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24 Janvier.


Bien. Toujours est-il que j’ai commencé un texte avant-hier et je ne sais pas où il me mène. Comme à l’ordinaire. Toutefois, je m’y suis mal pris. Mon intention était d’écrire une histoire. Ce qu’il ne faut jamais faire ! Comme d’habitude, je n’avais pas d’idées. Plutôt bon signe. Mais impossible de démarrer. Je voulais à tout prix raconter une histoire que je ne connaissais pas. La raconter, comme si elle m’était dictée. Malheureusement personne pour me la dicter. Narrateur absent. Décidément, il faut que je fasse tout ! Comme je ne savais pas quoi faire, j’ai tourné la tête à gauche. Bien m’en a pris. Mon regard est tombé (et un regard qui tombe ce n’est pas rien) sur une carte représentant une toile de Modigliani, un portrait de femme rêveuse, les yeux vagues, la tête penchée : La femme à la cravate.
Je me suis mis à la décrire. Ou plus précisément à évoquer une femme que m’inspirait la photo. Je pourrais même dire que je l’invoquais, que je l’appelais afin qu’elle me vienne en aide, me souffle son histoire pour que j’en fasse la mienne. J’y ai mis du mien pour qu’elle devienne mienne. Je me suis appliqué ; je ne l’ai, sur une page, pas mal réussie. Je l’ai peinte avec mes mots qui lentement l’ont fait autre, l’ont rendue étrangère à son modèle. J’en ai fait ma créature. Une femme évanescente, dotée d’un charme trouble… et totalement inintéressante. Une bêcheuse éthérée qui ne se prenait pas pour rien, laissant flotter dans un air irréel des paroles susurrées comme des pensées profondes qui ont fini par agacer même mon narrateur. Lequel, jusque là avait fait des efforts, s’était efforcé de se laisser séduire. Il me voyait venir ; il n’était pas là pour rien. Mais au gré des phrases qui semblaient se chercher sans jamais se trouver, dans la brume des mots dont le sens, comme à moi lui échappait, après avoir, une dernière fois tenter de capter le regard évaporé de l’héroïne ébauchée il a fini par inventer un personnage qui aussitôt a jeté son dévolu sur une petite bonne que je n’avais pas remarquée, et tout à fait charmante, et qui tombait à point. On a laissé choir la Elise qui venait juste de se faire à la lettre un prénom et on s’est occupé de la petite et du personnage qui bien à propos avaient fait irruption. Ce dernier, encore flou, semblait se satisfaire de ce flou, ce qui nous parut suspect. En l’inspectant davantage, nous ne découvrîmes rien de particulier. Ce qui ne nous arrangeait guère. La bonne en revanche, pas farouche pour un rond et tout en rondeur, elle, avait tout pour nous plaire. Et des Monsieur Alain en veux-tu en voilà (le personnage, coïncidence, s’appelait comme moi. Ca n’avait pas l’air de le gêner et moi ça ne me déplaisait pas). Et « que désire Monsieur Alain ? », l’œil coquin, pendant que sa maîtresse, avec son long visage légèrement asymétrique se berçait de ses propres discours, murmurait des paroles sibyllines condamnées à le rester. Monsieur Alain, lui n’était pas sibyllin. Ses regards appuyés étaient déjà, au milieu de la deuxième page, des caresses anticipées. Il entendait comme le vent qui faisait trembler les rideaux, la voix sourde d’Elise lui offrir ce qu’elle appelait ses pensées à demi-mots. Des pensées à demi-mots ? Monsieur Alain se demandait ce que ça pouvait bien vouloir dire. Néanmoins, il prenait un air entendu et son front dans la main pour se donner l’air de méditer et surtout de regarder par en dessous les dessous de la bonne qui se penchait avec une grâce d’apparence ingénue pour servir le thé qui semblait figé entre tasse et théière sur plusieurs phrases afin que Monsieur Alain n’en perde pas une miette. La soubrette dévergondée ne serait donc pas un mythe, se disait Monsieur Alain en acceptant les délicieux gâteaux, tout en hésitant sur lequel choisir, permettant ainsi à mon narrateur une peinture suggérée, mais suffisamment suggestive, en deux phrases bien troussées, de ce que Monsieur Alain avait sous les yeux au dessus des petits fours. « Lequel choisir ? », insistait ce coquin de personnage, le regard enflammé par les friandises. Et elle de répondre : « Pourquoi pas les deux. ».
Là, j’ai pensé qu’ils allaient un peu vite, que ce libertinage allait être remarqué. A la dérobée, j’ai regardé Elise, sur son canapé bleu ; elle paraissait ailleurs, alors qu’elle était bien là. Deux pages en témoignaient. De ses cheveux noirs, épais, tombaient deux, trois mèches légères jusqu’aux sourcils, hauts et bien dessinés ; ses yeux tout de même étaient troublants. Mais pas facile de croiser son regard. Le plus clair du temps pareil à la caresse d’un cil il vous effleurait, vous traversait comme la lumière du dehors les vitres, et vite, comme pour s’y réfugier, se posait sur un objet. Elle passait ainsi de la lampe bleue à quelque bibelot, tortue de pierre, ballerine filiforme en suspens sur une pointe, chaton lové sur lui-même, elle glissait, tout aussi aérienne, d’un fil de la vierge, oublié par la soubrette distraite, à l’angle de la bibliothèque, tremblant au moindre souffle au feuillage digital du papyrus devant la baie vitrée qui s’ouvrait sur un jardin printanier. Elle semblait, lorsqu’elle vous parlait de sa voix murmurée, se confier davantage aux objets qu’à vous-même.
Pendant ce temps là, savourant ses gâteaux, l’un souriait en coin à l’autre qui papillonnait, lui tournait autour, l’air de rien, mûe par le sillage de son propre parfum dont les volutes, tournoyant elles aussi, enlaçaient en avant-goût Monsieur Alain qui se laissait griser. J’aurais fait pareil à sa place. Tout en ayant à l’œil Elise qui pour éthérée qu’elle soit aurait pu remarquer mon petit manège, n’ayant pas l’expérience de Monsieur Alain sorti de la tête de mon narrateur. Monsieur Alain, de ligne en ligne, montrait de plus en plus d’aisance, se faisait de plus en plus, comment dire, présent, alors que mon narrateur ne lui avait consacré que peu de mots pour exister. Monsieur Alain semblait tirer sa réalité de la réalité (si je puis dire) d’Elise et de sa soubrette, n’exister jusqu’alors que par elles et de s’en accommoder, d’évidence confiant en la suite du récit, optimiste quant à la suite des évènements, certain qu’au moment venu, les mots sur la page le rendraient plus charnel. Pour l’heure, il avait l’air de s’en passer, de prendre corps entre eux. Un corps qui devenait au fil du récit toujours plus vivant, comme devenait plus désirable, celui d’Aurore, la soubrette.
A ce moment, je ne partageais pas son optimiste. Et mon narrateur non plus. Pour lui, comme pour moi, Monsieur Alain n’était qu’une vue de l’esprit, un gandin costumé avec une fine moustache et des cheveux lustrés qui lutinait la servante d’Elise ne sachant pas à cet instant du récit que son destin ne tenait qu’à un fil, celui de la narration et que celui-ci était loin d’être tissé. Monsieur Alain pouvait arrêter net sa carrière de séducteur mangeur de gâteaux, demeurer à jamais, figé dans les mots, au dessus des petits fours, à deux doigts des appas d’Aurore, éternellement à deux doigts, dans le carton des textes inachevés, en compagnie de personnages tombés dans l’oubli sans avoir jamais été connus, comme ces deux vieux qui prétendaient léviter et que mon narrateur de l’époque avaient définitivement abandonnés pour je ne sais quel prétexte, ne sachant que faire d’eux et les avait laissés en l’air sous le regard indéfiniment stupéfait du notaire Maître Chamblasse.
A ce point du récit, lorsque Monsieur Alain prenait ses rêves pour des réalités, effleurait du bout des doigts, la main de la bonne dans sa petite robe noire serrée à la taille, moi je voyais mon narrateur qui commençait à montrer des signes de fatigue, d’agacement, comme avec Elise dès le début de l’histoire. Elise continuait bien à deviser toute seule, néanmoins sa voix se perdait à chaque phrase toujours davantage. Même les quelques réponses évasives de Monsieur Alain n’avaient pas eu plus d’écho que le cliquetis des cuillers dans les tasses. Une nouvelle qui ne tient qu’à un cliquetis ne tient pas à grand-chose, et mon narrateur commençait lui aussi à s’effacer, à être ailleurs. C’est comme si je le voyais regarder par la fenêtre, chercher au dehors ce qui lui échappait au-dedans. Du regard, il faisait le tour du jardin, revenait au bureau guettant un objet clé, comme la carte de Modigliani pour l’intégrer dans le récit, le poser là délicatement en deux phrases discrètes, remarquées par personne et qui contiendraient pourtant tout le texte à venir. Un dromadaire sur l’armoire. Une orchidée. Deux cactus. Des livres ! Que de bibelots, de plantes, d’objets et pas un qui eut plus de consistance que la tortue de pierre, la ballerine sylphide et le chat lové dans un coin de l’histoire. Mon narrateur poussa un soupir.
Elise aussi.
« C’est joli Aurore, se dit platement Monsieur Alain qui venait de l’apprendre. ». Tout en songeant, assez content de lui-même, qu’une telle Aurore illuminerait ses nuits. Entre parenthèses Aurore se prénommait Célestine, mais Elise, M. Alain l’apprit plus tard, avait coutume d’appeler ses bonnes Aurore. Cette clause acceptée, Célestine devint Aurore et entra au service de Madame. Je ne sais quel était le prénom des autres Aurore, Célestine, elle, était faite pour s’appeler Aurore.
« Eh bien ma fille, pendant combien de temps allez vous tourner en rond ainsi ? Vous voyez bien que nous n’avons plus besoin de vous.
- Je croyais que Monsieur Alain désirait encore des gâteaux.
- Monsieur est assez grand pour se servir tout seul. Et je peux, en l’occurrence satisfaire ses besoins. Vous pouvez disposer.
- Bien madame, obéit Aurore ».
Un ange passa. Nous vîmes tous à regret (sauf Elise), disparaître la servante accorte qui, juste l’espace de quelques mots tourna la tête une dernière fois vers Monsieur Alain qui lui sourit et des yeux lui envoya quelque message dont, personnellement, j’aurais aimé connaître la teneur. (C’est vrai si les personnages se mettaient à garder pour eux leurs sentiments, leurs pensées, j’en connais un, faute de mots, qui n’allait pas tarder à leur régler leur compte, façon lévite.)
Qu’est-ce qui lui avait pris à Elise de congédier ainsi sa servante ? Elle avait oublié un peu vite que, sans mon narrateur, de servante, elle n’en aurait pas, ou une vielle fille acariâtre déjà au service de sa mère, qui l’aurait terrorisée enfant et continuerait à le faire, à décider de tout, à faire sans cesse des remarques, comme si elle était la maîtresse de maison, regardant d’un mauvais œil la présence de Monsieur Alain qui le lui aurait bien rendu, servant à contrecoeur un thé refroidi sans le moindre petit four. Alors que là, tout allait bien. Il ne se passait pas grand-chose, mais le peu n’était pas désagréable. La présence sensuelle de Célestine-Aurore offrait des compensations.
Monsieur Alain gardait le silence ; lequel d’ailleurs n’avait pas besoin d’être gardé tant il se gardait tout seul.
Tout le monde commençait à trouver le temps long. Non ?
N’y tenant plus mon narrateur fit revenir Aurore.
Toc, toc, toc.
« Oui entrez, s’enquit Elise. »
C’était Aurore !
Je ne sais pas pourquoi, mais j’étais content de la revoir. Elle n’était pas partie longtemps pourtant…
Elle était là, avec sont petit tablier blanc sur le devant, sa petite coiffe. La bonne classique. Justement, moi ça me convenait et j’en étais reconnaissant à ce narrateur qui semblait bien connaître mes goûts.
Elle était là debout sur le seuil de la porte, hésitante. Comme si elle ne savait pas pourquoi elle était là, comme si une force indépendante de sa volonté l’avait fait revenir en ce lieu.
« Eh bien, qu’est-ce que vous faites-là, les bras ballants, qu’avez-vous à me dire ? »
Nous étions pendu à ses lèvres.
« C’est que…
- C’est que quoi, s’impatienta Elise. »
La soubrette s’approcha, passa devant Monsieur Alain, en lui demandant pardon dans un sourire timide. Il répondit : « Je vous en prie ».
Mon narrateur se grattait la tête.
Mais décidée, Aurore s’approcha de sa maîtresse et se pencha sur elle, lui parla à l’oreille. Je tendis la mienne sans toutefois saisir que des bribes de phrases impossibles à restituer ici.
« Bien, dit Elise en se levant, pâle.
- Rien de grave, lui demanda Monsieur Alain.
- Pardon… non ne vous inquiétez pas.
- Voulez-vous que je me retire ?
- Non, je n’en ai que pour un instant. Reprenez une tasse de thé. Aurore occupez vous de Monsieur.
- Bien madame. »
Elise, comme un instant plus tôt Aurore, traversa le salon et sortit.
Une fois Elise hors de la page, Monsieur Alain se tourna vers Aurore.
« Aurore… vous vous appelez bien Aurore n’est-ce pas. »
- Oui, répondit Célestine. »
- Pourrais-je avoir une autre tasse de thé ? Et puis-je reprendre de ces délicieux petits fours ?
- Que Monsieur Alain ne se prive pas. Madame me les a fait acheter spécialement pour lui. Mais c’est moi qui les ai choisis.
- J’adore ces petits-fours. En vérité, vous me connaissez mieux que je ne le croyais, et mieux que je ne vous connais.
- Oui, c’est étrange. Je ne saurais l’expliquer, mais, pardonnez mon impertinence… »
Monsieur Alain sourit compréhensif et charmé.
« J’ai l’impression de vous connaître depuis toujours, poursuivit Aurore, alors que je n’ai pas souvenir de vous avoir jamais rencontré. Je ne peux même pas m’expliquer comment j’ai pu choisir les petits-fours que justement vous aimiez.
- Ce sont mes préférés. Excusez-moi, vous en voulez un ?
- Que dira madame ?
- Madame ne dira rien, parce qu’elle ne le saura pas.
- Nous ne lui dirons pas.
- Qui pourrait le lui dire ? »
Décidément sûr de lui ce Monsieur Alain ! Je ne savais pas ce qu’en pensait mon narrateur, mais le peu que je savais de lui me donnait à penser qu’il était capable de tout pour en finir avec cette histoire et que, s’il devait dire à Elise que la servante avait mangé un gâteau pour trouver une chute, il le dirait sans le moindre scrupule. Moi ça me contrariait un peu. Si Aurore perdait son poste, redevenait Célestine, il y avait tout à craindre que cette dernière ne retrouve jamais une place comme celle-ci dans une prochaine nouvelle. Les places sont chères et les nouvelles sont rares.
« Puis-je vous faire un aveu Aurore ? reprit Monsieur Alain qui semblait lui aussi décidé à en finir.
- Bien sûr, Monsieur Alain.
- Je vous trouve charmante.
- Oh Monsieur Alain…
- Si, si, vous me plaisez vraiment Aurore. Ne me dites pas que vous ne vous êtes pas aperçu, que vous ne sentez pas cela en vous.
- Monsieur Alain, je ne sais que dire. Je ne sais plus où j’en suis. »
Et moi, que devrais-je dire ?
« Voulez-vous que nous nous revoyons après votre office. Je passerai vous prendre avec mon auto. Nous dînerions ensemble. »
Pourquoi pas. Et après ? Que fait ce narrateur ? Monsieur Alain ne va quand même pas épouser la bonne. Que faisait-il chez Elise ? Il n’est pas venu là pour rien. Il n’a rien trouvé de mieux que de s’enticher d’une soubrette. Passe encore pour la bagatelle, mais Monsieur Alain ce n’est pas le Prince Charmant, et Aurore, Cendrillon. Elle a commencée coquine et la voilà énamourée. Je veux bien l’échange de fluide. Après le travail, dîner chez Maxim’s. La petite flottant dans les bulles de Champagne se laisse emporter dans l’hôtel particulier de Monsieur Alain. Je passe la description. C’est beau, ça brille. Il y a des cuivres. Il l’entraîne dans sa chambre et là je veux bien deux pages, mais pas plus. Et après, je me désintéresse de l’affaire.
Allez, il lui prend la main. Elle ne l’enlève pas. Il porte la main d’Aurore à ses lèvres. Elle ferme les yeux.
Elle sursaute. Elise vient d’entrer ! Elle m’a fait peur. Il pourrait prévenir ce narrateur.
Monsieur Alain a juste eu le temps de lâcher la main de la servante. Elise ne paraît pas avoir remarqué la scène que nous venons de suivre. Lentement elle reprend sa place, pendant que Monsieur Alain murmure « à ce soir » à la soubrette émue qui se retire sur un signe d’Elise.
Sur le canapé bleu, le regard plus vague que jamais, Elise reste silencieuse, puis semblant sortie d’un songe elle dit à Monsieur Alain :
« Saviez-vous que j’avais posé pour Modigliani qui vient de mourir en ce 24 janvier 1920 ? Saviez-vous que je ne le savais pas.
- Je ne comprends pas.
- Moi non plus. Je viens seulement d’apprendre que j’étais le modèle de La femme à la cravate.
- Mais comment ?
- Un messager a déposé un pli daté du 24 janvier 2008 dans lequel je viens de lire exactement le moment que nous venons de passer ensemble, même celui où j’étais absente. Ainsi, j’ai lu que vous courtisiez Aurore, comme j’ai lu qu’elle avait mangé du gâteau et que vous me le cacheriez. Bizarre cachotterie, écrite noire sur blanc !
- Vous n’êtes pas sérieuse.
- Tout à fait sérieuse. Lisez vous-même. Il y a fort à parier que les paroles que nous venons d’échanger y soient aussi. Si vous voulez vérifier. »
Monsieur Alain se saisit du pli et lut :
« Bien. Toujours est-il que j’ai commencé un texte avant-hier et je ne sais pas où il me mène…

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