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Madame Mahler.


Madame Mahler ? Prononcez Malheu(r), en franco-Allemand ; elle se nomme ainsi ; pas elle, elle est muette, au moins silencieuse, mais moi, sans avoir jamais entendu son nom. Madame Mahler n’est qu’un visage au milieu des bois. Elle me fait face quand je cours sans toucher le sol, lors de rêves ponctués de courts instants de veille.
Tout commence dans une forêt tremblée, les arbres ondoient sous la chaleur, la terre pareille au goudron de l’asphalte fond et colle à mes semelles qui se décollent avec un bruit d’insecte qu’on écrase. Venu de nulle part et allant je ne sais où, je cours. J’essaie de courir. Mes premières foulées se résument à des pas arrachés au sol qui les retient comme une ventouse. J’avance lentement certain de devoir avancer. M’immobiliser serait peu à peu m’enfoncer dans cette sorte de magma, aspiré dans des sables mouvants où mes mouvements tardifs accéléreraient mon ensevelissement. Alors j’avance, je hâte même, autant que je le peux, le pas qui devient plus ample, sans que je sache si ma force s’accroît ou le sol durcit. Ma marche pesante et crissante se fait régulière, plus légère. Ma respiration oppressée retrouve un calme soudain qui me surprend. Pour des raisons liées aux songes, l’accélération progressive de ma course a pour effet d’atténuer la torpeur de la forêt. Mes foulées devenues aériennes scandent les changements du décor ; les arbres, les buissons, les taillis, le sentier devant moi vibrent de moins en moins, se muent en une forêt semblable à celle où chaque matin je cours, fraîche, paisible, silencieuse : une forêt qui ne tient pas du rêve. L’assurance de mes forces recouvrées me donnent des ailes, ou la certitude d’en avoir et, accélérant encore, ma foulée prend toujours plus d’ampleur, mes pieds ne font plus qu’effleurer le sol, n’ayant pour appui qu’un semblant de brume, pour enfin s’en passer et prendre leur envol. Je remue alors les jambes pour la forme, pour savourer cette sensation de nage verticale à un mètre du sol, sans fatigue comme poussé par le vent. Je louvoie entre les arbres, avec cette élégance qu’ont les oiseaux de proie dont l’envergure rend plus remarquable encore leur aisance à éviter tout obstacle. Enivré par mon vol, je ferme les yeux. Quand je les ouvre, il y a Madame Mahler ! son visage translucide et son regard noir. À chaque fois, son apparition brutale me déroute. J’ai toujours l’impression de rencontrer quelqu’un de connu dont la présence m’étonne et dénonce la mienne ; comme si c’était moi qui ne devrais pas être là, à courir entre ciel et terre, quand ma place est au sol. Je feins de l’ignorer. Son visage cependant demeure devant moi, reculant quand j’avance, épousant mes changements de direction, toujours devant mes yeux, telle une image projetée par mon regard. Je finis par céder à l’attraction de ses yeux noirs dans lesquels je me fonds et m’écrase contre un arbre. Brassant la nuit, je me réveille, j’allume, palpe mon visage, vérifie le sang sur mes mains. Il n’y en a pas. Sauf une fois où il me fallut du temps pour que ma femme me convainque que j’étais tombé du lit, et me prouve qu’elle n’était pas Madame Mahler. J’éteins. Me rendors. Et refais le même rêve. Je ne me l’explique pas. Pas plus que je ne m’explique pourquoi je me rendors sachant que je vais finir par percuter un arbre à cause du regard noir de Madame Mahler. Peut-être la sensation voluptueuse de s’arracher du sol ? de retrouver, grisant, ce moment éthéré où les contraintes du corps n’en sont plus, que je suis libre comme l’air dans le temps aboli. Sans doute aussi avec l’espoir en cette course onirique que Madame Mahler au hasard des sentiers survolés ne retrouvera pas ma trace. Espoir vain, jusqu’à maintenant.
Je fais ce rêve assez souvent, je l’ai fait cette nuit encore et j’y pense ce matin en nouant mes lacets de chaussures avant d’aller courir. J’interroge une dernière fois le souvenir du visage énigmatique, sans corps, de Madame Mahler, songe à ses yeux noirs qui ne m’évoquent rien d’autre que la dureté des arbres. Dehors, il fait bon. Les rayons du soleil rasent la cime des haies. Les pluies des derniers jours ont rendu la terre meuble, les chemins forestiers, boueux. Aucun risque de m’y enfoncer comme dans mes rêves ; simplement une course plus lente.
Les premières foulées sur le bord du chemin qui mène aux bois ressemblent à celles d’hier, le soleil en plus ; l’ombre qui m’accompagne, court sur l’herbe, les rocailles et les fleurs rudérales. J’ai le souffle court. L’air encore frais du matin n’incite pas à de profondes inspirations. Les jambes sont lourdes de la course d’hier, et des jours précédents, mais il faut que je coure. C’est ainsi tous les jours et aujourd’hui plus qu’hier.
Le faux-plat à la sortie du village me paraît long. Il n’a pourtant pas l’élasticité des sentiers rêvés. À l’orée de la forêt, la fraîcheur des sous-bois me cingle le visage, et j’ai un vent de face. Le vent est toujours de face. Il semble me guetter, déboucher de derrière un arbre pour se planter devant moi et freiner ma course. Si je fais demi-tour, il est encore, lui ou son double, à me faire face, comme pour me faire comprendre où que j’aille, il ira… en sens inverse. Je lutte contre lui, afin de lui faire sentir que mon souffle vaut le sien, mais à ce jeu, je laisse des forces. Je me crispe, ma foulée devient heurtée. Je tire sur mes bras, avec l’impression de faire du surplace. Entre deux arbres, mon ombre à côté de moi se traîne, s’immobilise presque. Et je n’ai pas encore attaqué la côte qui serpente vers une crête plantée de palombières, dominant l’horizon, d’où je peux fondre, comme dans le rêve, tout en gardant les pieds sur terre, vers une clairière que je traverse d’ordinaire d’un bon rythme.
En haut de la côte, sous les fils à haute tension, mon cœur bat à tout rompre, je trottine sans avancer. Le voile que j’ai devant les yeux et la sueur qui les pique troublent l’horizon.
Là, de même que le souffle qui en rêve me revient par miracle et relance ma course, je retrouve subitement le mien, et cette sensation que j’avais, il y a … longtemps, de ne plus sentir mes jambes ; elles se meuvent toutes seules, ma volonté en repos. Nous repartons à toutes jambes, mon ombre et moi, comme si nous faisions la course. J’accélère encore ; l’angle variant dans la descente que je dévale, mon ombre paraît peiner à me suivre. À l’entrée de la clairière, à ma grande surprise, elle est vraiment distancée. Jetant des coups d’œil par-dessus mon épaule, je la vois lâcher prise, donner des signes de fatigue, ramer des bras, exhaler au sol un souffle d’ombre, comme des jets de fumée. Emporté par ma vitesse, je ne peux m’arrêter, je la sens haletante, peinant à revenir sur moi, puisant dans ses dernières forces pour recoller à mes pas ; je repars de plus belle. Quand je la sais définitivement hors course, je me retourne en riant et cours à reculons, lui faisant signe de la main, lui criant d’essayer de me rattraper si elle le peut. Je l’aperçois vacillante, marcher comme un boxeur groggy ; elle se plie tout à coup, elle se tient la poitrine et glisse dans l’herbe. Dans ma course en arrière je manque de heurter un groupe de chevreuils nullement effrayés par ma présence. Jamais vu des chevreuils aussi peu farouches. Je tape dans mes mains sans qu’ils cessent de paître, indifférents. Quand je fais demi-tour, devant moi, il y a Madame Mahler. Je pousse un cri ; pour l’éviter me jette sur la droite, en plein dans un grand chêne que je traverse comme s’il n’existait pas, comme la lumière un chêne diaphane. Pris de panique je cours droit devant moi, traverse de part en part sans m’en soucier tous les arbres sur mon chemin. Je retrouve la route qui coupe à travers bois et détale sans perdre haleine pour arriver enfin devant chez moi ; je passe le portail sans l’ouvrir, me précipite dans la maison sans me soucier davantage de la porte. Sur la table de cuisine, un mot écrit pour mon fils de la main de ma femme. Elle est partie me chercher dans les bois. Malgré mon inquiétude, je retourne en trombe sur mes pas. Je n’éprouve aucune fatigue, porté par des jambes qui ne seraient pas les miennes, n’obéissant qu’à elles-mêmes, inépuisables. Et elles m’emmènent d’où je suis parti, vers mon ombre vaincue, allongée sur le sol. Ma femme est à ses côtés, avec de dos, agenouillée, une femme en blouse blanche. Je m’approche. Personne ne prête attention à moi. Je parle, personne ne me répond. La femme en blouse blanche presse la poitrine d’un homme inanimé qui n’est autre que moi. La fatigue peu à peu se répand dans mes jambes telle une armée de fourmis et me fait flageoler. Je sens dans ma poitrine une douleur diffuse, mon cœur arrêté sous une main qui le serre. Aspiré par mon ombre, avec laquelle à nouveau je fais corps, je perds connaissance. Quand j’ouvre les yeux, face à moi, le visage et les yeux noirs de Madame Mahler !

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