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Un jour
comme un rêve.
Allongé sur une chaise longue, Adrien paressait. Comme le glaçon
dans son orangeade, il laissait fondre les heures, indifférent
au temps qui passe. Il avait délaissé le livre qu’il
feuilletait un instant plus tôt pour suivre du regard la mésange
revenir, infatigable, un insecte dans le bec, à la boîte
aux lettres abandonnée où elle avait fait son nid. C’était
une boîte aux lettres en forme de maisonnette avec un toit rouge
surplombé d’une cheminée et un petit balcon pour regarder
aux alentours et prendre son envol en toute sécurité.
La maisonnette avait fait son temps en tant que boîte aux lettres,
elle trouvait le monde timbré, ne répondait plus au courrier
trop nombreux, à la pléthore de prospectus qui chaque jour
menaçait de l’étouffer.
Le père d’Adrien l’avait remplacée par une boîte
aux lettres moderne, une grosse boîte bête qui s’ouvrait
par le devant avec une clef et qui ressemblait à toutes les autres
boîtes aux lettres.
Sans doute la maisonnette avait-elle senti sa dernière heure venue
quand elle fut décrochée du pilier du portail, aussi dut-elle
être bien surprise quand elle se retrouva perchée sur un
poteau métallique à distance respectueuse des chats et destinée
à abriter des générations de mésanges.
La maisonnette avait trouvé sa véritable vocation. Dès
la fin janvier, elle accueillait avec chaleur ses nouveaux locataires
et assistait quelques mois plus tard à l’éclosion
d’une famille unie qui chantait en cœur à la vue d’une
chenille.
Parfois, après le départ de la première portée,
partie vivre sa vie loin, très loin dans d’autres jardins
inconnus de l’autre côté de la rue, la famille semblait
renaître d’elle-même avec des oisillons tout neufs,
copies conformes, à leurs débuts, de leurs frères
et sœurs envolés et aussi décidés à ne
pas rester maigrelets. Ils avalaient, comme des lettres à la poste
toutes les bestioles que leurs parents leur ramenaient et en une vingtaine
de jours à peine, se sentant à l’étroit, ils
se secouaient les plumes, prêts à voler de leurs propres
ailes.
Tout cela vous avait un petit parfum d’éternité, en
dépit de la fragilité des oisillons et du destin précaire
qui les attendait – la vie de jardin n’est pas de tout repos
; moins de la moitié de ces petits déplumés si empressés
à vivre, pensait en soupirant la maisonnette, ne verrait pas le
printemps prochain.
Plus terre à terre, sur son balcon, la mésange gonflait
ses plumes, zinzinulait un petit coup : « tsitsitsi tsitsidé
», car que cela plaise ou non la mésange zinzinule et rien
ne l’empêchera de zinzinuler si ça lui chante.
« Tsitsitsi tsitsidé » donc, lançait à
qui voulait l’entendre la mésange pour se donner du cœur
au ventre puis ayant levé un moucheron de passage s’élançait
à sa poursuite, le rattrapait au vol, ouvrait son bec et gobait
le malheureux moucheron qui continuait à battre des ailes dans
le noir du gosier. Quand il reverrait le jour, sa dernière heure
aurait sonné, et une heure de moucheron ça passe vite ;
à la vue des gorges déployées, il n’aurait
plus envie de rire.
C’est la vie, songeait fataliste la maisonnette.
Dieu sait qu’elle en avait vu défiler des insectes de toutes
sortes, des volants, des rampants, des rapides, des lents, des immobiles,
des durs, des mous, des bien en vue, des bien cachés…
Si, comme locataire, la mésange était tout à fait
charmante, et propre ! (La reine du ménage ! Jamais la moindre
saleté dans le nid et avec douze petits vous avez de quoi faire),
dans le monde des insectes comme dans celui des araignées, elle
avait une réputation impossible. Là aussi, elle faisait
le ménage. La maisonnette avait fait le calcul : en une journée
elle avait vu, le couple se relayant, près de cinq cents chenilles
passées à la casserole ; ce qui est une façon de
parler compte tenu du caractère expéditif de la préparation
des repas. Il faut reconnaître qu’à raison de cinq
cents repas par jour, il ne reste guère de temps pour mijoter des
petits plats, dresser et desservir la table. Bref, pour une couvée,
dix mille chenilles au destin abrégé, croquées dans
leur forme grasse et velue, sans jamais soupçonner qu’elles
auraient pu devenir ces gracieuses fleurs volantes dont elles enviaient
tant la légèreté. D’ailleurs les papillons
non plus n’étaient pas à l’abri, pensait méditative
la maisonnette qui s’inscrivait en faux quant à l’expression
: « appétit d’oiseau ». Quand un couple de mésanges
emménageait, les chenilles pouvaient bien prendre leurs jambes
à leur cou, le sort de beaucoup était scellé, avec
de tels voisins, leurs enfants surtout, vraiment infernaux, devenir papillon
relevait du miracle.
Au-dessus de ces méditations, virevoltant dans la chaleur, le ciel
bleu de l’été, à l’affût des déjeuners,
des dîners, des soupers volants ou tapis dans les herbes, la mésange
fondait sur les insectes hagards puis ses courses accomplies rentrait
à la maison, se faufilait dans la fente où autrefois arrivaient
bonnes et mauvaises nouvelles et offrait à la cantonade constamment
affamée un énième gueuleton qui ne faisait pas un
pli.
En bas, Adrien s’ennuyait. À l’activité incessante
des mésanges, il répondait par un désoeuvrement qui
faisait peine à voir. « Lamentable ! » lui lançait
la maisonnette, mais il ne répondait pas. Elle pensait qu’il
la trouvait trop bavarde.
La mésange jetait parfois un regard à Adrien, zinzinulait
indulgente et s’envolait.
Soudain, comme fatigué de son inaction, Adrien tendit le bras,
suivit du doigt, détachée du ciel, la mésange. Bien
allongé sur sa chaise longue, il accompagnait les pirouettes, les
plongées de la mésange, tentait de l’attraper. Mais
toujours, sa main se refermait sur le vide et même virtuellement
ne pouvait avoir l’impression de la saisir. Il se piqua au jeu et
redoubla d’attention. La mésange dans le ciel lui glissait
entre les doigts. Alors excédé, tandis qu’elle glissait
sur l’horizon, il tendit encore plus le bras et referma sa main
sur le ciel bleu.
Il eut une sensation bizarre. Son cœur se mit à battre. Ce
n’était pas possible, il la tenait ! Il n’osait même
pas ouvrir le poing.
Mais tout à coup, il vit la mésange atterrir sur son balcon.
Elle lui avait échappé. Qu’avait-il donc dans sa main
?
Il desserra son poing et vit tout penaud dans sa paume un fragment de
ciel bleu.
Sans en croire ses yeux, il leva la tête et ce qu’il constata
le saisit d’inquiétude : il y avait un accroc dans le ciel.
Le fragment dans sa main manquait dans le ciel bleu, pareil à un
puzzle inachevé auquel il ne manque qu’une seule pièce
et dont l’absence aimante le regard. Adrien se leva d’un bond,
tenta de replacer tant bien que mal le morceau manquant, en regardant
à droite et à gauche si personne ne le voyait.
Mais le morceau de ciel ne tenait pas, s’effritait sous ses doigts
et tombait en poussière bleue.
« Adrien ! »
C’était sa mère.
Adrien, la gorge nouée, ne put répondre.
« Adrien !! » lança une fois de plus sa mère.
C’est alors qu’Adrien fit cette chose extraordinaire : il
mangea le morceau de ciel bleu, l’avala d’une traite.
Sa mère s’impatientait :
« Adrien, que fais-tu ?
- Rien, bredouilla-t-il.
- Alors, réponds au moins quand je t’appelle !
- Oui, oui. »
Les yeux fixés sur la tache blanche du ciel, il ne savait que faire.
Pris d’une soudaine inspiration il leva les bras, pris délicatement
entre ses doigts les rebords de l’accroc, tira pour les réunir…
et tous les deux se déchirèrent, agrandissant le trou. La
bouche ouverte devant ce spectacle, Adrien baissa les yeux sur les deux
morceaux de ciel bleu qu’il tenait dans les mains. Là, il
en avait arraché un bon morceau. On aurait dit deux boules de coton
bleu, deux portions de nuage arrachées par mégarde. Sans
même réfléchir, Adrien engouffra dans sa bouche la
part de ciel bleu qu’il tenait dans sa main droite puis sans prendre
le temps de respirer, de sa main gauche il enfourna la deuxième.
Le ciel bleu fondait littéralement dans sa bouche. Comme de la
barbe à papa ! Oui, c’était comme de la barbe à
papa.
La vision du ciel bleu déchiré le tira de ses considérations
gustatives. Vite, il n’y avait plus une seconde à perdre.
Moins tourmenté par la tache blanche que par ce qu’il restait
de ciel bleu, Adrien se mit en demeure d’arracher tout le bleu qui
restait, de le faire disparaître séance tenante. Il se jeta
sur le ciel comme un affamé, enlevant des pans entiers de ciel
bleu. Du firmament à l’horizon, il décollait le bleu
du ciel comme des lés de papier peint. Puis il faisait tournoyer
ses bras et la nappe azurée s’enroulait, s’agglutinait
autour de chacune de ses mains comme l’aurait fait un pâtissier
avec le sucre bleuté qu’il transforme en barbe à papa.
Pareil aux oisillons, Adrien avalait le ciel bleu qui fondait sous sa
langue, lui laissant une impression de vide qu’il fallait vite remplir.
Quand il s’arrêta, le ciel était blanc comme neige
! Un vrai ciel de Voie lactée. Blanc comme le blanc d’un
œil qui se serait retourné mais continuerait à voir,
regarderait accusateur.
Adrien baissait la tête. Il avait encore présent dans la
bouche le goût du ciel bleu qu’il avait englouti.
Mais personne ne le saurait !
À la vue du ciel blanc, les gens s’affolèrent. À
l’image du ciel, ils étaient blancs d’effroi, de colère.
Si certains accusaient les fusées qui détraquaient le temps,
les voitures avec la couche d’ozone, la pollution ou le fait qu’il
n’y avait plus de saisons, bref que cela devait arriver, d’autres
plus circonspects, s’interrogeaient du regard, bien décidés
à dénicher le coupable et à lui faire rendre gorge.
Ils ne croyaient pas si bien dire.
Adrien avec les autres regardaient le ciel désolé.
Il semblait abattu, comme s’il tombait des nues, par ce ciel chauffé
à blanc où brûlait un soleil de plomb.
Tout le monde rentra chez soi. Demain, on y verrait plus clair.
Après le souper qu’il dédaigna pour cause de références
célestes : il refusa le bouillon de légumes dans lequel
se reflétait le lustre qui faisait miroiter une multitude de lunes,
évita le Bleu de Bresse, se détourna de l’éclair
au chocolat, ne put avaler le verre de lait du soir, même pas un
nuage et partit se coucher.
Repu, mais inquiet des borborygmes qui agitaient son ventre, lui rappelaient
l’orage, il s’endormit pourtant.
Il rêva de nouveaux cieux à découvrir et à
déguster, d’horizons sucrés.
Il se réveilla, un peu nauséeux, regarda l’heure :
minuit !
Il se rendit compte qu’il n’avait pas eu besoin d’allumer
sa lampe de chevet pour consulter son réveil. Une clarté
inhabituelle baignait la chambre. Le blanc du ciel revint en mémoire
d’Adrien. Il regarda par la fenêtre : il faisait clair comme
en plein jour, plus clair encore d’étoiles d’or qui
scintillaient dans le ciel blanc où la lune par mimétisme
se confondait au blanc laiteux qui la noyait.
On aurait dit un voile de neige parsemé de pièces d’or.
Tout rêveur, Adrien retourna se coucher et malgré les lueurs
dorées qui tremblaient sur son lit se rendormit.
Des voix venant de dehors le tirèrent de son sommeil. Par la fenêtre,
il vit les voisins qui s’entretenaient avec ses parents. Ils se
plaignaient de n’avoir pu fermer l’œil. Les parents d’Adrien
renchérissaient : « Comment allons-nous pouvoir dormir avec
de telles nuits blanches ? Et comment allons-nous nous repérer
dans le temps si les nuits sont pareilles aux jours ? »
Adrien n’avait pas songé à cela quand il s’était
gavé de ciel. Maintenant c’était trop tard.
« Ils finiront bien par s’habituer, se dit Adrien, moi j’ai
bien dormi. »
Rasséréné par cette pensée, il se détourna
de la fenêtre et de ces considérations d’adulte, de
simples habitudes, et se dirigea vers la salle de bain en bâillant.
Et c’est en bâillant qu’il se vit dans le miroir, qu’il
resta ainsi bouche ouverte, son bâillement se muant en une expression
de stupeur : son visage était bleu ! Bleu comme le bleu du ciel
qu’il avait mangé hier. Il souleva sa veste de pyjama, baissa
son pantalon : tout son corps était bleu, comme s’il s’était
roulé dans le ciel ou qu’il avait plongé dans une
piscine remplie d’azur.
Pris de panique, il fut sur le point d’appeler ses parents mais
aussitôt se reprit. C’était signer sa condamnation
! Si jamais quelqu’un le voyait, bleu comme le ciel, il n’aurait
aucun doute quant à la culpabilité d’Adrien. Même
ses parents seraient obligés de prévenir les autorités
afin que soit éclaircie cette sombre histoire de ciel bleu. Une
fois qu’il aurait avoué, il lui faudrait bien restituer ce
bleu qui ne lui appartenait pas.
Mal à l’aise, Adrien imaginait avec inquiétude les
tortures médicales qu’on lui ferait subir, les breuvages
infects qu’il lui faudrait absorber pour le purger de ce bleu délicieux
néanmoins délictueux.
Que faire ? Sans grand espoir, il se frotta le visage avec un gant de
toilette mouillé, ajouta du savon, frotta encore. Son visage restait
immuablement bleu. Il gratta en vain, de son ongle, sa peau bleutée
: pas une miette de bleu ne céda.
Ce qui l’étonna quand il se frotta, se gratta, ce fut l’impression
que sa peau était comme anesthésiée. Il avait beau
frotter avec toute l’énergie que lui dictait son inquiétude,
il n’éprouvait pas la sensation de chaleur qu’aurait
dû accompagner un frottement si rude.
Tout à coup, son cœur se serra : sa mère l’appelait
pour déjeuner.
« Tout à l’heure ! J’ai encore sommeil ! cria-t-il.
»
Abattu, pris au piège, Adrien vit le bleu de sa peau se troubler
à travers ses yeux embués.
Il courut dans sa chambre, se jeta sur son lit.
Tout à son chagrin, il n’entendit pas tout de suite tapoter
au carreau. Il fallut que la mésange insistât et poussât
un « tserrretetett » irrité pour qu’Adrien levât
sa tête bleue de l’oreiller.
« Alors ! dit la mésange. »
Du moins, c’est ce qu’il sembla à Adrien mais il ne
savait plus très bien où il en était.
Machinalement, il se leva, se dirigea vers la fenêtre et regarda
à travers le carreau la mésange qui sans doute allait s’envoler
dans le ciel, qu’il soit bleu ou blanc.
Or la mésange ne bougea pas. Elle regardait attentivement Adrien
comme si elle n’avait jamais vu un enfant au visage bleu et Adrien,
lui, étonné de cette présence insistante la regardait
avec la même attention, oubliant un instant sa nouvelle couleur
de peau.
« Alors, répéta-t-elle, tu ouvres ! »
Adrien fit un pas en arrière. De toute évidence, son intoxication
au bleu du ciel s’accompagnait d’un délire auditif
! Il allait se mettre à entendre parler les mésanges, puis
ce serait les chenilles qu’il entendrait parler, se plaindre des
mésanges tueuses et pourquoi pas la maisonnette qui irait de son
discours sur les modes de nutrition des mésanges. Pauvre Adrien
! Condamné à se cacher pour dissimuler sa faute et obligé,
en désespoir de cause de se taire, à deviser avec les animaux
et les choses. Tout cela allait mal finir !
« Ouvre Adrien ! insista la mésange. »
Comme un somnambule, Adrien ouvrit.
« Ah quand même, fulmina la mésange.
- Comment connaissez-vous mon prénom ? demanda Adrien dérouté
d’avoir entendu son prénom dans le bec d’une mésange.
- Bah, j’habite ici, je te connais. Tout le monde te connaît
dans le jardin.
- Me connaître, oui mais connaître mon prénom…
et le prononcer. Vous n’êtes pas un perroquet.
- Non je ne suis pas un perroquet mais il n’empêche que je
sais ton prénom… et bien d’autres choses encore.
- Les mésanges ne parlent pas ! s’emporta Adrien.
- Non tu as raison. Les mésanges ne parlent pas, rétorqua
la mésange d’un ton moqueur.
- C’est moi qui m’imagine que tu parles, murmura Adrien en
s’approchant de la mésange pour lui faire part de ce qu’il
pensait.
- Oui bien sûr, répondit sur le même ton de confidence
la mésange, et sans doute imagines-tu aussi la mésange que
je suis écouter tes paroles. Tu ne veux pas croire que je puisse
te parler mais cela ne te gêne pas de croire que je t’écoute
?
- Peut-être que je rêve, avança Adrien, voilà
c’est ça, je rêve !
- Si tu rêves, appelle tes parents.
- Je ne peux pas, avoua Adrien, en soupirant.
- Hé, hé, ricana la mésange, je ne suis qu’un
rêve mais tu préfères ne pas en sortir… dès
fois que tes parents constatent la belle couleur de ta peau qui n’est
pas un rêve, elle. »
Vaincu, Adrien s’en remit à la mésange :
« Que vais-je devenir ? Je suis devenu bleu comme le ciel…
- J’ai vu, l’interrompit la mésange, il ne fallait
pas t’empiffrer de ciel bleu.
- Comment le sais-tu ? se défendit faiblement Adrien.
- Je sais tout ce qui se passe dans ce jardin, je suis une mésange
bleue, précisa sur un ton aristocratique, la mésange…
bleue.
- Et alors.
- Et alors, mon petit Monsieur, non seulement je sais tout ce qui se passe
dans ce jardin mais rien de ce qui relève du bleu ne m’est
inconnu. Eh oui, c’est comme ça.
- Vous allez me dénoncer ?
- Non.
- Pourquoi ? s’enquit Adrien.
- Parce que c’est un bon jardin ici, et parce que j’ai souvenir
d’un hiver froid, très froid où je serais morte si
tu ne m’avais pas nourrie.
- Mais j’ai nourri d’autres oiseaux, d’autres mésanges.
- Peu importe, tu es venu à mon secours, et c’est moi qui
suis là aujourd’hui pour t’aider. Je suis comme ça,
les autres font ce qu’ils veulent. Enfin, quand je dis qu’ils
font ce qu’ils veulent… Ils feront surtout ce que je veux
; je suis la mésange bleue.
- Et comment allez-vous m’aider ?
- Eh bien, je vais remettre ce bleu à sa place.
- Mais comment ? demanda Adrien légèrement inquiet.
- " Comment ? ", en prenant le bleu là où il ne
devrait pas être pour le remettre là où il devrait
être.
- Oui, mais comment ? bredouilla plaintivement Adrien.
- Ah oui, c’est vrai, j’ai oublié ma baguette magique,
se moqua la mésange, ce sera donc avec mon bec !
- Avec ton bec, s’effraya Adrien.
- Avec mon bec et celui de tous les oiseaux qui attendent mon appel.
- Vous allez m’écorcher vif ? s’exclama Adrien terrorisé.
- Tu vois une autre solution, rétorqua la mésange.
- Mais je ne veux pas ! Tu parles d’une aide ! Se faire écorcher
par une bande d’oiseaux furieux ! J’ai déjà
vu ça !
- Tu vas trop au cinéma. Écoute-moi. Cette peau n’est
pas la tienne. Elle est comme une seconde peau qui ne demande qu’à
partir, à s’envoler. C’est une peau céleste
que de toute manière tu ne pourras garder. Alors plutôt que
de la voir tomber comme une mue et devenir poussière emportée
par le vent sous un ciel définitivement blanc, laisse-moi te débarrasser
de cette enveloppe encombrante afin que le ciel et ton apparence retrouvent
leur couleur.
- Tu es certaine que je ne vais pas souffrir, que je ne vais pas saigner,
que ma vraie peau attend en dessous.
- Tout à fait certaine ! Il faut te défaire de cet épais
manteau de ciel.
- Bon, accepta Adrien. Tu peux appeler tous les oiseaux que tu veux. »
La mésange se retourna vers le jardin et poussa un « Tsitsitsi
u, u » extrêmement persuasif et une poussière d’oiseaux
s’éleva de partout, s’agrégea en un vibrant
nuage qui traversa le blanc du ciel à tire d’ailes et demeura
en suspens au-dessus du jardin à hauteur de fenêtre.
« Voilà, c’est lui ! annonça la mésange
et se tournant vers Adrien, allez mets-toi en tenue ! Ce n’est pas
le moment de faire des manières. »
Adrien s’exécuta et, théâtral, écarta
les bras.
« Que d’influences ! se gaussa la mésange, allez au
travail. »
Le nuage multicolore s’effila, comme un ruban soyeux agité
par le moindre souffle fit irruption dans la chambre d’Adrien aspiré
par le bleu de sa peau. En une seconde, Adrien fut transformé en
une sorte d’épouvantail qui n’épouvanterait
plus personne et servirait de perchoir à toute la gent ailée.
Pétrifié, il éprouva aussitôt le soulagement
de ne rien ressentir de douloureux. La mésange avait dit vrai.
C’était un peu comme chez le coiffeur, avec en plus un léger
chatouillis qui n’avait rien de désagréable.
Un petit brin de bleu dans le bec, chaque oiseau repartait vers les cieux
et suivant les conseils de la mésange bleue le piquait à
un endroit précis qu’elle semblait être la seule à
connaître. Puis il revenait chercher ce qu’il manquait de
bleu au ciel.
La navette ailée ne s’interrompait pas, venant sur le corps
d’Adrien pareil à une palette chercher la touche de bleu
qu’il fallait ajouter là-haut pour parfaire le tableau.
La mésange bleue, mi-peintre, mi-musicienne, orchestrait le mouvement,
faisait de chaque oiseau son pinceau volant qui piquetait de bleu la blancheur
de la toile. Les touches colorées et musicales insensiblement bleuissaient
le ciel au fur et à mesure qu’Adrien voyait poindre sous
le nuage de bleu sa vraie couleur de peau.
Insoucieuse des styles, la mésange bleue, de pointilliste devint
tachiste et finit hyperréaliste tant le ciel bleu recréé
par ses soins ressemblait à s’y méprendre à
un ciel bleu classique.
« Et voilà le travail, s’exclama la mésange,
assez satisfaite d’elle-même, pendant qu’Adrien, se
sentant plus nu qu’en bleu, se reculotta. Tu vois tout est revenu
dans l’ordre. »
Et de fait, les gens, de partout, comme réveillés d’un
sommeil profond se précipitaient hors de chez eux pour retrouver
ce ciel bleu qu’ils croyaient avoir perdu.
Les oiseaux entre-temps avaient regagné leurs branches, regardaient
tranquilles s’agiter comme à leur habitude les humains.
« Bon, j’ai fait ce que j’avais à faire, dit
la mésange à Adrien, je dois te laisser et nourrir mes affamés.
»
Adrien remercia la mésange, elle lui affirma qu’il en aurait
fait tout autant… s’il avait été mésange
bleue. Elle lui conseilla également de maîtriser ses gestes
et surtout sa gourmandise, quoiqu’elle le comprenait, elle-même,
à deux doigts du ciel était souvent tentée d’en
grappiller un petit bout.
Puis elle s’envola, se perdit dans les arbres laissant Adrien pensif
se demandant encore s’il n’avait pas rêvé.
La journée s’annonçait belle.
L’après-midi, allongé sur une chaise longue, Adrien
paressait. Comme le glaçon dans son orangeade, il laissait fondre
les heures, indifférent au temps qui passe. Il avait délaissé
le livre qu’il feuilletait un instant plus tôt pour suivre
du regard la mésange revenir, infatigable, un insecte dans le bec,
à la boîte aux lettres abandonnée où elle avait
fait son nid, puis brusquement elle fit demi-tour, se posa sur le bras
de la chaise longue. Le cœur battant Adrien la regarda et lui dit
:
« Merci encore.
- Tsitsittsinet, chanta la mésange et elle s’envola. »
Adrien soupira : il avait bien rêvé. C’est à
cet instant même qu’il aperçut, sur le bras de chaise,
la petite paillette bleue.
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