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La force
des choses.
Je n’ai pas écrit plus tôt à cause du réel.
Plus précisément à cause des choses.
Vingt ans d’expérience de père au foyer ! Comment,
dans ce cas, se faire encore la moindre illusion sur le caractère
fondamentalement mauvais des objets ; ils sont – comment ne pas
le reconnaître – nos véritables ennemis, des êtres
(parfaitement des êtres !) uniquement tendus à perpétrer
le mal, attentifs à tous nos faits et gestes, perpétuellement
aux aguets, ramassés sur eux-mêmes dans l’attente de
profiter de la seconde d’inattention qui leur permettra de porter
leur attaque.
Entre eux et moi, c’est une lutte sans merci.
S’ils s’ingénient à faire de ma vie une guerre
incessante, sans rémission ni espoir de paix, un combat acharné
contre chacun d’entre eux, ils en connaissent désormais les
risques.
Fini le temps où j’attribuais à ma maladresse, à
mon étourderie ou au cours normal des choses, les incessants tracas
que me causaient les chutes, les bris, les disparitions d’«innocents
» objets qui cachaient bien leur «je », dans lequel,
sans jeu de mots, je vois clair maintenant. Mes yeux se sont dessillés
; l’usage qui fait réunir sous le seul vocable « chose
» des choses aussi différentes qu’une brosse à
dents et une poignée de porte, une cuillère à café
et une serviette ou encore une marche, une casserole (ceux-là ne
sont pas nommés au hasard, ils savent bien de qui je parle !) n’a
pas plus, pour moi, de fondement que d’appeler homme un grand nombre
de tous ces petits êtres qui ont déjà un nom.
Que le propre des choses soit la malveillance comme l’est le rire
pour les hommes, voilà un savoir de la plus haute importance…
cependant dépourvu d’utilité pratique. J’en
veux pour preuve la multitude d’occasions de rire qui laisse ma
femme de marbre.
L’homme rit… comme il est censé penser, disons qu’il
est outillé pour. Toutefois, il ne faut pas se leurrer avec les
outils, d’abord parce que ce sont des choses, ensuite, le fait d’en
posséder n’implique pas que l’on sache ou que l’on
veuille s’en servir. Personnellement je m’en méfie
comme de la peste.
Constater que les choses ont un fond méchant, qui pourrait le nier
? Pas besoin d’aller au fond des choses pour voir en elles tout
le tréfonds d’hostilité, la profonde aversion qu’elles
manifestent à notre encontre. Pourtant il est bien plus utile de
connaître les infinies facettes que prend la haine en chacune d’elles,
comment, avec un sens quasi diabolique de l’adaptation, en tirant
étonnamment parti de leur constitution et disposition particulières,
elles en déclinent le registre et comment elles font montre d’agressivité.
Il faut donc appeler les choses par leur nom, appeler une porte une porte,
pour pouvoir la saisir, ou, plus exactement saisir ce qu’elle a
d’unique et ce qu’elle recèle de mauvaises intentions
afin, sans jeu de mots, de nous faire sortir de nos gonds – j’ai
dit sans jeu de mots ! Il n’y a pas avec les choses matière
à rire !
Son nom seul donne une idée de toutes les ressources en malignité,
les réserves de malfaisance dont est capable un objet.
Un clou n’a pas les mêmes moyens de nuire qu’une bille
: il faut le savoir ! Mais il n’est pas nécessaire d’avoir
mon expérience pour constater la quantité d’attentats
perpétrés par ces deux là. Je dis bien « attentats
» et non « accidents ». Le second terme renverrait une
fois encore à la responsabilité de la victime, à
sa prétendue étourderie où à cause d’une
malchance insigne, vite assimilée à un trait de caractère
peu valorisant – « il n’a vraiment pas de chance, dit
d’un ton marqué de condescendance » – détournant
ainsi sur la fatalité la faute qui incombe aux véritables
coupables, lesquels pourront impunément continuer à persévérer
dans leurs entreprises pernicieuses.
Moi je ne suis pas dupe ! les principaux intéressés le savent
bien. Un objet en dépit de toute sa velléité de nuire
n’en est pas moins une chose, « ma » chose ! Un marteau
malgré sa mauvaise volonté devra bien, de gré ou
de force, m’obéir ; avec moi, le clou ne sera jamais celui
du spectacle ; j’assomme tous ceux qui se piquent de faire souffrir
ou je les tenaille à l’aide d’une grosse pince forcée
d’obéir.
Sans arrêt, j’impose à chaque chose ma loi. Il faut
être vigilant ; il n’y a pas de répit. La plus douce
des chambres à coucher est plus dangereuse que la cage aux lions.
Première chose : dompter les pieds du lit ! Montrer qui est le
maître ; être attentif car ils guettent sournoisement, prêts
à bondir sur l’imprudent doigt de pied qui s’est hasardé,
nu dans la nuit. Ne pas hésiter à soumettre le cruel plancher,
lequel n’attend qu’un moment d’abandon pour planter
ses échardes sous un pied sans défense. Toujours garder
à l’esprit que l’on est entouré d’objets
féroces comme l’oreiller, sournois comme l’interrupteur,
rusée comme une bouteille d’eau mal bouchée. Il faut
se méfier de leur alliance ; en meute ils sont sans pitié
!
Une fois, épuisé par une longue veille dans la torpeur estivale,
assoiffé, j’avais, dans la nuit silencieuse, de la main,
abandonné la quête de l’interrupteur (le roué
avait adroitement avait esquivé la prise) ; aveugle donc, j’avais
tâtonné à la recherche de la bouteille d’eau.
Cette dernière, doucereuse, sachant son bouchon dévissé,
lascivement s’était laissé prendre, renverser, et,
brutalement avait répandu sans aucune décence son contenu
sur mon visage, sur mes draps tandis que, comble de la perfidie, le bouchon
s’en était allé se dissimuler en ricanant (aveugle,
mais pas sourd !) sous le lit… avec ses quatre pieds qui attendaient,
véritables cerbères ! C’est là, comme par hasard,
que l’interrupteur s’était fait rappeler à lui
: il était là, je le sentais, à portée de
main… Heureusement mon instinct, la parfaite connaissance de ce
milieu m’avaient averti : « N’y touche surtout pas !
» m’avait murmuré une voix intérieure : le fil
électrique, complètement disjoncté, s’était
roulé dans l’eau ; tous les objets étaient survoltés…
Voyez les pièges qu’ils sont capables de tisser.
Dans l’obscurité, les choses ont l’avantage. Ne cherchez
pas la porte, elle va se dérober. La fenêtre ? Méfiance,
surtout si elle est à guillotine. Les volets ? Attention danger
! (Ne dit-on pas : « fourbe comme un volet »), en premier
lieu, et notamment si vous habitez au second étage, ils vont résister
à votre poussée, pour brusquement s’ouvrir en grand,
vous tirant au besoin par la manche, vous faire chuter dans le vide.
Moqueuse, la moquette tapie dans l’ombre se gondole, se poile. Non,
il ne faut rien attendre de cette engeance !
Chose, unique objet de mon ressentiment.
Chose ! Ta tendance s’inscrit dans ton étymologie trop vite
oubliée : cosa ; la cause ! La cause de nos malheurs et non l’instrument
du destin !
Cosa ! Cosa nostra ! Entre elles, les choses font cause commune, se liguent
pour exercer sur nous d’odieux chantages allant jusqu’à
s’automutiler afin de mieux nous aliéner.
J’ai eu tout le temps, lors des travaux dans notre nouvelle maison,
de voir jusqu’où pouvaient aller les choses.
C’est le plâtre fallacieux qui, un instant plus tôt
tout onctueux, durcit soudainement. Avec moi ça ne prend pas !
Je l’ai à l’œil !
Ce sont les outils qui se cassent plutôt que de remplir la fonction
pour lesquels le vendeur d’outils (un complice ? une créature
tombée sous l’emprise des choses ?) nous les a vendus pour
notre plus grand malheur – Quand je parlais d’automutilation
! Ils vont jusqu’à s’user alors que l’on ne s’en
sert pas.
Nous prendre notre temps, voilà ce qu’il cherche. Comme s’ils
n’en avaient pas assez du leur. Ou bien ils se cachent quand nous
avons besoin d’eux (moi, quand je les retrouve, ils passent un mauvais
quart d’heure…du temps de perdu, me direz-vous, mais ça
défoule.) Cependant, il faut bien se rendre à l’évidence,
ils n’apprennent rien : ils sont butés. Ou bien ils se rappellent
à nous alors que nous ne songions plus à eux. Tenez, la
vaisselle ! je l’avais oubliée. Le panier de linge, hier
vide, rempli tout à coup : encore une machine ! Où est-elle
la machine ? Bien évidemment elle est allée se nicher au
sous-sol ! Bien pensé : ainsi je suis obligé d’emprunter
les escaliers qui, par définition, sont traîtres. Des escaliers
traîtres ! Quel pléonasme. L’escalier est le traître
par excellence ; il fait ses coups en dessous, genre marche fatale se
dérobant ainsi qu’une vulgaire porte au moment où
vous l’attendez le moins, ou encore, glissante, vous fait descendre
à la cave quatre à quatre.
J’ai même eu maille à partir avec une main courante
qui m’avait attrapé par la manche du tricot alors qu’innocemment
je descendais les poubelles. Bien entendu l’interrupteur, pendant
que je me débattais, en a profité pour éteindre la
lumière ; comme de juste, la porte n’attendant que cela,
a tenté de me faire une clé au bras : je ne sais pas encore
comment j’ai pu m’en sortir, peut-être le saurais-je
d’ici la fin de ce compte-rendu.
Je passerai sous silence les outils de jardinage : j’en veux pour
preuve le râteau !
Je suis aussi en froid avec les vêtements. Je ne les supporte plus
! j’ai notamment avec les fermetures éclair des relations
orageuses, pourtant l’idée même de les changer par
des boutons me donne des éruptions, me met la pression.
Sans parler des lacets qui se cassent quand on veut partir. Les vestes
qui tombent mal, les pantalons aussi tombent mal : tous les vêtements
tombent mal, comme des fâcheux dont on aimerait se passer. Mais
ils savent que l’on a besoin d’eux, inutile de dire qu’ils
en profitent ; ils se salissent comme ce n’est pas permis, obligé
de les laver ; ils se fripent, se plissent. Paresseux, les chaussons,
comme les mules, s’avachissent ; les cols baillent. Voilà
comment sont les vêtements et il ne faut rien leur dire, sinon ils
se froissent !
Que dire des ustensiles de cuisine ? certains n’ont même pas
la décence de dissimuler sous un autre nom leurs intentions : fouet,
casse-noix !
Les autres, plus subtils cachent davantage leur jeu tels le ramequin,
le chinois, le samovar, le ravier…Toujours rester prudent ! vigilant,
parce que souvent, quand vous avez compris, il est trop tard.
À peine sur le feu les casseroles retorses brûlent d’impatience
de déverser leur contenu sur mes pieds, les poêles me hérissent.
Prenez le faitout (si prenez-le !), on ne sait jamais ce qu’il mijote.
En voilà encore un qui porte bien son nom. Le mien, il m’a
vraiment tout fait ; il s’est renversé, il attache, il brûle,
me brûle : un vrai dur à cuire.
Même si quelques-uns essaient de se faire passer pour ce qu’ils
ne sont pas : la cruche, la gourde, la cloche…ne vous y fiez pas
! Pas plus qu’à celles dont les noms évoquent des
pratiques qui n’ont rien de culinaires : la cocotte, la sauteuse
! Toutes et tous n’ont qu’un objectif : vous bouffer votre
temps. Car tous ces désagréments dus à la mauvaise
volonté des choses se transmuent en lenteurs, densifient le temps.
La lutte perpétuelle que je mène contre les forces rebelles
n’est pas, si je puis dire sans objet : le temps est l’enjeu.
Et le temps c’est l’écriture. Syllogisme oblige, les
choses cherchent donc à m’empêcher d’écrire.
Comment et pourquoi cette décision est-elle ancrée dans
une petite tête d’épingle qui se pique de vouloir faire
d’un instant qui ne devrait durer qu’un instant un moment
qui s’éternise, en refusant que je la saisisse. La saisir
serait saisir l’instant. Eh bien non ! elle m’échappe,
me glisse entre les doigts et je sens s’éloigner de moi,
pareil à un bateau qui dérive, cette parenthèse intemporelle
qu’est l’écriture.
L’aiguille qui se faufile entre les pelotes, les bobines, les boutons,
en moi fait écho à celle qui, inéluctablement, tourne
dans l’horloge. Le fil est celui du temps lorsqu’il se tortille,
bute contre le chas, passe enfin, comme est passée l’heure
d’écrire. Tout cela pour faire un point. Un point qui de
seconde en seconde devient de suspension : autre façon de ponctuer
le temps.
J’ai élaboré ma propre table de conversion. Chaque
objet et les gestes qu’il me coûte équivalent à
une quantité de temps. Je mesure les objets au temps qu’ils
me font perdre. Et je convertis le couteau qui tombe, le savon qui glisse,
la boîte qui ne s’ouvre pas, le balai qui balaie, marquant
le temps comme un pendule (déjà cinquante-sept balais !),
le fer à repasser qui passe et repasse, le robinet qui fuit, l’eau
qui coule, qui coule… en secondes, en minutes, en heures, en années…
Je me vois, oscillant d’une chose à l’autre, faire
montre de patience, mais sans cesse les objets, à longueur de temps,
deviennent toujours plus pressants.
Interminablement, les objets se muent en tâches effectuées
de manière stroboscopique, pareille à un film défilant,
image par image : une image de première chaussette, une image de
ma main, une image de ma main allant vers la chaussette première,
une image de ma main saisissant la chaussette en question, la chaussette
s’élevant au-dessus du séchoir, une image de panier
à linge, une image de chaussette tombant lentement dans le panier
à linge, image de seconde chaussette…même scénario
? Non… deuxième chaussette pas tout à fait sèche
! Que d’imprévus ! de rebondissements ! Images de marches
de la cave au premier. Perspective de redescente… quand la chaussette
seconde sera sèche ! Quand ? Suspense. Temps en suspens.
Chaque image est un laps de temps. En moi chaque image n’est qu’un
écho du tic-tac du temps qui passe. Une seconde de première
chaussette, une seconde de ma main… mouvements temporels. Et chaque
seconde est une seconde à ne pas écrire. Le/la pendule ne
s’arrête que lorsque j’écris ou que j’ai
écrit, que je suis assouvi. Les chaussettes alors sautent à
pieds joints dans le panier à linge et dans l’oubli du temps.
Voilà mon rapport aux objets.
L’objet, c’est ce qui est devant – de jacere ob : jeter
devant.
Toujours devant ! Pour faire son malin ou s’interposer entre le
bien-être et moi ! le devoir et moi !
Toutefois, je ne doute pas, à la lumière de cette lecture,
que la face nocturne des responsables se fera jour et que mon témoignage
fera prendre conscience de ce trompeur état des choses qu’est
le réel.
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