigences
(c'était pour son bien) : elle prendrait pour époux, à
compter de demain et ce pendant sept jours, le premier homme qui franchirait
le seuil de notre demeure.
Comme il lui était interdit de sortir, nous pensions que ces
conditions interdiraient également tout atermoiement. Le premier
homme qui franchirait le seuil ne pourrait être qu'un homme choisi
par nous.
Cette clause, c'est nous qui en avions eu l'idée. Nous nous sentions
tellement sûrs de notre stratagème que nous fîmes promettre
à Clotilde de respecter ces conditions.
Elle promit, en pleurant, mais elle promit.
Et nous, pour donner au contrat un semblant d'équité, nous
promîmes aussi.
Maudit serment, à double tranchant...
Le coq plastronnait sur le plateau de fromage, gonflait ses plumes ;
quelques-unes voletaient, légères, et se posaient sur le
brie, la paille d'un chèvre.
Cela nous apparut comme un manque de tenue manifeste. Nous préférâmes
desservir et présenter des fruits, des poires notamment.
Charles le coq, mécontent de ces changements se mit à pousser
de stridents cocoricos.
Vraiment, c'en était trop ! La coupe était pleine. Un tel
manquement aux plus élémentaires règles de bienséance
était intolérable. Là, sans réserve, nous
marquâmes notre réprobation. Nous menaçâmes
le coq, s'il ne cessait ses cris, de le plumer sur l'heure.
Ces menaces n'étaient pas les premières. De jour en jour,
le comportement de Charles nous était de plus en plus insupportable.
Au mépris, avait succédé l'agacement ; à l'agacement,
la colère. Et de cette colère toujours inassouvie, une haine
profonde, unanime, commençait à affleurer, à poindre
dans nos propos, dans nos gestes. Une haine que nous cherchions à
dissimuler afin de mieux surprendre, le moment venu, cet être inconstant
qu'était Charles.
Une main s'approchant du couteau laissé là (pas un oubli
!) avertit Charles qui s'envola par-dessus nos têtes (d'appartenir
à une même famille, de ne faire qu'un seul corps, ne nous
empêche pas d'avoir plusieurs têtes !).
Le coq atterrit non loin de la cheminée. Comme un seul homme, nous
nous précipitâmes sur lui. Mais avant d'avoir pu le saisir,
le coq, en l'espace d'une seconde, d'un fragment de seconde, devint un
âne de belle taille, piaffant, ruant des quatre fers et, dans un
rictus menaçant, découvrant de longues dents.
Nous nous arrêtâmes net. Nous savions que cette métamorphose
n'était qu'un avertissement ; qu'à la moindre menace, l'âne
se ferait tigre ou cobra.
L'effet de surprise avait échoué ; l'attaque avait été
trop lente. Nous dûmes battre en retraite, laissant le baudet paître
la moquette, le surveillant néanmoins du coin de l'œil, dans
l'attente d'un meilleur moment.
Maudit serment !
Mais comment aurions-nous pu savoir ? Comment aurions-nous pu prévoir,
qu'en dépit des portes closes et de la surveillance quasi constante
dont Clotilde était l'objet, que, dès la première
nuit, Charles, à notre insu, allait s'introduire chez nous... par
des moyens, qu'alors, nous ne pouvions soupçonner et qu'il est
désormais facile d'imaginer.
Sans doute s'est-il faufilé sous une porte comme une souris ou
le rat qu'il peut être. Ou bien s'est-il glissé, pendant
notre sommeil, par l'entrebâillement de la fenêtre sous forme
de serpent ?
Cette dernière hypothèse a tout lieu d'être vraisemblable.
Le serpent ! Le mal personnifié, qui s'insinue en nous, se love
près du corps de Clotilde, près de ce corps de femme qui
fait partie du nôtre.
A-t-il seulement changé d'aspect pour se livrer au péché
?!
A-t-il possédé Clotilde sous la forme ophidienne, s'enroulant,
se nouant dans l'étreinte !
L'idée même en est insupportable, la vision, elle, nous révulse
! C'est, après coup, un frisson différé de dégoût
que nous éprouvons.
Qu'un membre de notre famille (une partie de nous-même !) se soit
livré, même à son corps défendant à
de pareils... attouchements, et tous, nous devenons victimes, tous, nous
tressaillons sous les caresses de la bête immonde : nous ressentons
au plus profond de notre être, jusque dans notre sang qui nous unit
et nous vient du fond des âges, la présence du Malin, la
marque du démon !
De toute manière, serpent, « humain » (le mot fait
sourire quand on songe au personnage), Charles nous est odieux. Même
en « humain » l'aversion demeure la même.
C'est d'ailleurs sous cette forme, bien sûr, qu'il nous apparut,
le matin du premier jour.
Souriant de notre désappointement, il nous mis en demeure de respecter
les clauses de notre pacte.
Il était bien un homme ?
Ce rire !!!
N'était-il pas le premier homme à avoir franchi le seuil
de notre maison ? N'était-il pas là, n'est-ce pas ?
Il serait donc, de par notre volonté, l'époux de Clotilde...
qui consentit, sans parvenir à masquer une choquante satisfaction.
Bien sûr, si nous avions pris Charles sur le fait, en flagrant délit
de métamorphose, les conditions stipulées n'auraient pas
été remplies à la lettre et jamais nous n'aurions
consenti au mariage.
Sans preuve, nous avons dû nous incliner.
Personne n'avait surpris de serpent entrer dans la maison, ni même
de souris.
Et si cela avait été le cas, nous aurions été
loin d'imaginer que ce serpent fût Charles. Peut-être l'aurions
nous chassé ? Mais peut-être, sous une apparence ou sous
une autre, serait-il revenu... en araignée ou en mouche... Peut-être
l'aurions-nous tué ?!
C'est le regret dont nous n'arrivons pas à nous départir.
Tuer Charles la mouche, l'araignée Charles ! Quelle volupté.
Mieux encore, tuer Charles, mi-homme, mi-bête. Voir son visage se
révulser de douleur, s'agiter ses petites mains prises dans des
ailes membraneuses, qu'on aurait loisir d'arracher; voir la peur, la peur
enfin, dans ses yeux, le reflet de tout notre corps s'approcher pour savourer
l'agonie.
L'éventualité même que nous aurions pu tuer Charles
sans le savoir – écraser une mouche, quoi de plus banal –
nous fait ressentir davantage le poids de la fatalité. Il fallait
qu'il en soit ainsi.
Parfois nous tentons de nous consoler en évoquant toutes les mouches,
araignées, abeilles, tous les papillons, la nuit, le jour, toutes
les créatures rampantes ou volantes que nous avons occis avant
la venue de Charles...
Forts de notre expérience malheureuse, nous ne permettons plus
à aucun animal de rentrer chez nous... et d'y rester vivant !
Tous ceux qui, imprudemment, pénètrent en ces lieux sont
aussitôt mis à mort. Nous immolons ainsi une grande quantité
d'insectes, d'araignées ; la plus insignifiante mouche n'a plus
sa place ici. La moindre fourmi égarée dans notre gîte
paye de sa vie son étourderie.
Nos sens sont devenus très aigus. Nous sommes aux aguets. Nous
veillons.
Plus aucun Charles ne viendra, nous en avons fait le serment. Nous sacrifions
également les chats gourmands, les souris prolifiques, le moineau
affolé tournoyant dans une pièce qui sera sa dernière
cage, et jusqu'aux chiens abandonnés qui viennent chercher refuge
(!) dans la maison.
Nous pourrions clore davantage la propriété ; nous n'en
faisons rien. Au contraire, qu'ils viennent, tous ces Charles en puissance.
Ils paieront pour lui... en attendant mieux.
À chaque animal occis, nous caressons l'espoir que c'est peut-être
Charles. Ne se doutant pas de notre présence et s'amusant, comme
à son habitude, à passer d'un corps à un autre, il
pourrait très bien, un jour, se faire surprendre.
À chaque fois, de tous nos yeux, nous observons le cadavre de notre
dernière victime ; nous le dévorons des yeux. Nous attendons,
souhaitant de toutes nos forces réunies, voir apparaître
la dépouille de Charles, le voir transparaître, prisonnier
de son ultime incarnation, le voir en transparence, encore vivant, à
jamais enfermé en elle, comme digéré.
Mais jusqu'à maintenant, pas de trace de Charles dans tous ces
morts... L'araignée reste araignée, la souris, souris, le
moineau, moineau...
Toujours Charles réapparaît, jamais où nous l'escomptions.
Tout à coup, derrière nous, il surgit en riant, toujours
vivant, plus vivant que jamais.
Dans ces instants nous voudrions faire taire ce rire définitivement.
Ensuite, traîner ce corps près de celui de l'araignée
ou celui de la mouche, l'abeille, l'animal tué auparavant : la
boucle serait bouclée. Tout serait à sa place, rentré
dans l'ordre.
Malheureusement, toujours, il nous échappe avant que nous ayons
ébauché un seul geste. On dirait qu'il pressent nos réactions.
La guêpe la plus rapide ne nous échappe pas, ni la mouche
en son vol pourtant imprévisible, le chat rusé tombe dans
nos pièges ; il n'y a pas un animal de la création dont
nous ne pourrions, si nous le voulions ou si l'occasion s'en présentait,
abréger l'existence.
Pourtant Charles, qui lui, peut être tous ces animaux, donc proie
virtuelle, déjoue toutes nos ruses, notre fantastique appétit,
notre irrésistible désir de lui arracher la vie. Même
lorsqu'il semble à notre portée, nous ne pouvons l'attraper,
l'étouffer, l'écraser... impossible de s'en saisir. Sous
ses multiples apparences, il saute sur nous, nous tourne autour, passe
à portée des mains, se permet des audaces, impunément.
Jusqu'à maintenant, il a toujours eu comme un temps d'avance sur
nos intentions, mais qui sait ? Nous sommes tous sujets à erreur
; nous en avons bien fait une, en lui laissant l'occasion d'être
ici. Mais de n’en être pas parti à temps sera peut-être
la sienne.
Lorsqu'il n'apparaît pas brutalement à un endroit ou à
un autre (à se demander s'il n'y était déjà
?), nous nous mettons à sa recherche. Nous le cherchons quand l'animal
que nous avons tué s'obstine à demeurer ce qu'il est.
Lentement, de pièce en pièce, nous cherchons sa trace avec
les désirs opposés de le trouver... pour le tuer... ou d'être
définitivement débarrassé de sa présence ;
ce deuxième cas signifierait que l'animal mis à mort en
dernier par nos soins était Charles.
De pièce en pièce, nous rôdons, habités par
le meurtre. A la fois tendus et attentifs, les sens aux aguets, nous cherchons
Charles dans la vaste demeure.
Tout à coup, nous le découvrons au hasard d'une pièce
; beaucoup sont vides, abandonnées puisque désormais tous
les membres se sont regroupés, fondus en un seul corps, pour venir
à bout de Charles.
Il semble parfois n'avoir pas remarqué notre approche ; assoupi
ou méditatif, il parait si vulnérable que nous ne parvenons
pas à comprendre comment, tant de fois, il a pu échapper
à nos traquenards, comment se peut-il qu'il soit encore vivant...
et comment pourrait-il, à cet instant précis, se dérober
?
Toujours, avec un aplomb inimaginable, il attend l'ultime instant... Nous
nous jetons sur lui avec toute la vivacité que nous permet notre
énorme corps, mais nos mains raidies, comme des griffes, ne se
referment que sur une ombre ; l'ombre d'un l'oiseau qu'il est devenu et
qui pépie de joie, l'ombre d'un lapin, d'un renard, d'une grenouille,
d'une sauterelle par-dessus nos têtes et qui s'enfuit d'un bond.
L'ombre, toujours l'ombre ! L'ombre de Charles transformé.
Charles sait que nous sommes son pire ennemi, que cette immense maison
labyrinthique est devenue un antre, un piège complexe de tous instants
dans laquelle la mort le guette. Il sait ce que nous voulons. Mais il
est toujours ici ou là, sous une apparence ou sous une autre. Jamais,
il n'a cherché à fuir ces lieux, à repartir comme
il était venu. Cela lui serait facile, malgré notre vigilance,
de s'éclipser, pareil à un moucheron, de retourner dans
son monde.
Pourquoi s'obstine-t-il à nous braver au mépris de la constante
menace que nous représentons ? Nous ne parvenons à le comprendre.
Il est comme un défi que nous ne pouvons supporter.
Il nous a déjà échappé, mais nous saurons
attendre. Nous sommes tenaces... Et nous avons tout le temps !...
Alors nous avons mangé les fruits, notamment les poires, et laissé
l'âne braire tout son saoul, manifester, avec ardeur, cette vie
qu'il lui faudra bien, un jour l'autre, donner.
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