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Jeux d'enfants
Vu du ciel ou d'aujourd'hui, une volée de moineaux jaillissant
de leur cage, demeurant à raz de terre, s'égaillant dans
la cour.
De plus haut ou d'une mémoire myope, des atomes en mouvements syncopés,
imprévisibles, qui s'agrègent, se désagrègent
et se recomposent au hasard des lois impossibles à définir.
De plus bas, à hauteur de souvenirs, une multitude de scènes
tragi-comiques, reflets mêlés ou prolongements de films ou
de documentaires s'enchevêtrant.
À dix heures, sous la brume, une lumière pâle, tremblante,
ruisselle de feuille en feuille, se coule dans l'eau de pluie brillant
sur le goudron, et lentement, suit la pente douce jusqu'au tigre du Bengale.
Ce tigre s'appelle Robert.
Robert fait le tigre.
Il est le tigre, car délaissant sa blouse, il arbore un pelage
tricoté main : un chandail à rayures jaunes et noires.
Tapi près des cabinets, il guette Ahmed qui ne pouvait plus attendre
et dont le ciré, dépouille prémonitoire, repose,
à cheval sur la porte close.
« J'ai bien envie de lui piquer son ciré, pense le tigre
du Bengale, mais son élan est coupé par l'écho de
la chasse et le ciré disparaît, happé à l'intérieur.
»
Dehors, le fauve se tient coi, prêt à bondir. La porte tarde
à s'ouvrir. Pour percevoir le cliquetis du loquet, le tigre tend
l'oreille qu'il a rouge encore – conséquence cuisante d'un
problème retors. Comme découpé dans l'espace, non
loin du préau, le silence s'est concentré en ce lieu précis
qu'est ce fragment de jungle. À pas feutré, dubitatif, le
tigre s'approche de la porte et pose sur celle-ci son oreille rouge...
Le battant, brutalement, s'ouvre, gifle à toute volée le
félin surpris, son bonnet sur les yeux, qui tombe à la renverse
dans une flaque miroitante.
Un piaulement dans le même temps a déchiré le silence
de la jungle d'où s'envole du plus profond des W-C, ciré
au vent, bras déployés, Ahmed, l'aigle royal.
Jambes nues, courant autour du tigre humide et déconfit, il plane
de triomphe.
« T'es con, merde ! feule de colère Robert.
- T'avais qu'à pas m'faire chier, piaille l'aigle royal. »
Il plane au petit trot puis brusquement tape du pied dans une flaque voisine
pour achever Robert le tigre. Et s'éloigne, majestueux sur le ciel
goudronné vers son aire inconnue.
« Y va voir sa gueule ! grogne Robert époussetant d'un revers
de patte, sa livrée tachetée, évoquant je ne sais
quel croisement de tigre et de léopard (tipard ou léogre
?). »
Mais déjà, haut dans la cour, l'aigle tenant les rebords
de son ciré tournoie près des joueurs de billes. Le tigre
décide alors d'aller aux lavabos pour se laver les mains, rafraîchir
son oreille et enlever ces tâches qui nuisent à son identité,
et risquent ce soir de lui valoir une autre oreille rouge.
Aux lavabos, il retrouve son voisin de pupitre lapant un filet d'eau.
« Qu'est-ce que tu fous Bernard ? s'enquière le tigre.
- J'fais l'loup des steppes, répond le loup en question.
- C'est les chiens qui lapent, pas les loups, lui apprend le tigre savant.
- N'empêche que j'suis un loup ! insiste le loup lapeur, tu l'sais
pas mieux que moi quand même !
- Tu fais comme tu veux, moi j'en n’ai rien à foutre !
- Y a intérêt, menace le loup en rajustant sa blouse grise,
humant l'air en quête d'une piste et il fonce sur un élan
de fortune en train de jouer aux osselets. »
L'élan malgré lui, interrompu en pleine « balayette
forcée », bousculé par l'attaque surprise, reprend
vite du poil de la bête ; relevé d'un bond, il saisit par
le col le loup des steppes et le fait tourner, tourner, avant de le projeter
dans le dos d'un susceptible caribou de passage qui se retourne sauvagement
et lui décoche un coup de sabot.
Le loup, désappointé par une telle riposte, inhabituelle
chez le cervidé traditionnel, ayant mal évalué la
section de l'élan (au moins un CM2 !), préfère rompre
dignement en faisant un bras d'honneur avant de s'enfuir.
« T'as pas intérêt à r'venir, tête de
mort ! brame l'élan. »
Le loup, honteux et confus, à distance respectueuse, rajuste son
col. Il ne veut pas en rester là. Il lui faut une autre proie.
Vu! Là-bas ! Un groupe de wapitis dans le bac à sable. Des
jeunes ! Moyenne section de maternelle.
Bernard en tendant le menton au ciel pousse un long hurlement. De tilleul
en tilleul, il s'approche à pas... de loup, et soudain se jette
sur un petit wapiti en culotte courte qui traçait imprudemment
des routes et creusait des tunnels, puis tente de l'emporter.
Mais, faisant preuve d'un manque total de coopération, la victime
se met à gesticuler, à hurler, tandis que ses congénères
commencent à dire des gros mots – si leurs parents les entendaient
! – puis à jeter des poignées de sable sur le loup,
une fois encore décontenancé.
Il a beau aboyer deux fois, trois fois, (« décidément
! » dirait le tigre) harcelé par les wapitis déchaînés,
du sable plein les cheveux, il ouvre large ses bras et laisse tomber sa
proie... qui aussitôt se sauve.
Le loup, on le sait, est tenace. Délaissant le troupeau, il se
met à traquer le petit isolé.
Sans se presser, fidèle à son image de coureur de fond du
Grand-Nord, le loup infatigable poursuit le wapiti qui, se retournant,
lui tire parfois la langue. Patient, le loup Bernard trotte à vitesse
régulière maintenant constante la distance le séparant
du fuyard. Évitant les crachats, sourd aux injures, tout à
sa traque, le loup, uniquement tendu vers sa proie, insensiblement se
laisse entraîner vers les joueurs d'osselets...
Quand il s'en aperçoit, il est déjà trop tard. Le
petit a rejoint son grand frère : l'ex élan teigneux.
Le loup malchanceux – son père est croupier ! La marque du
destin ? – de nouveau cherche secours dans la fuite. Mais la Loi
du Nord est implacable. Un croc-en-jambe habile de l'élan interrompt
la tentative.
Voilà le loup saisi au col, entraîné dans des tours
et des tours jusqu'à ce que ses pattes de derrière décollent
du sol, et le voilà lancé au-delà du goudron, à
même la terre boueuse dans laquelle il s'affale de tout son long.
« J't'avais dit d'pas revenir, lui rappelle l'élan rancunier,
tandis que son frère envoie un ultime crachat sur le malheureux
loup.
- J'vais l'dire à la maîtresse, prévient-il, la larme
à l'œil.
- T'as pas intérêt, beugle le grand élan. »
Le loup échaudé préfère tenir compte du beuglement
et s'en va penaud.
« Bien fait pour ta gueule ! lance le jeune wapiti qui promet lui
aussi. »
De retour aux lavabos, le loup retrouve le tigre qui en finit avec son
chandail et ses rayures.
« Qu'est-ce qui t'est arrivé ? T'es tombé sur des
chasseurs ?!
- J’ai glissé, c'est tout. D'toute façon, j'veux plus
être loup !! C'est con d'être loup !... Tigre c'est mieux.
- Tu peux pas être tigre, t'as pas le chandail.
- Et alors ?
- T'as déjà vu un tigre sans rayures ?
- T'as qu'à m'les prêter.
- Hé l'autre hé, t'as vu dans quel état t'es ? À
vont être belles mes rayures.
- Allez, sois pas vache.
- J'suis pas vache, mais je reste tigre.
- Pff... On a qu'à être tigre tous les deux. On dirait qu'j'aurais
des rayures.
- M'mouai... D'accord, j'serai le papa tigre et toi la maman.
- La maman ?!
- Bah oui quoi, la femelle.
- La femelle ! Oh lui hé ! J'veux pas être une femelle !
J'veux être tigre, c'est tout.
- Oui bah, j'reste tigre tout seul.
- Si j'veux ! D'toute façon, c'est pas toi qui commandes. Si j'ai
envie d'être tigre, c'est pas toi qui m'en empêcheras.
- Ah ouais ?
- Ah ouais ! »
Alors le tigre se met à pousser le loup qui se met à pousser
le tigre... Aussitôt, les entoure un cercle d'amis des tigres et
loups qui hurlent : « du sang, du sang ! ».
Une silhouette s'approche et sépare les deux fauves en criant :
« Et alors, qu'est-ce que c'est qu'ça ! ».
Dans la jungle (ou le Grand-Nord) deux gifles retentissent. L'oreille
du tigre a retrouvé sa couleur écarlate, le loup se frotte
la joue.
« Allez, dit le dompteur, je ne veux plus de bagarres, vous pouvez
aller jouer. »
Le tigre et le loup se regardent en chiens de faïence, puis se séparent,
chacun appelé vers son destin, son propre horizon.
Plus loin encore, beaucoup plus loin, dans un coin de la cour, se joue
un nouveau drame. Un autre félin, de sa démarche souple,
va lui aussi vers son destin. Pour Martinet Michel qui l'incarne, il est
la parfaite réplique du jaguar.
La cour traversée d'enfants est la forêt amazonienne ; plantée
de deux rangs espacés de tilleuls, elle est dense et mystérieuse,
les cris qu'on y entend sont ceux des singes hurleurs. La bruine automnale
devient pluie subtropicale.
Le jaguar est bon élève. Toujours premier, il sait depuis
dimanche qu'il mange des agoutis, et même des capybaras.
De tous ceux qui ont vu le film, sans doute est-ce le seul jaguar à
se rappeler qu'il mange des capybaras. Les autres, les éventuels
jaguars, devront se contenter de vulgaires gros rongeurs sans nom.
Et un gros rongeur sans nom, pense Martinet le vrai jaguar, c'est n'importe
quoi : un rat ! un ragondin !... Par conséquent son prédateur
devient lui aussi n'importe quoi... et pas nécessairement un jaguar.
Tandis que si un capybaras tombe sous la patte de quelqu'un, ce ne pourra
être que celle d'un jaguar... autrement dit, de Martinet, le seul
et unique jaguar de la cour qui sait ce qu'il mange.
Authentique jaguar de la récré amazonienne, Martinet l'est.
Seul, également. Il n'a trouvé personne pour jouer l'agouti,
personne pour faire le pécari... Quant à être capybaras
?!
Donc, comme à l'accoutumée, Martinet le jaguar est seul
et chasse de même des capybaras qu'il est seul à voir.
Dans un espace de cour vide, il évite l'entrelacs des lianes, saute
un ruisseau, nage debout sur le goudron, en moulinant des bras ; il échappe
aux caïmans dont il entend les claquements de mâchoires derrière
lui. Une fois sur la berge, il s'ébroue et se poste à l'affût
derrière l'inévitable hévéa, guettant l'inévitable
capybaras.
Tout à coup, un froissement de feuilles de tilleul le fait sursauter.
Il plisse les yeux et cherche dans la forêt épaisse, la forme
caractéristique du capybaras. Là ! C'en est un : un capybaras
! Il savoure le mot comme le jaguar sa proie. Il la voit. Personne ne
la lui volera.
Déjà, de ses doigts tachés d'encre, des griffes
acérées jaillissent, ses lèvres se retroussent en
un rictus carnassier découvrant des canines impressionnantes sur
son appareil dentaire. Il bondit...
Mais ses jambes partent toutes seules. Sa tête, elle, est maintenue
en arrière, par son cache-col qui l'étrangle. Derrière
lui, serrant lentement le cache-col, c'est Montron ; il siffle entre ses
dents, car il est anaconda. Lui aussi était au Rex dimanche. Le
combat opposant le félin au serpent l'a laissé sur sa faim
: il a un faible pour les reptiles. Et si « la » jaguar n'était
pas intervenue en faveur de son compagnon, l'anaconda n'aurait fait qu'une
bouchée de celui-ci.
Et c'est en quelque sorte pour réparer cette injustice qu'il a,
avec cette fausse lenteur ophidienne, repéré et suivi, sur
la pointe des pieds jusqu'au plus profond de la forêt, le seul jaguar
qu'il avait fortement envie d'étrangler : Martinet.
Pour être honnête, il aurait étouffé ce dernier
même s'il avait choisi d'être pécari, caïman ou
ce gros rongeur au nom impossible (capo, capi, capa ?), même s'il
n'avait pas été du coin (de l'Amazonie !) et qu'il se serait
fait dromadaire, éléphant ou moustique, il l'aurait étouffé
car, quel que soit l'animal en lequel il s'incarne, Martinet ne passe
jamais un problème, et comme le trait distinctif de l'anaconda
c'est d'étouffer (les autres !), Montron étouffe Martinet.
Avec ses grands bras tendus, l'anaconda étouffe donc, tout en le
tenant à distance, le jaguar qui s'est retourné ; il esquive
avec des feintes de toréador les coups de pied du fauve dont les
chaussures pointues sont redoutables.
Martinet commence à rauquer ferme ; son pelage qu'il voyait noir,
se teinte au visage de nuances réellement violettes, il agite les
bras, comme tout à l'heure, lorsqu'il traversait la rivière
fictive.
Inexorable, l'étreinte du reptile, initié au judo, se précise.
Insensible, il regarde d'un œil froid sa victime virer au bleu.
« Alors, ce coup-ci, tu m'les passeras tes exercices ? siffle-t-il,
se muant davantage par ces allitérations dans la peau de son serpent.
- Raagh, râle le jaguar tout aussi inspiré. »
Déçu par cette réponse, l'anaconda, calmement, reprend
sa prise. Mais soudain sa casquette vole sous l'effet d'une violente claque
derrière les oreilles. Assurément, l'enfer vert regorge
de pièges. Est-ce encore cette femelle ?
Pire encore ! La directrice ! Elle attrape l'anaconda par les cheveux
et le secoue comme un prunier. « Mais tu es malade !... Mais ils
sont malades ! clame-t-elle. »
Assis par terre, chaussettes baissées, ses gros yeux globuleux
embués de larmes derrière ses lunettes, le "seigneur
de la forêt" dénoue son cache-col en émettant
une sorte de gargouillis assez rare pour l'espèce.
« Mais tu es malade ! insiste la directrice, elle aussi hors d'elle,
mais bien présente.
- On jouait M'dame, souffle le mâle eunecte.
- Raagh, nie le jaguar offusqué.
- Vous parlez d'un jeu, s'emporte, tout en restant là, la directrice.
- Mais si, persiste le perfide, c'est à cause du film du dimanche
: « Le jaguar, seigneur de la forêt »,, il y avait un
jaguar qui se battait avec un anaconda et même que l'anaconda y
perdait à la fin, alors comme je faisais l'anaconda, j'aurais laissé
gagner le jaguar puisque j'ai vu le film ; vous êtes arrivée
juste quand j'allais le laisser gagner.
- Tu me prends pour une idiote ?!
- Mais non, on jouait... hein, dis-y, toi, qu'on jouait !
- Raagh, c'est même pas vrai. Je jouais tout seul. Personne ne voulait
faire le pécari, alors !
- Bon, Montron, finie la récréation ! Tu vas sous le préau
et tu ne bouges plus. On en reparlera. »
L'infortuné reptile s'en va, traînant les pieds. La directrice
partie, il menace du poing le jaguar tout pâle qui n'a plus le cœur
aux capybaras et va s'asseoir, pensif, le long d'un mur. La jungle est
sans pitié.
Ailleurs, c'est un lion coincé dans les cabinets par un rival
furieux qui rugit : « Tu as marqué ton territoire, tu n'as
plus à sortir ! Dehors, c'est "mon" territoire. »
Ailleurs encore, près du manège, des maternelles se crachent
dessus parce que ça fait « plusse » cobra.
Un buffle, l'œil au beurre noir, rumine sa vengeance. Il attend,
bras croisés, son nouvel ennemi mortel, un simple berger allemand
qui se dit, faussement, Rin-tin-tin, mais possède vraiment une
bonne droite. Des chevaux sauvages, cheveux au vent, courent à
travers la pampa ou la Sierra Madre, d'un côté à l'autre
de la cour, renversant sur leur passage les pumas de la cité comme
les coyotes « de là-haut », piétinant des crotales
– que ça leur plaise ou non ! – qui jouaient paisiblement
aux billes, faisant s'envoler des vautours maladroits qui retombent lourdement.
Tel coyote en pull jacquard peut hurler qu'il n'en est pas un... qu'il...
qu'il est un viking... oui, un viking ! Les chevaux, en piaffant, méfiants,
piétinent une dernière fois, puis brusquement, un hennissement
courroucé décide du sort du malheureux. Les étalons
se cabrent et tombent à sabots raccourcis sur leur malheureuse
victime. C'est la fin d'une espèce rare : le coyote-viking.
La horde en furie, pas plus soucieuse d'histoire que de géographie,
renverse un prétendu chevalier comme un vulgaire chacal.
Ici, peu importe l'espace et le temps.
Hier, aujourd'hui et demain ne font qu'un. Comme ici et maintenant.
En tous points de la cour, jungles, savanes, forêts équatoriales
ou pas, steppes, montagnes et déserts s'interpénètrent,
se surimpressionnent. À l'Afrique, se confond l'Amérique,
on passe sans bouger de l'Australie à l'Alaska avec la même
facilité que, de kangourou on devient ours blanc, avec la même
aisance que de renard on se fait apache, tunique bleue, romain, la même
absence de préjugé qui permet, gladiateur, de lutter contre
un hussard de la garde (« il avait qu'à pas l'emmerder »).
Ici, le cow-boy est un indien potentiel et vice-versa. Le grizzli bégayeur
côtoie le guépard à strabisme. Les mers, les océans,
sont aussi bien des cieux où se croisent et s'affrontent aigles
et requins, crocodiles et condors, voire un orque et un coucou... de la
guerre de 14 égaré loin du front, en pleine ménagerie.
J'ai même vu, pris comme dans un étau, un requin-marteau
du "Monde du silence" sous les feux conjugués de Spitfires
et Messerschmidts. D'ailleurs, les pilotes de chasse, bras tendus, comme
les aigles, traversent en un coup d'aile les hauts-fonds marins où
plane la raie manta, sillonnent la savane africaine résumée
en un zèbre bipède, voltigent à deux doigts d'un
duel au soleil, se mêlent, le temps d'une pirouette, à un
combat entre chien et loup (du sang ! du sang !) et atterrissent en plein
Moyen-Âge dans les douves d'un château qu'ils ne remarquent
pas, entourés d'une piétaille armée de longs foulards
tire-bouchonnés ou noués à une extrémité,
terribles, pareils à des masses d'armes, des fléaux. Des
tanks à tâches de rousseur, dans un bruit de gorge, canonnent,
postillonnant sur les lunettes à verre épais d'un Panzer
d'occasion. Des mousquetaires, ciré sur les épaules, défient
les gardes du cardinal qui sont des mousquetaires défiant les gardes
du cardinal qui... Jambes fléchies, grosses chaussettes, bras demi-ployés,
prolongés par une épée imaginaire, les duellistes
en garde sont d'Artagnan multiplié sur fond de brousse, de plage
de débarquement. Dans ces décors entremêlés,
quand nul corsaire, à coup de taille, ne vient ferrailler, quand
nul Spartacus ne prend dans ses rets, l'éternelle blouse grise,
un escrimeur distrait pour lui piquer ses billes, les bretteurs en attaque
ou en esquive, en revers et parades, retiennent le regard des maîtres
marchant de long en large. Leurs allées et venues, régulières,
répétitives, sont les seuls mouvements rectilignes, prévisibles,
divisant un instant le chaos, le fourmillement instable des jeux d'enfants,
cellules autonomes le plus souvent insouciantes du corps qu'elles forment
– un Apache Algérien scalpe du tranchant de la main les cheveux
coupés courts d'un Comanche Italien dont le père est peintre
en lettres. Cheveux crépus, en brosse, rasés, raie sur le
côté, Sioux Marocains, pieds-noirs Pieds-noirs, Polonais
Iroquois, Mohicans d'Espagne ou du Portugal, Luigi le Séminole,
Kader le Pueblo, Huron-gitan ou Pawnees du Poitou, de Bretagne, de Paris,
du quartier ou d'ailleurs, se livrent hors du temps des luttes fratricides
où personne ne meure jamais et qui cessent en un claquement de
mains marquant la fin des métamorphoses.
Chacun s'arrête et redevient lui-même. Et tous se mettent
en rang.
Les écoliers disparus, il ne reste qu'une cour silencieuse et
vide apparemment... mais peuplée d'ombres d'animaux, de héros
qui continuent à jouer : elles sont là, ombres vivantes,
disponibles, éternelles, comme des possibilités d'êtres
que les enfants attendent autant qu'elles les attendent.
On entend, dans les couloirs, l'écho des pas s'atténuer.
Quelqu'un murmure : « On a bien joué, hein ! »
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