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Papillon.

Le réel s'arrête à la grille du jardin, à ce moment même. Au-delà, la rue ; quand je n'y suis pas, elle appartient déjà au domaine du rêve.
Le temps est un liseron ; dans le sens inverse des aiguilles d'une montre (ce qui est naturel quand on est liseron mais je ne le sais pas) autour de mon index, je l'enroule, ailleurs.
En ce geste dont je me détache, l'espace aussi se concentre. De fleur en fleur, la chaleur bourdonne, tremblante dans l'air lourd.
Les franges de l'heure passée déjà s'effilochent. L'instant pour l'heure est peu de chose, de toute façon sans aucun lien avec les aiguilles ciselées de l'horloge dans la salle de séjour, silencieuse et fraîche.
La présence convenue des secondes m'est étrangère. Seuls, les gestes remplacent les gestes, et les pensées, les pensées, ponctuent le temps. Rien ne change au jardin puisque tout revient. Les fleurs sans nom s'ouvrent et se referment. Les noms d'ailleurs résonnent incertains sans se fixer aux choses ; il y a pour moi séparés, un monde sonore et un monde tangible dans l'attente de se fondre.
Le mot « rose », quand il traverse le silence, semble naître de lui, vaciller dans l'air chaud, planer hésitant autour de cette fleur ou cette autre pareil à un parfum sans savoir où se poser, sans retrouver celle dont il émane.
Je regarde le rouge, l'or ou l'azur, les formes, ombelles ou corolles des fleurs innommées et m'apparaît l'écho du mot qui sans choisir vibre et s'atténue autour d'elles.
De même « papillon » semble voleter en vain après cette étrange fleur aux desseins imprévus, détachée de sa tige.
« Regarde un papillon ! »
Mon regard, dans le jardin, cherche le mot comme la chose. Le doigt qui souligne la phrase est-il le papillon ? J'interroge des yeux les yeux qui me regardent puis se détournent.
« Là ! »
Là ? Où est-ce là ? Où se cache-t-il dans ce laps de vie ? Parmi les feuilles des arbres qui sont autant de noms bruissants, inconnus ou cachés ? Dans ce ciel ensoleillé aussitôt mouillé de larmes ? A l'horizon des haies recouvertes de troènes ?
« Là !! Là ! Sur la rose ! Le papillon sur la rose ! Le papillon ! Regarde ! »
Papillon ? Papillon ? Rose ? Là !
La fleur qui vole s'est trompée de tige occupée par une autre en qui elle cherche à se confondre, à se blottir, pour soudainement s'en détacher, s'envoler à nouveau.
« Tu as vu le papillon ! ? Il s'est envolé. Regarde-le ! »
Et le doigt de poursuivre dans l'espace et la phrase et la fleur en déséquilibre toujours rattrapé.
« Là ! »
Malgré les pirouettes et les revirements aériens déroutant le regard, le mot, en un souffle, a rejoint la fleur vagabonde qui ne sera plus jamais fleur.
Papillon !
Et je m'envole à mon tour très haut au-dessus des fleurs, plus haut encore que les pointes des haies. Je tourne, je tourne, et le paysage aussi tourne autour de moi : la maison qui passe, qui passe, les lignes verticales et fuyantes que sont les barreaux et troncs d'arbres, le disque d'herbe tournoyant à l'envers, le mur de brique rouge poursuivant le portail aussitôt disparu, les croisillons de la tonnelle...
Je tournoie léger dans l'air dense d'été, porté par un rire, accompagné d'une phrase dont les mots se délient, se distendent dans la ronde, pour me prendre à jamais dans leur cercle : « Regardez !... Regardez !... le papillon ! »

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