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Petits-gris.
Pierre fait semblant de jouer avec deux petits-gris. Le premier, il l'a
vu aussitôt la porte du pavillon fermée, rampant sur le ventre
de la balustre. Le second, il l'a cherché et trouvé, collé
au pied du mur de briques rouges.
En l'arrachant à la pierre sur laquelle l'escargot s'habituait
lentement au printemps naissant, il fît entendre un léger
craquement. La mince pellicule secrétée par le petit-gris
pour être tout à fait chez lui, s'était à demi-déchirée.
Pierre en l'observant attentivement, trouva qu'elle ressemblait à
un minuscule et circulaire parchemin. Il la regarda de plus près
dans l'espoir d'y découvrir quelque microscopique écriture:
peut-être le petit-gris avait-il rédigé ses mémoires
d'hiver, un journal intime dans une coquille, souvenirs hélicoïdaux?
Mais aucun signe visible… ou uniquement lisible par un œil
se balançant au bout d’un tentacule.
Pierre se dit qu'il était venu trop tôt. Tant pis ! Il suivit
plusieurs fois de la pulpe du doigt la spirale chagrinée du vortex
jusqu'au sommet, éprouvant un sentiment à chaque fois accru
de vertige, de malaise. Il n'aimait pas ce mouvement, même infime.
Il enleva complètement le petit parchemin, le froissa entre le
pouce et l'index et réduisit en poudre les hypothétiques
messages secrets qui évoquaient l'hiver. Puis il retourna vers
le perron, contournant au centre du jardin, le parterre elliptique où
quantité de bulbes attendaient leur heure ; d'ici peu fleuriraient
avec d'infinies nuances, les variétés de tulipes que son
grand-père, l'automne dernier, avait plantées.
Il se rappela les perroquets. Tout d'abord, il avait cru à une
plaisanterie de son grand-père. Il n'avait cru qu'à moitié
aux fleurs-oiseaux. Les chants de fleurs l'avaient laissé perplexe.
Et il avait souri quand son grand- père l'avait prévenu
qu'au printemps prochain, le gazouillis des bourgeons le réveillerait
dès l'aurore.
Il lui avait conseillé également de ne plus mentir au jardin
car les tulipes répèteraient inlassablement ses mensonges
jusqu'à la fanaison – un temps suffisant pour que tout le
monde sût combien Pierre, le Pierre du jardin aux perroquets, était
menteur.
Ses explications données, le grand-père de Pierre avait
montré à son petit-fils un sachet de perroquets. C'était
écrit ! Tulipes perroquets. Pierre avait dû accepter la vérité
ambiguë.
Il passa sous la tonnelle, pour le plaisir. Il fit même marche arrière
pour repasser à nouveau sous ce pont végétal. Il
avait l'impression d'une arche entre deux mondes distincts, qu'il continuait
à vivre dans l'un quand il était dans l'autre, qu'il vivait
deux vies parallèles, de chaque côté de la tonnelle
dans lesquelles il allait et venait sans mise au point nécessaire,
comme on passe du rêve à la réalité ou de la
réalité au rêve.
De chaque côté de la tonnelle, étaient deux mondes
où les volubilis cet été modifieraient leurs couleurs
au fil du temps, de l'aube à midi, du bleu nuit au rose, puis se
refermeraient.
Si Pierre fait semblant de jouer avec deux petits-gris, les pose sur la
main-courante et les regarde, immobile, au pied de la rampe qui paraît
si haute, c'est que son grand- père meurt dans la chambre où
les roses grimpantes bientôt feront face aux perroquets.
Lorsque Pierre accompagné de sa mère est arrivé sur
le seuil du pavillon, sa grand-mère est sortie avant qu'il ne frappe
à la porte comme il aimait le faire : elle avait les yeux embués
de larmes, elle s'efforça pourtant de sourire. Pierre remarqua
qu'elle fit fugitivement "non" de la tête en réponse
à un regard anxieux de sa mère.
La grand-mère dit à Pierre qu'il allait faire beau, qu'il
aille donc profiter du beau temps. Elle l'embrassa, le serrant plus fort
que d'habitude, pendant que la mère de Pierre entrait dans la maison,
et lui dit encore: « Tu vas être sage, hein !… tu es
grand maintenant ». La porte s'est refermée devant Pierre
qui, se retournant, a vu le petit-gris : c'est à cet instant, il
n'aurait pu dire pourquoi ni comment, descendant d'un pas lourd les marches
une à une, qu'il sût que son grand-père, au printemps,
ne verrait, ni n'entendrait les perroquets, ne passerait plus sous la
tonnelle.
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