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Nouvelle
de la mouche.
« Il n’est pas d’écrivain profond qui n’ait,
un jour, dit quelque chose au sujet des mouches. », écrit
l’écrivain Vila-Matas dans son Journal volubile. Et il ajoute
plus loin, citant Augusto Monterrosso, une sommité en matière
d’insectes : « Il y a trois sujets à traiter : l’amour,
la mort et les mouches. ».
Eh bien moi, j’ai écrit deux textes sur les mouches.
Le premier, je n’avais pas vingt ans et comme il me semblait que
je n’avais pas de temps à perdre et sans avoir lu Monterrosso,
j’ai écrit un poème en prose sur la mort et les mouches
intitulé modestement, très modestement Les mouches ; là
encore, tout comme Vila-Matas l’écrit, le narrateur sur son
lit d’agonie pense que toute sa vie il n’a connu que la même
mouche qui vient l’assister pour ses derniers instants. Elle l’aide,
en quelque sorte, à se voir mourir.
Le second texte vingt ans plus tard, et comme il me semblait que je n’avais
pas de temps à perdre, là encore j’ai cumulé
l’amour et les mouches (plus exactement la mouche, toujours la même)
; c’est une courte nouvelle dont le titre moins modeste est Assassine
ou passionnée ; les sentiments du narrateur, en délicatesse
avec le réel, glissent de la mouche à sa femme. Ou inversement.
C’est drôle. Je ne m’imagine pas pareille confusion.
Entre ces deux textes, rien ! Je voulais devenir écrivain, mais
je n’avais rien écrit d’autre que ce poème et
cette nouvelle. Tous mes efforts pour écrire un roman, ne serait-ce
qu’une page avait été vains. Pendant vingt ans, tous
les jours pourtant, je m’étais installé à mon
bureau devant la page blanche, le stylo en main, attendant la première
phrase, le premier mot de la première phrase qui ne venait jamais.
Non pas que mon esprit soit aussi vide, aussi blanc que l’était
la feuille, mais des millions de mots se pressaient dans ma tête
et je n’arrivais à me décider pour un seul. Sans doute
en aurais-je jeté un au hasard sur la page que d’autres auraient
suivi, seraient venus le rejoindre pour composer une phrase ; celle-ci
en aurait, par le même phénomène d’agglutinement,
entraîné une autre et de phrase en phrase, j’aurais
écrit un livre ; le livre lui-même en aurait appelé
d’autres, et j’aurais, de livre en livre, bâti une œuvre.
J’avais beau, chaque jour, changer de page blanche, pour conjurer
celle de la veille, aucune, durant vingt ans, n’a été
touchée par un seul mot, pendant mes heures d’écriture
(je les appelais ainsi tant j’étais habité par le
désir d’écrire). Je demeurais là, la plume
du stylo à quelques centimètres de la feuille, réduisant
au maximum la distance de ma main à la feuille afin que le temps
d’hésitation, si un mot s’imposait, soit le plus infime
possible et ne me permette pas de le retenir pour une raison quelconque.
J’en avais l’absolue conviction : un mot et c’était
l’œuvre.
Peut-être est-ce pour cela que je suis resté des heures et
des heures, jour après jour pendant vingt ans figé dans
la même posture ; je n’étais que trop conscient de
l’importance de ce premier mot dont dépendait l’œuvre,
de cet élément premier qui déciderait du tout.
Quiconque venait me voir, lors de mes heures d’écriture me
trouvait assis, rivé à la page que je ne pouvais quitter,
de peur de laisser passer le mot originel. Me voyant ainsi, dans ce terrible
état de tension, le stylo levé, mes visiteurs, croyant m’avoir
interrompu, toujours se retiraient silencieusement, espérant, me
disaient-ils ensuite, ne pas avoir contrarié mon inspiration.
Je les rassurais quand je les retrouvais. Et ils me confiaient la troublante
impression qu’ils avaient ressentie à me voir ainsi à
ma table, ployé sous un joug invisible, le bras plié comme
pour une envoûtante transfusion.
Écrire, me disaient-ils, ne paraît pas être une partie
de plaisir.
Je leur souriais, ne sachant que dire. Excepté, mon unique poème,
je ne savais pas ce qu’était écrire.
Les années passant, mes amis renoncèrent à me demander
de pouvoir lire ce que j’étais censé écrire.
Je suppose qu’ils n’imaginaient pas que je n’aie, pendant
tout ce temps, jamais écrit un mot. Sans doute, pensaient-ils,
que je jetais les manuscrits dont j’étais mécontent,
connaissant mon souci de perfection. Ou encore, que j’étais
en possession d’une œuvre insolite que j’hésitais
à rendre publique. Hypothèse que l’avenir conforta.
Souvent, lorsque j’étais immobile face à la page hypnotique
j’entendais un bourdonnement familier. C’était une
mouche. Sans remuer la tête, j’essayais des yeux de la repérer.
Et parfois, je la voyais sur la vitre, le mur, la couverture d’un
livre, sur mon poème toujours placé devant moi. Tous les
soirs, à dix-huit heures seize, heure à laquelle j’arrêtais
d’écrire, je réécrivais mon poème sur
la page qui m’avait fait faux bond, et que je ne voulais pas perdre,
jeter invaincue dans la corbeille. J’octroyais donc tous les jours,
à heure fixe, à chacune de ces pages qui pendant huit heures
m’avaient tenu aimanté, vingt-quatre heures de répit,
pour le seul plaisir d’entendre le grattement, que j’avais
tout ce temps espéré, de ma plume sur la feuille.
La mouche revenait souvent sur le poème. J’y voyais comme
un signe.
Au fil des années, la mouche s’est faite plus familière.
Elle s’aventurait toujours plus près de moi ; jusqu’au
jour où elle s’est posée sur ma main et s’est
mise à vibrer. À part le chatouillement que cette vibration
me causait, la présence de la mouche ne m’apportait rien
de plus. Je continuais à ne pas écrire, à ne pas
trouver le mot par excès de mots.
La mouche avait un comportement curieux, plus elle s’approchait
de la feuille plus elle semblait excitée.
Plus je l’observais du coin de l’œil, plus elle m’intéressait.
C’est vrai, que dans sa solitude, un écrivain, même
s’il n’écrit pas et surtout s’il n’écrit
pas, finit par entretenir avec tout ce qui l’entoure des relations
extrêmement denses, à tisser avec la moindre mouche des liens
particuliers, et ces liens avec les années lui deviennent chers,
même nécessaires. Quant à moi, d’année
en année, j’ai fini par avoir du mal à me concentrer
en l’absence de ma mouche. Le résultat était le même,
néanmoins mon sentiment de dépit, de frustration s’en
trouvait atténué du fait d’une certaine distraction
qui affadissait ma tension habituelle.
Heureusement, cette absence était rare, et nous nous retrouvions
au bureau, moi, tendu, et elle, vibrante.
Enfin, arriva ce qui devait arriver. Je ne sais, mais je le crois ardemment,
si la seule influence de la mouche m’inspira, quoi qu’il en
soit, j’écrivis enfin le mot tant attendu. Et comme je l’avais
toujours su, ce mot en entraîna un autre, les phrases succédèrent
aux phrases, et c’est ainsi que j’écrivis mon second
texte sur la mouche et l’amour.
Je n’arrivais pas à croire au terme de cette nouvelle que
j’en étais l’auteur. Je regardais la mouche avec reconnaissance.
De toute évidence, elle n’était pas pour rien dans
l’interruption de mon silence littéraire de vingt ans. D’ailleurs,
elle aussi paraissait satisfaite ; elle ne vibrait plus aussi nerveusement
et voletait au-dessus des pages que je relisais, une manière pour
elle de participer à ma lecture.
Comme j’en étais satisfait, je voulus faire lire ma nouvelle
à mes amis, l’envoyer à un éditeur. Alors,
je fis ce que je m’étais toujours refusé de faire,
de crainte de rompre le charme de l’écrivain : j’achetai
un ordinateur. J’allais recopier mon texte, le mettre au propre
et le donner à lire.
Le lendemain, mon texte recopié, je retournai devant la page blanche…
qui, misère, le resta tout le jour. Puis les jours suivants. Je
fus pris d’une angoisse à l’idée, pour vingt
ans encore, d’être réduit au silence.
Le pire, en ces moments d’extrême confusion, fut les réactions
mitigées de mes amis ; la politesse, l’amitié masquaient
à peine leur déception.
À l’annonce de ma proposition de lecture, tous avaient répondu
avec une avide curiosité, impatients de savoir ce que j’avais
bien pu écrire pendant toutes ces années. À tous,
j’avais distribué, parfaitement dactylographiée (ce
dont je n’étais pas peu fier), la première pierre
de mon chef-d’œuvre.
Là-dessus, tombèrent les refus formels des éditeurs
auxquels j’avais adressé Assassine ou passionnée qui
avait pourtant eu l’heur de plaire à ma mouche.
Ma mouche ! J’étais tellement désemparé que
je l’avais complètement délaissée. Plus aucune
nouvelle d’elle. La perte de cette petite mouche qui m’avait
si bien inspiré laissait un vide irremplaçable dans mon
bureau et dans mon esprit. Je me mis à penser sans cesse à
elle ; seul devant ma feuille, je contemplais ma main, nue, déserte,
sans la mouche. Jusqu’à un soir où, à dix-huit
seize, décidant de recopier ma nouvelle directement au propre,
j’ouvris le tiroir où était rangé le clavier
de l’ordinateur ; je découvris ma mouche, inerte entre les
touches. Je crus qu’elle était morte, et cela peu paraître
ridicule, j’en ai éprouvé un tel désarroi que
j’ai cru que je ne m’en remettrais jamais. Quand tout à
coup, une aile frémit, et ma mouche émit un faible bourdonnement.
Vite, je lui donnai les premiers soins, la nourris. Grâce à
moi, elle fut vite sur pattes. Elle ne me lâchait plus d’une
semelle. Elle ne m’en voulait pas de l’avoir abandonnée
dans le tiroir. C’est tout juste si elle volait ; toujours posée
sur moi, elle ne me quittait plus.
Et puis, les jours reprirent leur cours monotone. Devant ma feuille, je
voyais l’œuvre s’éloigner. Je commençais
à être découragé. Vingt ans en suspens au dessus
du vide créatif, vingt ans pour en arriver à un texte dédaigné.
Je ne sentais plus en moi la volonté de recommencer, vingt ans
encore, à rester impuissant par trop de puissance (c’était
mon explication ; ce n’était pas la bonne) à guetter
sur la page la naissance d’un nouveau mot, comme s’il allait
sourdre de la feuille.
Ma mouche d’ailleurs semblait le sentir comme moi ; elle ne venait
plus que rarement sur la main où elle avait joué un rôle
si important. Je ne lui faisais pas de reproche ; elle avait donné
ce qu’elle avait à donner et désormais m’accordait
sa présence, ce qui déjà me comblait.
Non, le plus souvent, elle retournait dans le tiroir que, par prudence,
je laissais maintenant toujours ouvert.
C’est de ce tiroir que j’entendis la vibration particulière
; ma mouche voletait dans le tiroir. Je m’approchai. Elle vibrait
sur une touche : le « l ». J’allais me retourner à
ma place, quand elle passa du « l » au « e ».
Puis, elle changea de touche.
Davantage par jeu que pour toute autre raison, je notai la lettre : un
« g ». Leg ? « Legs » s’écrit avec
un « s » ; à moins que ma mouche soit anglophone. Et
qu’elle me reproche de passer mon travail par-dessus la jambe ?
J’attendis le « s ». Elle se posa sur le « o ».
Lego. Le jeu de construction. Après un soupir, je me détournai
du clavier mais la mouche ne l’entendit pas ainsi, elle se mit à
bourdonner comme elle ne l’avait jamais fait. Je vis qu’elle
ne plaisantait pas. Je pris un papier et revins donc sur mes pas pour
noter les touches sur lesquelles elle se posait. Apparemment, elle ne
demandait pas autre chose.
Heureuse surprise, ce fut moins long que je l’avais craint.
legomerircéàrediatxuepej.
Voilà, pourquoi cette mouche capricieuse avait vrombi. Des lettres
dans le désordre. Je ne suis pas doué pour les jeux de lettres,
mais là, même pas d’espoir d’une anagramme.
Me voyant déboussolé, voilà ma mouche qui repart
de plus belle danser sur les touches. Là, elle ne traîna
pas ; en quelques coups d’ailes, elle virevolta sur treize lettres
pour moi tout aussi énigmatique.
Nodéhportsuob.
C’est alors qu’elle se posa sur la dernière lettre
pour remonter, de lettre ne lettre, jusqu’à la première
: boustrophédon.
Boustrophédon ! Ma mouche n’était pas née de
la dernière pluie ; elle avait appris à lire au moins cinq
siècles avant Jésus Christ. Elle écrivait comme elle
avait appris à lire, aussi bien en avançant qu’en
reculant. En suivant, comme le bœuf son sillon, arrivée en
bout de ligne et repartant de la fin de la ligne suivante. Sans espace,
sans ponctuation, sans majuscule. Encore heureux que les lettres du clavier
ne s’inversaient pas, m’évitant une lecture en miroir.
À la lumière de cette découverte, j’entrepris
de décrypter le premier message : « Je peux t’aider
à écrire, Mogel ».
Ma mouche connaissait mon nom ! Mogel.
Et elle se proposait de m’aider. Et venant d’elle, tout devenait
possible. Imaginez, une mouche de 2500 ans ; elle en avait vu des choses.
Cette mouche était une mine de savoir.
Je restai sans voix. Près de moi, ma mouche battait des ailes de
contentement. Jamais, je n’ai éprouvé un pareil sentiment
de puissance que celui qui me submergea en cet instant.
Je ne pus y résister. Impossible d’attendre ; j’avais
trop attendu. Vingt ans courbé devant la feuille, asservi par elle
! Elle allait désormais subir notre loi, le génie créatif,
uni de ma mouche et de moi. J’allumai l’ordinateur ; et m’installai
au clavier.
Prête ! demandai-je à ma mouche. Et ma ballerine s’envola
à tire-d'aile, effleurant de ses pattes de mouche les touches,
mes doigts à sa suite l’accompagnant faisant jaillir les
lettres sur l’écran. Nous étions pareils à
deux pianistes jouant à quatre mains. Comme des notes, une ligne
sur deux, inversées, les lettres se suivaient dans leur sillon,
délivrant dans le sens qui est le nôtre des fragments de
texte dont la teneur m’échappait, mais qui m’étourdissaient.
Je tapais et je suivais des yeux le texte serpenter, tentais de décrypter
les passages inversés.
Toute la nuit, sans une hésitation, comme si elle lisait dans un
livre ouvert inscrit dans sa mémoire qui avait vu tant de choses,
recueilli tant d’émotions, ma mouche continuait sa danse
sur clavier. Et mes doigts la suivaient la frôlaient, avec toujours
un temps de retard qu’ils leur fallaient combler.
Tout à notre ouvrage, nous ne vîmes même pas le jour
se lever. Inlassablement, et tout au long du jour, ma mouche et mes doigts
continuèrent leur ballet, le crépitement des touches répondait
au bourdonnement inépuisable de ma créatrice. Aux approches
du soir, pris dans une sorte de fièvre les dernières lettres
fusèrent sur l’écran et à dix-huit heures seize
j’inscrivis le mot fin. Et dans la même seconde tapais sur
la touche du point final où s’était arrêtée
ma mouche. Tuée nette ! Ecrasée sur la touche finale par
mon index qui l’avait suivi comme son ombre.
Le temps a passé. Pourtant aujourd’hui encore, les mots
se figent, se refusant à dire la douleur qui persiste en moi.
Plus tard, pour honorer la mémoire de ma mouche, je décryptai
le texte qu’elle m’avait dicté : une longue nouvelle.
C’était un texte comme personne n’en avait jamais lu
et que tout le monde finit par lire. Les critiques tout comme moi ne trouvèrent
pas les mots pour parler de ce livre, un livre qui résumait toute
la beauté et la sagesse, tout le meilleur de l’homme depuis
qu’il existait.
Personne ne crut que j’en étais l’auteur. Pas plus
qu’on ne m’aurait cru si j’avais révélé
l’identité du véritable auteur.
Le Livre est pour toujours un mystère et moi, je reste prostré,
seul devant mon clavier muet.
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