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Promenade.
J’ai marché en forêt comme dans un poème ; j’ai
suivi des phrases sinueuses jusqu’à me perdre. Quel chemin
prendre à la croisée des idées passagères
? Adossé à un arbre imaginaire, j’ai regardé
alentour les mots buissonnants ; ils sont curieux ! Ils semblent inspecter
autant qu’on les inspecte. Feignez l’indifférence et
ils vont s’approcher, à la lisière de la page ; mais
il suffit d’une pensée brusque et les voilà qui disparaissent
sans laisser de traces, comme s’ils n’avaient jamais existé,
et vous laissent là, à vous demander si vous ne les avez
pas rêvé. Écartant feuilles et branches de la main,
j’ai fait quelques pas, sans chercher à m’éloigner
de ce lieu sans nom au milieu de tant de mots ; je voulais surtout en
saisir quelques-uns, connaître leur histoire. Et de fait, me déplaçant,
même insensiblement, je passais dans des temps différents
où les mots changeaient de sens, comme un même paysage selon
les saisons. Il suffisait que je les regarde d’une certaine façon
pour qu’ils se mettent à exprimer autre chose qu’à
l’instant d’avant, à révéler autant de
nuances qu’un feuillage en automne. Ils avaient décidément
plus d’un moyen de fuir, d’échapper à mes menées.
Ils se fondaient par exemple les uns aux autres, signifiant ainsi qu’ils
n’allaient pas si facilement se laisser enfermer dans le piège
grossier d’une seule définition. Et durant cette seconde
(pour ne pas la nommer) de suspens pendant laquelle j’hésitais
entre les deux ou trois sens possibles d’un même mot, il en
profitait pour se glisser dans un autre fourré de mots embroussaillés
où je le distinguais à peine. J’avais beau tenter
d’écrire tous ces bruissements de sens, ces frôlements,
et ces formes imprécises, aperçues, disparues, j’avais
toujours l’impression de traduire une autre réalité
que celle qui se donnait si fugitivement à voir, et sous tant d’apparences.
Le mot que je me décidais à employer était toujours
en retard sur celui que j’avais entrevu ; il m’apparaissait
comme le double incertain de celui devenu ombre, perdu dans les taillis
bruissants, et même comme un simulacre de mot, un faux-semblant
auquel je devais me résoudre pour, accompagné d’un
autre, tout aussi peu sûr, arriver à composer quelques phrases
qui rendent compte, même imparfaitement, de cette réelle
promenade dans une forêt de mots pareille à un poème.
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