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Nouvelle dérive.


 

Il y a un temps où je disais n'importe quoi. Je ne réfléchissais pas avant de parler. Je ne vérifiais pas mes dires.
Je ne m'en rends compte que maintenant.
Et non content de parler sans réfléchir, j'écrivais de même. Cela non plus, je ne le remarquais pas. Pour le remarquer il m'aurait fallu réfléchir. Ce n'était pas le cas.
Je percevais bien par-ci par-là un haussement de sourcil, des yeux ronds, une mimique dubitative, ou encore chez quelques-uns de mes lecteurs occasionnels des restrictions quant à la cohérence de mes écrits, lesquels à ce qu'ils prétendaient auraient contenu bon nombre de contradictions, d'imprécisions, d' « idées » dénuées de sens, de faits présentés comme véridiques totalement non fondés bref, de pures et simples inventions, voire de parfaites aberrations. Les plans, paraît-il, n'apparaissaient pas distinctement : d'aucuns insinuaient même qu'il n'y en avait pas. Quant au style, à en croire les sous-entendus laissés échappés par ces lecteurs pour mon bien, il était à l'image du fond... Et comme de fond, il n'y en avait pas !
Je ne pouvais entendre ces critiques, retenir ces conseils ; ils ne me semblaient que le fruit d'une jalousie légitime.
En toute bonne foi, je me sentais maître de mon passé, de mon présent, peintre d'une réalité partagée par tous. Si certains ne la partageaient pas, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à un coupable manque d'attention, qu'à une mauvaise lecture, ou bien à un état mental suspect.
En fait, et comment pourrais-je le nier aujourd'hui, après toutes ces années, c'était mon propre état mental que j'aurais dû suspecter. Quand je pense à tout ce que j'ai pris pour vrai qui n'était qu'illusions. Quand je relis toutes ces pages - et j'en ai écrit ! La déraison est féconde - qui contiennent tant de chimères, je suis bien obligé de constater que j'étais autre. Quand je me relis, j'ai l'impression de lire un autre. Un autre qui écrivait n'importe quoi, comme si l'important n'était pas d'écrire pour dire quelque chose mais d'écrire pour écrire.
Pourtant, si je fais un effort pour redonner vie à cet état mental qui était le mien alors, je ne peux m'empêcher de reconnaître combien j'étais sincère dans ma volonté de témoigner. Car c'est ainsi, en témoin, que je me voyais. Un témoin sensible, scrupuleux, désireux de retrouver au moment où il les partage les événements mineurs ou majeurs qui ont tissé sa vie. Je ne me voyais pas en supposé démiurge forgeant une réalité trompeuse, un monde de fantaisie. Je me voulais à mille lieues du fabulateur et croyais l'être !
Mais désormais, à la relecture (en est-ce vraiment une, tant mes yeux se sont dessillés) de mes textes passés, comment ne pas éprouver douloureusement tout le dérisoire de l'entreprise et son aveuglant échec tellement il y a loin entre ce que j'ai voulu faire et que j'ai fait. De toute évidence, j'ai inventé. Ne pas m'en être aperçu alors me semble aujourd'hui inconcevable.
Écrire sans sourciller qu'un tel était brun quand tout le monde savait qu'il ne l'était pas et que s'il l'avait été, il ne l'était plus, fait presque naître en moi une peur rétrospective. J'ai été cet homme-là, affirmant la blancheur d'une façade à tort ! Puis affirmant avec tout autant de force que cette façade était grise ! En automne !
C'est un lourd héritage qu'une œuvre où sans cesse l'auteur s'est fourvoyé, une déchirante révélation que de se savoir cet auteur dans lequel on ne se reconnaît pas.
Pourquoi ? Pourquoi moi aurais-je inventé cette histoire de serruriers qui prenaient le car à midi et demi, ou seize ? Il y avait une histoire de seize aussi. Alors que les cars et Dieu sait si j'en ai vu, là il n'y en avait pas. Il n'y en avait pas !
Quel intérêt j'aurais eu à m'enrouler avec ce lierre qui n'était que de façade ? À prétendre que de mon temps la toux était un privilège. Bien sûr que c'est faux ! Elle était à la portée du premier venu. Qui ne le savait pas ? Moi ! Moi, je ne le savais pas. Apparemment, je ne savais pas. Je ne me sens aucun point commun avec cet homme dont la réalité ne ressemble en rien à la mienne. Même si tout porte à croire que j'ai été cet homme. Si, par la force des choses je l'admets, au fond de moi je ne peux m'en persuader. Je vois en ce « moi » si autre, un alter ego hallucinatoire ou onirique. C'est cela ! Un personnage de rêve ou de cauchemar.
Je vois mon passé pareil à un cauchemar, sans rien d'effrayant mais oppressant tant il m'est étranger, sans le moindre repère familier, sans un événement fidèlement restitué. Si rien n'était parfaitement méconnaissable, tout était déformé, falsifié. Dans une telle page, un jardin est évoqué. Je sais qu'il s'agit « du » jardin. De quel autre jardin pourrait-il être question ? Pourtant, rien, dans la description de ce jardin ne me rappelle « le » jardin.
Je sais que c'est le jardin parce que je reconnais mon écriture, quoiqu'elle ait changé. Je reconnais mon écriture, mon nom sur ces cahiers. Ils remplissent des pièces entières, tellement de pièces que la sensation de cauchemar m'étreint à nouveau... Quel temps restait-il à cet homme qui a noirci tant de feuilles pour vivre ? À-t-il réellement vécu ?
Cette quantité incroyable de cahiers met en doute l'existence même de celui qui les a écrits. Cet homme vivait dans un rêve dans lequel au fil des phrases il s'est fondu pour n'être plus que phrases lui-même. C'est lui, le jardin métamorphosé aux couleurs inventées.
Des tulipes bleues ! Je peux l'imaginer. Un parterre de tulipes bleues, pourquoi pas ? Des tulipes bleues émergeant de la neige sous un soleil rouge. Rouge, comme découpé dans un dessin d'enfant. Ce parterre je peux l'imaginer, non le retrouver. Jamais une tulipe bleue n'a fleuri en ce jardin.
Des roses noires oui, et sans épines.
C'est cela qui peut stupéfier et qui marque une mémoire. Des roses noires sans épines, douces comme du velours. Pourquoi aller chercher des tulipes bleues quand on a des roses noires ?
Quel malin plaisir y a-t-il à pareilles substitutions ? Vous avez, en lui-même, un monde merveilleux, pourquoi le modifier ? Pour y apporter quoi ? Un chapeau de cheminée ? La belle affaire. Ah c'est certain, le toit s'en trouve grandi, le pavillon embelli... et le monde ? Plus harmonieux ? Un chapeau de cheminée ! À la ligne huit de la vingt-septième page du huit cent treizième cahier (n'y voyez aucune chronologie). Que vient-il faire dans mes souvenirs ? D'où est-il tombé ?
La cheminée n'a pas de chapeau. Elle ne pouvait de ce fait saluer aucun passant, fut-il plombier.
Si ce chapeau pouvait être une licence, la recherche d'un effet ? Mais, je le répète, ce ne fut jamais mon dessein. Au contraire, j'ai toujours prétendu serrer la réalité au plus près. J'ai donc vu ce chapeau pour l'avoir écrit. J'ai vu quelque chose qui n'était pas. Et c'est ainsi, de page en page, de cahier en cahier : il n'y a que des descriptions de choses dépourvues de réalité, d'êtres, de faits prétendument vrais, témoignages fidèles alors... alors que tout était faux ! Faux !
La blouse blanche des préparateurs en pharmacie, si elle était blanche, (quand même !) n'avait rien de redoutable. Il fallait bien en mettre une pour préparer le cold-cream avec le blanc de baleine. Mais où dans cet amoncellement de cahiers le fait est-il mentionné ?
Je pourrais tout brûler, je ne brûlerais qu'un rêve, que des vues de l'esprit, d'un esprit dérangé, distordu, incapable de se fixer sur une couleur de cheveux et ne s'en apercevant même pas. Il aurait pu se relire !
La relecture ne devait pas faire partie du rêve. À chaque phrase, la précédente devait s'évanouir, sombrer dans le néant dont elle n'avait été tirée que ce laps de temps entre deux points ; comme si la vie de son auteur s'y trouvait résumée, ne tenait qu'au fil des mots, tendu de point en point, n'avait pour durée que celle d'une phrase, s'achevant avec elle, ressuscitant avec chaque majuscule.
Chaque phrase est comme une vie nouvelle dans l'oubli de la précédente, pareille à un jour sans lien avec la veille, ne laissant rien augurer du lendemain. Chaque phrase ou chaque jour est unique, éternel début, histoire éphémère et qui reste elle aussi en suspens.
Enfin les phrases, les jours, les jours, les phrases : même enfermement, question d'échelle. L'histoire de la vie est-elle plus cohérente ? Les jours comme les phrases se fondent dans l'oubli ; il ne reste qu'une vague impression d'ensemble.
C'est justement là où le bât blesse avec cet « auteur » que j'étais : les phrases sont insécables, irréductibles, ne forment pas un ensemble, ne s'agrègent pas les unes aux autres mais s'accumulent comme s'empilent tous ces cahiers dont personne, pas même moi, ne peut dire lequel était le premier, le second... le dernier. Le dernier lu, peut-être le premier écrit ?
Il n'y a pas de durée, pas de réel passé, uniquement un passé inventé pour meubler un présent incertain. Sinon à quoi bon parler des gravillons? Si ce n'est pour entendre leur crissement sous les pieds à la nuit, quand nous rentrions, inquiets à la vue de la porte close.
Bien sûr j'ai eu une mère ! Mais laquelle choisir dans cette nuée de mères dissemblables qui émane de ces cahiers entassés comme des volcans. Ou bien est-ce une mère polymorphe, se métamorphosant à chaque phrase. Des cheveux bleus, des cheveux verts, des gris, des rouges ! Je me souviens quand même de la couleur des cheveux de ma mère ! Ce serait malheureux.
Comment s'y retrouver dans toutes ces mères dont aucune malgré la volonté de l'auteur de me le faire croire n'est réellement la mienne ?
Pour l'autre c'est facile ; il s'invente une mère à chaque phrase et c'est toujours la sienne ! Tant mieux pour lui. Seulement moi, j'ai remarqué que dans ces cahiers remplis de souvenirs inventés il n'y a pas vraiment de suite logique. C'est ce qui m'a dérouté lorsqu’après mon long séjour j'ai retrouvé ces écrits.
Outre les distorsions imposées à mes « souvenirs », par exemple le coup de l'interrupteur, les faits ne s'enchaînent pas de manière logique. Je dois reconnaître qu'à l'époque je (c'est dur d'écrire « je »), je sautais du coq à l'âne. Comment les lecteurs pouvaient-ils s'y retrouver ? Je l'ignore.
Pour ma part, si je parviens à oublier le monde qui est censé être à l'origine de ces cahiers qui paradoxalement apparaît presque malgré moi, je ne peux assembler ces éclats d'univers apparaissant, disparaissant, de phrase en phrase, en un tout reconnaissable.
Désormais, lire ces cahiers c'est pour moi tenter vainement de recomposer un puzzle à l'aide de pièces disparates appartenant à une multitude de puzzles différents. Est-ce le télescopage d'un nombre fini de puzzles, une sorte de confusion des souvenirs où se mêleraient des faits anachroniques ? Ou bien chaque phrase serait-elle l'unique pièce d'un unique ensemble qu'alors j'étais seul à voir ou à pressentir... à pressentir, car virtuel, rêve de vie toujours inachevée, inlassablement recommencé.
Que tout cela est loin de moi désormais qui ne vois plus dans ces pages que l'on ne peut que feuilleter qu'un chaos sans cesse activé par un esprit en désordre.
Ce prétendu témoignage ne témoigne que d'un dérèglement mental. C'est triste à dire, mais je n'avais pas ma tête. L'expression d'ailleurs peut être prise à la lettre ; physiquement aussi je ne me reconnais plus : j'ai vieilli !
Voilà quelque chose que j'ai remarqué tout de suite : depuis que je n'écris plus de phrases sans suite, je me suis mis à vieillir : il faut bien le reconnaître, elles brisaient la structure du temps ! L'élaboration de phrases formant un enchaînement logique, un tout cohérent, a également permis au temps de retrouver sa propre cohérence : j'en subis donc les conséquences.
L'autre avec ses phrases sans lien s'était délié du temps. Dans son monde sans repères, temporels ou spatiaux, il faisait figure d'éternel enfant. Il n'y a qu'aux enfants à qui l'on permet, provisoirement, de jouer avec la réalité, de se croire ailleurs quand ils sont ici, avant ou après quand ils sont maintenant, autres quand ils ne sont qu'eux-mêmes. Mais à son âge ! L'autre avait passé l'âge d'être un enfant. Cependant, dire quel âge il avait est néanmoins difficile. Il faisait jeune s'il ne l'était pas!
Je le revois encore tout sourire rédiger ses cahiers, à décrire des plombiers qui n'en étaient pas, à s'inventer un temps l'espace d'une phrase où les mouches étaient « autre chose » que celles d'aujourd'hui.
Les mouches n'ont pas changé d'un pouce, pas pris une ride. A quoi bon cette valorisation du passé ? Moi j'en ai tué des mouches! Avec mon élastique. Elles n'étaient pas plus malignes qu'aujourd'hui. Elles n'étaient pas plus grosses! Seulement lorsqu'on est enfant, elles semblent plus grosses à cause du rapport de taille. Tout simplement !
J'ai bien précisé « sembler », mais « sembler », « paraître », voilà des verbes dont l'autre n'avait pas conscience. Pour moi, les mouches, c'étaient des lions, des tigres, surtout les vertes. J'étais alors chasseur. Je rampais au cœur de la salle à manger équatoriale, muni de mon Mauser (une règle avec un élastique tendu). Sous la table épineuse, à l'affût des lions qui bourdonnaient, je guettais les vieux mâles que j'explosais sur le papier peint, lequel s'ornait d'un nouveau trophée. Ma mère, la vraie, n'appréciait guère ces dépouilles qui mouchetaient les murs. Cela d'autant moins qu'après avoir auréolé les restes des fauves au crayon marron pour faire bois autour de la tête, le cadre, quoi ! j'inscrivais le nom de mes plus belles pièces tuées : « Bengalus Tigris », « Panthera Noirus », « Leo de l'Atlas », et la date de mon exploit. Je l'écrivais à l'encre indélébile, car l'obstination de ma mère à vouloir effacer les marques de mes faits d'armes, à vouloir me maintenir dans un état infantile à quarante ans alors que la chasse aux fauves n'est pas un jeu d'enfant m'était par trop intolérable.
Elle était quand même bizarre. Pas autant que l'autre l'a prétendu, mais bizarre quand même.
Enfin, aussi normale qu'une mère puisse l'être. Je me demande néanmoins si elle me reconnaissait à ma juste valeur. Me faire porter des culottes courtes à trente-cinq ans, me mettre une blouse, à quarante ans ! Quand je faisais de la peinture !
J'avais toutefois réussi, au même âge, à faire de la pâte à modeler, seul dans ma chambre. Elle avait toujours peur que je me blesse. Toujours à me surveiller. Et à faire fuir le gibier ! J'ai toujours senti qu'elle préférait l'autre. Moi, je pouvais risquer ma vie plusieurs fois par jour, ça ne lui faisait ni chaud ni froid... du moment que je ne saignais pas.
Toutes les prouesses que je réalisais pour elle, il faut l'avouer, elle n'en avait cure. C'est depuis que j'ai fini la mienne que j'ai compris pourquoi.
Non, il n'y en avait que pour l'autre. L'autre avec ses grosses mouches communes et ses phrases sans queue ni tête. Et puis que dire de cette propension à faire de « sa » réalité la seule et unique réalité ? Trait qu'elle a en partage avec l'autre. C'est sûr, il tient d'elle, il a pris « ça » d'elle ! Par exemple, vouloir à tout prix que mon Spitfire ne soit qu'une planche dans un arbre. J'avais beau décrire par le menu mon appareil ou une fois à bord décoller, lui faire admirer ma maîtrise de l'engin, enchaîner loopings sur vrilles, elle regardait tout cela en ricanant, puis au bout d'un court instant se fâchait et répétait d'une manière quasi obsessionnelle qu'il n'y avait pas plus de Spitfire que de beurre en broche.
Quel rapport ! Jamais je n'ai prétendu qu'il fût question de beurre en broche.
J'ai toujours pris des risques dans ma vie (les grands fauves, la voltige aérienne, la pâte à modeler dans ma chambre...) mais jamais je ne me serais lancé dans des loopings sur du beurre en broche. Hé, hé... je ne suis pas l'autre ; je ne suis pas fou, moi!
Donc, je la laissais fabuler. Mon Spitfire était une planche, mes trophées, des mouches écrasées... Très bien. J'avais très tôt renoncé à la convaincre. « On ne répond pas à sa mère ! » Alors je lui disais « bon, je vais faire un tour de planche... » (à quarante ans, on n'a plus besoin non plus de demander la permission) et vite fait, j'enfilais ma combinaison, grimpais dans mon coucou que je faisais démarrer discrètement et décollais sur la pointe des roues. Toutefois j'avais le temps avant de prendre de l'altitude d'apercevoir le visage de ma mère au carreau de la cuisine. Les yeux au ciel, faisant non de la tête, elle finissait par hausser les épaules en soupirant et disparaissait, m'abandonnant à l'ennemi. Si ne pas reconnaître un Spitfire, les insignes de la RAF, me plongeait dans des abîmes de perplexité, ne pas voir le ciel de banlieue, juste au-dessus de la cour, infesté de Messerschmidts, de Folkers, de Stukas, relevait de l'inconscience.
Je le dis sans vanité aucune, sans moi le quartier aurait été sous les ruines. Que personne ne l'ait reconnu ne change rien à la véracité des faits.
J'ai à mes risques et périls accompli un nombre incalculable de missions, abattu tous, je dis bien « tous » les avions ennemis qui violaient notre espace aérien, et ce à la verticale de l'épicier du coin, du café « Bellevue » et du jardin de ma grand-mère, triangle fatal pour qui le pénétrait.
Ma mère continuant à nier, aucune de mes victoires n'a été homologuée. Ne cherchez donc pas mon nom au palmarès des as de la RAF.
Cependant, si je n'ai récolté aucun laurier, recueilli aucune gratitude, les faits demeurent et ils m'honorent, cela suffit.
Je mentionnerai néanmoins, afin que l'on ne se méprenne pas sur ma naïveté, la vérité connue de tous et par tous celée : le quartier était de mèche avec ma mère. Sans l'aide des voisins, comment aurait-elle pu faire disparaître les débris des carlingues, les corps des pilotes ? Un Stuka abattu à deux pas d'une boucherie, fut-elle chevaline, cela s'entend et laisse des traces. Mais, loi du silence oblige, tous faisaient comme de si rien n'était : c'est si facile de nier le danger une fois celui-ci disparu.
Devant pareille ingratitude, j'aurais pu renoncer à mes missions salvatrices. Sauver des gens qui ne méritaient pas de l'être aurait fait naître un légitime découragement dans une âme moins trempée que la mienne, mais la haute idée que j'avais de mon devoir m'a toujours empêché de céder à un tel sentiment.
Un jour peut-être, libérés de la coupe maternelle, quelques-uns se rendront-ils compte du dévouement emprunt de bravoure dont ils ont bénéficié, et rendront-ils enfin grâce à cet être simple et réservé qui porté par son idéal tant de fois les a sauvés. En dépit des tracasseries difficilement pardonnables de sa mère. J'ai quand même, un matin en pleine alerte, retrouvé mon Spitfire au grenier !
Je ne suis pas enclin à me plaindre, mais les temps étaient durs. De ces temps difficiles où les hommes se découvrent, révèlent leur nature profonde. Pendant ces temps dont je ne rougis pas, voulez-vous savoir ce que faisait l'autre ? Serait-ce de la délation que de dire au grand jour que l'autre en question était ce que l'on appelait alors un planqué. L'homme à la planche, c'était lui ! Combien de fois l'ai-je vu, lors de missions dont je n'étais pas certain de revenir, me singer, en gesticulant sur une planche, suspendue par des cordes à une branche de pommier, les lèvres qui tremblaient pour émettre le bruit de moteur de mon Spitfire. Je préférais me détourner, lever les yeux vers l'azur enténébré d'ennemis et laisser cette insignifiante créature s'imaginer qu'elle volait.
Je me demande si ces séances de planche sur laquelle il passait des heures n'auraient pas affecté son psychisme ? si dans cet isolement, dans le pommier, à se croire autre qu'il était, on ne pourrait pas percevoir les prémisses de sa rupture avec la réalité, dont les cahiers ne sont que le triste achèvement.
Peut-être voulait-il être moi ? Et n'y parvenant pas - tout le monde ne naît pas héros - a-t-il préféré fuir cette réalité où il ne pouvait être que lui-même... sans pouvoir le supporter. Il a donc brisé cette réalité, l'a émiettée dans les phrases. Nous avons là une infernale entreprise de destruction notamment temporelle.
Rien dans ces cahiers n'est écrit, en dépit des fallacieuses professions de foi, en vue de concevoir et encore moins d'élaborer une quelconque réalité. Les phrases ne sont écrites que pour tuer le temps ; une fois écrites, elles se referment sur lui comme une inclusion, posées côte à côte, de véritables bris de temps sans histoires.
Écrire ainsi n'a pas dû l'arranger. Comment cela n'aurait-il pas joué sur son cerveau : on ne sort pas indemne d'une telle déstructuration... hein ? !
« Tu avais toute ta raison, toi ! Tu avais toute ta raison !! Tu ne réponds pas ?... Pff, c'est facile de faire celui qui n'entend pas. Remarque, après avoir écrit tant de fables, de contrevérités, le silence est assurément le meilleur refuge. Un mot de plus à toutes ces inventions et qu'adviendrait-il de cette mystification ? Je me doute également que tenir des discours mensongers était plus aisé en mon absence ; confirmer de pareilles impostures devant témoin devient autrement périlleux !
- Ce n'étaient pas des serruriers qui prenaient le car, mais des préparateurs qui prenaient le train.
- ??
- Et pas à midi seize...! A vingt heures seize, neuf heures quinze, douze heures treize... mais pas à midi seize !
- Et alors ?
- Et alors ! Quand on prétend démontrer la vérité, on ne falsifie pas les sources.
- Moi ! J'ai falsifié les sources ! Tu appelles ce tissu de mensonges « les sources »!
- Oui, puisque tu n'as pas cessé durant ces pages de critiquer les cahiers, de prétendre qu'ils ne reflètent pas la vérité.
- Difficile de faire autrement. Je connais mes souvenirs !
- Et moi, les miens !... Lesquels, que tu le veuilles ou non, sont aussi les tiens.
- Jamais de la vie !
- Et cesse de faire semblant de te croire différent, de te poser en juge d'un pseudo-autre. Tu vois bien que tu parles tout seul.
- Alors, pourquoi me réponds-tu?
- Je ne te réponds pas, c'est toi qui te réponds.
- Non !
- Si !
- Non !
- Si !
-
- Ah, tu vois que j'ai raison.
- ... Il n'y a jamais... jamais... eu de tulipes... bleues, dans le jardin.
- ... » .

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