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L'heure
juste
C’est une histoire que je tiens d’une horloge…
Il y avait un enfant entouré d’horloges et de pendules qui
se répondaient pendant qu’il dormait. Chacune d’elles
battait à sa façon, murmurait une histoire qui n’appartenait
qu’à elle et qu’elles seules percevaient. Celle qui
était dans le couloir, une comtoise avec son mouvement dans sa
cage de fer, était là depuis longtemps : c’était
la plus ancienne de toutes en cette maison et la plus écoutée.
Elle existait déjà avant même la maison. Elle connaissait
d’autres lieux, elle avait vu beaucoup de choses. Elle avait vu
naître le père de l’enfant. Et le grand-père
aussi. Et le père du grand-père. Autant dire qu’elle
en avait vu des choses. Elle les avait vus comme alors elle voyait l’enfant.
Elle l’observait d’un regard froid qui n’appartenait
qu’à elle quand dans les bras de sa mère il passait
sous son cadran à deux doigts des aiguilles. Dès l’instant
où elle l’avait vu, elle avait perçu chez ce petit
être à peine au monde quelque chose d’étrange
et éprouvé envers lui une irrépressible aversion.
Si elle l’observait, il ne l’observait pas moins.
Elle disait avoir vu ailleurs, naître, vivre et mourir de nombreux
enfants comme cet enfant-là qui dormait. Elle avait marqué
leur temps sans qu’ils n’y prennent garde, ignorants de l’influence
qu’elle détenait sur eux. Et les autres horloges et pendules
de l’écouter avec un respect mêlé de crainte.
« Les hommes, disait-elle, ne nous accordent que peu d’importance,
quelques coups d’œil rapides pour ordonner leurs rituels, mais
ils n’ont pas idée de la part essentielle que nous autres
tenons dans leur vie. Notamment moi, ajoutait l’horloge, ils ne
savent pas qui je suis, ils se méprennent sur le rôle réel
qui m’est dévolu, ignorent ce dont je suis capable. »
Tout respectueux qu’ils étaient, les autres horloges, pendules
et autres carillons ou réveille-matin, commençaient à
trouver les propos de l’horloge excessifs. Son âge lui conférait
un statut auquel ils ne prétendaient pas, une indéniable
valeur, mais avec les gens il était difficile de prévoir
ce qui allait advenir. On avait beau savoir ce qui allait leur advenir
au bout des battements, ils restaient imprévisibles en attendant
le dernier. Quand était décoché le dernier battement
à quelqu’un qui avait suffisamment traîné dans
ces murs, on savait qu’on n’avait plus rien à redouter
de lui. Il avait eu son compte de battements, il ne viendrait plus se
plaindre pour cinq minutes de retard, pour cinq petites minutes de distraction
où l’une des horloges, l’un des carillons avait oublié
le temps. Cinq minutes de rêverie pendant lesquelles ils avaient
retenu l’instant, ralenti le temps…
« Combien de fois de mon balancier, reprenait l’horloge, j’ai
maintenu le temps en suspens, retardé ce dernier battement pourtant
si redouté. Au lieu de me remercier de ce répit, de ce moment
d’éternel présent, il fallait les voir me triturer
les aiguilles pour rattraper ce temps qu’ils disaient perdu quand
au contraire je le leur avais gagné, accordé ! Et que je
te vérifie le balancier lyre pour retrouver le temps perdu (comment
retrouver un temps perdu qui ne l’est pas ?), et que je m’acharne
sur les poids à les remonter à grands coups de manivelle
rageurs, à les rééquilibrer afin de rattraper un
retard qui n’en était pas un pour ne pas perdre une seconde.
»
Une seconde ! Elle souriait en son for intérieur. Toute jeune horloge,
elle avait entendu parler d’horloges anciennes qui n’avaient
qu’une aiguille, celle des heures, laquelle d’ailleurs d’un
jour à l’autre pouvait varier d’autant. Qui s’en
plaignait ?
Mais ces temps étaient loin et de naissance en naissance elle avait
vu les hommes toujours plus désireux de mourir à l’heure
juste. « Heure juste » n’était d’ailleurs
pas l’expression qu’ils auraient employée tant ils
la considéraient toujours prématurée ; ils avaient
toujours des choses à faire, surtout celles qu’ils n’avaient
pas faites lorsqu’ils en avaient le temps. Ils ne trouvaient pas
cette heure juste puisque c’était leur dernière. Et
cette dernière, d’autres allaient la vivre ; une heure comme
les autres en somme. Pour en faire quoi ? Celui qui mourait à son
heure ne pouvait s’empêcher de se demander comment les hommes
allaient pouvoir continuer à vivre sans lui.
Et si la vie n’était qu’un rêve ? songeaient
certains, nul doute alors que cette vie rêvée s’achèverait
avec eux-mêmes.
« Quelle imagination ! » pensait l’horloge qui en avait
vu défiler des morts dans son existence et qui ne se sentait le
rêve de personne. Elle avait vu passer tant de corps dans des bières
qui rappelaient sa forme. Redressées, elles auraient fait d’honorables
horloges. À la place de la tête du mort, le cadran, et du
cœur, le battant… une manière de saisir le temps de
l’intérieur.
Enfin, on enterrait l’horloge virtuelle avec son contenu, lequel
sans jeu de mots faisait montre d’un silence contre lequel l’horloge
ne pouvait rivaliser. À ses débuts, elle sonnait les heures
et les demies de sa profonde voix de bronze. Cependant de mort en mort,
on lui avait de plus en plus coupé la parole, jusqu’à
lui ôter sa cloche pour la rendre définitivement muette.
Il fallait donner l’heure, mais en silence.
C’était d’ailleurs depuis cet instant, faisait remarquer
un judicieux coucou, que l’horloge avait donné les premiers
signes de ce qu’il était bien convenu d’appeler sa
folie des grandeurs. Pour une comtoise, elle manquait de mesure. Elle
affirma que, puisqu’il en était ainsi, elle allait montrer
à tous ces inconscients que jamais elle ne se contenterait de ce
rôle de témoin muet dans lequel ils voulaient l’enfermer
et que bien au contraire, elle allait leur faire sentir le poids du temps.
Ce temps dont elle était maîtresse.
Bien sûr, outre l’attrait qu’elle suscitait chez les
visiteurs l’inspectant de haut en bas impressionnés par sa
rareté (il ne lui en aurait pas fallu davantage pour se croire
unique), personne ne pouvait nier les étranges effets qu’elles
provoquaient chez d’autres.
Dans leurs à-coups ses aiguilles butaient contre les secondes,
les écrasaient en un bruit sourd, donnaient de la pointe à
chaque minute. Le balancier lyre, au lieu d’accords dignes d’Apollon,
émettait, avec l’âge, une sorte de frôlement
rappelant le souffle étouffé d’un moribond, râle
annonciateur auquel les vivants d’ici ou d’ailleurs emportés
par une fièvre quasi constante de gestes ne prêtaient guère
attention mais dont ils prenaient cruellement conscience lorsqu’ils
avaient l’imprudence de s’asseoir dans le fauteuil du couloir
pour se reposer un bref instant. Là, inévitablement, le
chuintement douloureux se faisait plus présent, plus pressant et
pire encore, peu à peu se confondait au souffle de la personne
assise dont la respiration de battement en battement se mettait doucement
en accord avec le balancier. La fatigue passagère se muait en lassitude,
les secondes semblaient se glisser sous la peau, s’insinuer dans
tout le corps, l’engourdissait dans une insidieuse mélancolie,
faisaient sombrer sans que l’on sache pourquoi dans un abattement
incompréhensible qui laissaient interdit celui qui, pénétrant
dans le couloir, se trouvait ainsi face à l’image même
de la prostration. Anéanti dans son fauteuil, il était parfois
difficile de faire sortir de sa léthargie la personne qui s’y
trouvait. Elle fixait d’un œil glauque l’horloge, hypnotisée
par les battements poussifs, prisonnière inconsciente du balancier
lyre.
Derrière son cadran impassible, l’horloge toisait ceux qu’elle
appelait ses victimes, persuadée qu’en ces moments-là,
elle tenait leur vie à la pointe de ses aiguilles et qu’elle
aurait pu leur donner le coup de grâce sans ces venues intempestives
qui rompaient le charme.
Le temps passant, forte de tant d’expériences, l’horloge
était de plus en plus convaincue de sa supériorité
sur les hommes. Les années sur elle n’avaient pas de prise
alors que (comment ne l’aurait-elle pas constaté ?) ces pauvres
créatures après une phase que même elle jugeait courte
où ils paraissaient à l’apogée de leur existence,
ils retournaient vite à l’état chétif d’où
ils étaient venus.
Elle, elle donnait l’heure ! De là à croire que la
donnant elle pouvait la reprendre, il n’y avait qu’un pas
qu’elle aurait franchi, si elle avait su marcher autrement qu’une
horloge marche.
Si elle dictait sa loi aux heures, elle était de toute évidence
maîtresse du temps et par conséquent de la durée de
vie des hommes. D’ailleurs, elle voyait bien l’ascendant qu’elle
avait sur eux non seulement quand elle les tenait à sa merci par
la seule force de son balancier mais également lorsqu’elle
les faisait avancer en âge, qu’ils la scrutaient de plus en
plus souvent, toujours plus inquiets, toujours plus prévenants.
Pour prévenir quoi ? L’heure juste qui les attendait ? En
vieillissant, elle voyait bien combien les petits vieux, les petites vieilles
étaient aux petits soins pour elle, preuve s’il en était
besoin qu’ils la redoutaient, qu’ils savaient, prétendait-elle
en un jeu de mots aussi involontaire que discutable, qu’à
ses ressorts étaient pendus leur sort.
Il fallait les voir remonter docilement avec la manivelle, les poids,
toujours plus lourds pour eux, pour s’octroyer une descente quotidienne
de plus, pour puiser dans la tension des ressorts un éphémère
regain de vie qui ne faisait que s’amollir.
De descente en descente, il n’y eut plus qu’une main tremblante
dans la maison pour remonter la mécanique du temps. L’horloge
triomphait. Elle avait eu raison de tous ceux qui vivaient en ces lieux,
affirmait-elle, et se disait décidée à régler
son compte à cet étrange enfant devenu vieux qu’elle
observait d’un regard froid dans les bras de sa mère.
Mais un soir, au lieu de remonter l’horloge puis d’aller se
coucher, le vieil enfant a posé sur le sol la manivelle ; il s’est
assis dans le fauteuil face à l’horloge et l’a regardée
battre toute la nuit. Il suivait des yeux le balancier lyre sans jamais
se laisser emporter par lui, sans subir les pouvoirs que l’horloge
tentait de toutes ses forces de lui imposer. De tous ses rouages, elle
voulait sonner la fin de cet homme qui l’observait avec son air
étrange qu’il avait toujours eu, qu’elle avait toujours
détesté.
Au fil des heures, les battements perdirent de leur ampleur, de leur régularité,
les aiguilles se mirent à ralentir laissant le temps traîner
en longueur. Dans la pénombre du couloir uniquement éclairé
d’une veilleuse, les frôlements du balancier ressemblaient
plus encore à un râle d’agonie, à un murmure
de fin que le vieux écoutait avec une croissante attention au fur
et à mesure qu’il déclinait. Il guettait ce dernier
battement que l’horloge lui avait réservé et qu’il
ne redoutait pas. Les secondes s’engluèrent dans le temps
; l’aiguille des heures ne bougea plus et celle des minutes ne parvint
plus à s’arracher à la minute précédente,
elle s’échoua sur un chiffre qui devint pour l’homme,
mais aussi pour l’horloge, l’heure juste.
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