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qui est qui ?
« Tout à fait ! Mais ce monde est un tissu de bizarreries.
Je ne parle pas pour vous Madame Chose.
- Pour qui donc alors ?
- Non mais prenez Monsieur Sansnom, si ! prenez-le. Vous connaissez Monsieur
Sansnom ?
- Si je le connais ! !… non.
- Mais si Monsieur Sansnom !
- Monsieur Sansnom ? Monsieur Sansnom ?
- Mais si Monsieur Sansnom !
- Monsieur Sansnom ?
- Mais si Monsieur Sansnom ! !
- Ah…Monsieur Sansnom…
- Oui.
- Monsieur Sansnom ! Si je le connais ?!
- Oui.
- Non.
- Bon, eh bien voilà un homme qui, pour tout l’or du monde…
- Tout l’or du monde ?
- Tsst , pour tout l’or du monde, en été…
- En été ?
- En été ! n’achèterait pas une demi-livre
de beurre à l’épicerie du coin et qui, dès
que l’hiver arrive n’hésite pas à faire cinq
cents kilomètres en voiture…
- En voiture !
- En voiture, pour visiter le Salon de L’Agriculture.
- Si ce n’est pas malheureux !
- Bien sûr que si ça l’est. Et c’est ce même
homme qui va faire, un jeudi…
- Il va faire un jeudi ?
- Non, qui va faire… un jeudi, une omelette aux fines herbes…
- Un jeudi une omelette aux fines herbes… ?
- Et le vendredi, une norvégienne !
- Une norvégienne…
- Et le samedi…
- Le samedi…
- Une au jambon.
- Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est
pas sectaire.
- Je n’ai pas dit cela.
- Non.
- Mais essayez donc un lundi en huit…
- Un lundi en huit… comme un huit ?
- Non en huit. Pas lundi là. Mais en huit.
- Oui.
- Essayez donc de lui demander de vous dessiner la carte des Deux-Sèvres
et vous verrez.
- Oui.
- Vous verrez !
- Ah bon, il ne voudra pas dessiner la carte des Deux-Sèvres ?
- Pour rien au monde.
- Rien au monde ?
- Rien au monde.
- Quand même… un lundi… en huit !
- Non, non, non. Je vous dis que non.
- Ah ?
- Bah tiens.
- Bah, c’est curieux.
- C’est curieux mais c’est comme ça.
- Même si on le forçait ?
- Ah ça ! Si on le forçait ?
- Oui, si on le forçait.
- Je ne sais pas.
- Vous ne savez pas ?
- Je ne sais pas. S’il fallait qu’il le fasse, il faudrait
bien qu’il le fasse, il ferait bien comme tout le monde, tout Monsieur
Sansnom qu’il est.
- Ah, ah…
- Bah tiens !
- Enfin ça m’étonne un peu…
- Quoi ?
- Sans mettre votre parole en doute, Madame Presqu’île…
à le voir comme ça…
- Oui.
- On ne croirait pas qu’il est sujet…
- Vous le connaissez mal !
- … à de telles sautes d’humeur.
- Vous le connaissez mal !
- Quand même une demi-livre de beurre !
- Je dois dire à sa décharge que l’épicerie
du coin a changé de propriétaire.
- Vous pouvez le dire à sa décharge mais pas à moi
! Je sais bien que l’épicerie a changé de propriétaire
mais qu’est-ce que ça change dans le fond ?
- Rien.
- Ce serait trop facile, si, parce ce que l’épicerie du coin
changeait de propriétaire, tout le monde allait au Salon de l’Agriculture
en voiture !
- Et en hiver !
- Et en hiver ! Il faut quand même avoir les pieds sur terre.
- Il y a intérêt.
- Nous ne sommes plus des enfants. Moi j’y vais bien à l’épicerie
du coin ! Je ne fais pas tant de manières. Et pourtant…
- Et pourtant ?
- Et pourtant, j’aurais beau jeu de dire : " l’épicerie
a changé de propriétaire, alors puisque c’est comme
ça… cet hiver… direction le Salon de l’Agriculture
! " Après tout, moi, je suis bien Normande de par ma mère.
- De Parme amer ? le jambon ?
- D’origine.
- Oui, mais enfin, il est Nantais.
- Peut-être. Mais Nantais ou pas, l’épicerie du coin
reste et restera l’épicerie du coin ! Non mais vous vous
voyez…
- Vous vouvoyez ? Toujours.
- Non vous ! Vous, vous voyez, un lundi en huit dire à votre mari,
je ne dessinerai pas la carte des Deux-Sèvres alors que le samedi
vous lui auriez fait une omelette au jambon…
- De Parme amer d’origine ?
- Par exemple. Vous ne croyez pas qu’il vous dirait : "Oh là
là ! oh là ! où tu vas ? où tu vas là
? "… et il n’aurait pas tort.
- Ah ça, il ne faudrait pas que je m’amuse à ces petits
jeux-là avec Robert. Ça n’irait pas.
- Bah tiens.
- Oh ça n’irait pas. Passe encore que je peigne les bananes
en bleu mais il y a des limites.
- Évidemment.
- Vous n’êtes pas d’accord avec moi ?
- Évidemment. Il y a quand même une marge entre refuser d’aller
à l’épicerie du coin ou, je ne sais pas moi, dessiner
les Deux-Sèvres, quand même les Deux-Sèvres ! il ne
faut pas exagérer… et de peindre gentiment les bananes en
bleu. Je ne sais pas si vous saisissez la différence ?
- Si je la saisis ? Si ! je la saisis.
- C’est comme si vous disiez que sous prétexte que je suis
fille unique, je devrais m’abstenir de me changer en poule quand
ça me chante.
- Oh jamais ! jamais je ne dirais cela.
- Ce serait absurde !
- Totalement absurde.
- Totalement !
- Absurde… vous vous changez souvent en poule ?
- Pas assez à mon goût. Le temps ! Le temps ! Toujours le
temps. Ah avant. Oh là là… Au début de mon
mariage, qu’est-ce que je pouvais me changer en poule ! Vous savez
comment sont les couples ?
- Si je le sais ? non.
- Et bien, dès que Lucien me disait un mot de travers ou revenait
trop tard de chez les renards – au début, il fallait bien
gagner sa vie ; Lucien prenait ce qu’il trouvait, on ne faisait
pas les fiers, aujourd’hui…
- Ne m’en parlez pas.
- Aujourd’hui…
- Ne m’en parlez pas je vous dis.
- Bref, Lucien avait trouvé un petit job chez les renards, ça
nous permettait de faire cuire la marmite…
- C’était mieux que rien.
- De joindre les deux bouts…
- C’est toujours mieux que rien.
- On en voit tellement qui tire le diable par la queue…
- On ne voit plus que cela, c’en est devenu une honte.
- Vous voulez dire que c’en est presque gênant.
- Non que c’en est vraiment une honte.
- Eh bien quand il rentrait à 19h08, je me disais : " Mais
qu’est-ce qu’il fait ? Mais qu’est-ce qu’il fait
? Je parie qu’il est encore en train de traîner avec les renards
! " Cela me mettait hors de moi et je me changeais en poule.
- Bien fait pour lui !
- Quand Lucien rentrait, qu’il me voyait dans cet état, il
n’y avait pas besoin de lui faire un dessin.
- Même pas un petit ? Des Deux-Sèvres ?
- Pouh ! Il comprenait tout de suite. Il allait dans la salle de bains
pour se peigner en arrière et il revenait impassible dans le salon
afin de découper toutes les lettres A du journal : il n’y
avait que cela qui me calmait.
- C’est ce qu’il y a de plus efficace.
- Au début il avait bien essayé de me parler…
- Inutile.
- … de me raisonner…
- Ça ne sert à rien !
- Ça… ne… sert… à rien ! Allez raisonner
une poule.
- Je m’en garderais bien.
- Et bien vous en ferait. Lui, il me disait : " Si tu crois que cela
m’amuse de passer mes journées avec des renards ! Surtout
de ce temps-là ! tu ne crois pas que je préférerais
rester à la maison à découper tranquillement les
A qui s’accumulent ! Hein ! qui va le faire à ma place ?
personne ! "
- C’est vrai.
- C’est vrai mais je m’en fichais ! vous savez comment c’est
les jeunes mariés ?
- Non, non.
- Et lui de continuer : " je te prie de ne pas me faire cette tête-là
! Dis-toi bien que de glapir…"
- Le lapin glapit.
- Le renard aussi.
- L’épervier glapit.
- Oui mais le renard aussi.
- L’aigle…
- L’aigle glatit !
- Tiens ?
- Oui… " que de glapir… "
- ?
- Si ! l’aigle glatit. C’est tout ce qu’il sait faire.
- C’est pas mal quand même.
- C’est bien… pour un aigle.
- Donc ?
- " Que de glapir à longueur de journée avec des renards
qui n’ont pas fait beaucoup d’études, tu l’admettras
avec moi…"
- Et vous l’admettiez ?
- Pas du tout. Oh j’avais un foutu caractère.
- Ce qui est mieux que de ne pas en avoir du tout.
- Quand même, j’avais un sacré caractère…
- Oui mais c’est mieux.
- Quand même. Et lui : " avec lesquels on ne sait jamais trop
sur quel pied danser… "
- Ça !
- " …un jour ça va, un autre jour ça ne va pas.
Vraiment ! et tout ça pourquoi ? tu veux me le dire ! "
- Et vous le lui disiez ?
- Non je ne le lui disais pas ! je picorais par-ci, par-là, l’air
dédaigneux. Je m’en rends compte désormais. Mais à
l’époque, j’étais jeune, vous savez ce que c’est…
- Oh non et j’aime mieux pas.
- Et comme vous avez raison. Mais moi, je trouvais plus facile de gratter
de la patte et de glousser plutôt que de prendre mes responsabilités.
- C’est vrai, c’est plus facile.
- Et puis je ne voulais pas entrer dans une conversation dans laquelle,
je le savais, je n’aurais pas eu gain de cause. Surtout, surtout
devant un homme comme Lucien qui vous découpait quatre à
cinq cents A dans une journée.
- Ah quand même !
- Eh oui.
- Remarquez, je me mets à votre place.
- Non, ne faites pas cela ! Où irai-je si vous vous mettez à
ma place ? Que deviendrai-je ?
- Vous prendrez la mienne.
- Je n’oserai jamais.
- Si ! enfin il faut reconnaître que ce doit être terriblement
intimidant d’être en présence d’un tel homme,
qui détient un tel savoir. Même si c’est votre mari…
- Même.
- Moi je sais que j’aurais été dans mes petits souliers
si j’avais rencontré un homme comme cela. Et je ne sais pas
ce que je serais devenue si ses fonctions l’avaient amené
à exercer avec des renards ? Parce que les renards mhhumme, ce
n’est pas pour dire mais ce n’est pas à la portée
de tout le monde et je vois mal Robert, qui n’est pas… idiot,
il colorie tout de même les S en jaune dans le journal.
- Ah quand même.
- Oui mais qu’est-ce que vous voulez, entre nous, il n’a pas
d’ambitions. Pourtant, il les colorie parfaitement.
- Il a le tour de main.
- De par sa profession. Il a acquis une certaine maîtrise. Cependant,
je ne me permettrai pas de le comparer à votre mari.
- Mais vous avez tort. Ce sont deux activités différentes
mais tout aussi respectables.
- Oh non, ne dites pas cela.
- Oh.
- Ne dites pas cela. Le coloriage c’est une chose mais le découpage…
c’est autre chose ! Les études ce n’est pas pareil.
- Ah.
- Les études… on n’y arrive pas comme cela.
- Ah bah c’est « Découpage ».
- C’est bien ce que je disais. Il y a quand même les ciseaux
; il ne faudrait pas l’oublier.
- Ah ça vaut mieux pas. Si vous voulez vous lancer là-dedans,
il faut savoir ce qui vous attend : un moment ou à un autre ce
sera les ciseaux.
- C’est ce qui a toujours fait peur à Robert, je pense.
- Ça peut se comprendre.
- Oui mais je lui disais : " Compte tenu de ton expérience,
fais au moins découpage en S. "
- Oui ce n’est pas tout à fait le même cursus…
ni les mêmes ciseaux.
- C’est ce que je me tuais à lui dire. Mais lui … "
Non ! " Tout ce qu’il trouvait de bon à me dire c’était
qu’il y avait une trop grosse sélection, que seuls les meilleurs
s’en sortaient et d’autant que ses parents étaient
limougeauds…
- Ah cela ne devait pas arranger les choses.
- Non. Mais on n'a rien sans rien.
- À qui le dites-vous !
- À vous ! que ses parents soient limougeauds, je le reconnais,
c’était lourd à porter. Pensez-vous que votre mari
aurait pu faire découpage en A avec des parents limougeauds ?
- Ah, vous me posez une colle. Que dire ? que dire ?
- Ne dites rien si vous ne trouvez rien. Les parents de Robert ne jurent
que par la porcelaine.
- Ça se comprend.
- Bien sûr que cela se comprend ; ce n’est pas sorcier à
comprendre. Mais quand on a des tripes…
- Caen ?
- Quand ! quand on a des tripes, on passe par-dessus…
- On passe pardessus ?
- Au-dessus de tout ça ; la porcelaine, les parents limougeauds…
- Il a recherché la sécurité avec coloriage en S.
- Oui, disons qu’il était sûr de trouver des débouchés.
- C’est vrai que découpage en A offre peu de débouchés…
jusqu’à maintenant, on peut même dire qu’il n’y
en a jamais eu.
- Oui, mais disons que cela apporte une formation et vous permet d’avoir
accès à des postes hautement qualifiés comme avec
les renards par exemple.
- Les renards, les renards…
- Si, même si ce n’est pas reconnu comme tel, même s’ils
n’ont pas bonne presse, il faut plus que du mérite…
- Vous voulez que je vous donne le fond de ma pensée, Madame…
- Presqu’île, si j’ai bien suivi la conversation.
- Et bien les renards, ce n’était pas ce dont rêvait
Lucien, il en est vite revenu. Au début, il pensait que ce pourrait
être un tremplin, un moyen de se faire connaître mais c’est
un univers très surfait ? le monde du renard c’est un monde
très superficiel.
- Ah ?
- Beaucoup de clinquant, d’apparences…pas grand-chose en dessous.
Enfin pas grand-chose de bien intéressant.
- On ne le dirait pas vu de notre petit monde de coloriage en S, si éloigné
de ces hautes sphères…
- Détrompez-vous
Des trompes et qui ?
- Vous.
- Moi ?
- Oui. De plus, compte tenu de mes sautes d’humeur, de mes changements,
j’ai toujours tenu mes distances avec les renards. Lucien, comme
beaucoup d’intellectuels est un grand naïf, il fait vite confiance
et moi, les renards, je les voyais venir.
- Il est vrai qu’ils ont cette réputation.
- Et je vous assure, Madame Presqu’île… cela ne vous
dérange pas que de temps à autre, je vous appelle ainsi
?
- Non, d’autant plus que c’est mon nom.
- Oui mais moi, cela me permet de me rappeler qui je suis, car dans le
feu de la conversation, j’ai parfois des doutes quant à mon
identité.
- Ah ? vous aussi ?
- Parce que vous l’avez ressenti également.
- Oui. Il y a eu des moments où je n’étais plus certaine
d’être qui j’étais et pour tout dire, sans vouloir
vous offenser…
- Allez-y.
- J’avais l’impression d’être vous.
- Vous aussi ?
- Parce que vous aussi…
- Moi aussi. Voilà, là par exemple.
Oui ?
Eh bien , si je vous demandais à brûle-pourpoint ou tout
à trac qui vous êtes, vous me répondriez quoi ?
- Moi ?
- Oui, vous.
Qui je suis ?
- Non mais ne trichez pas ! Vous êtes en train de repartir en arrière
pour essayer de vous retrouver. Moi en toute honnêteté je
n’en sais plus rien.
- Madame Presqu’île ?
- Qui moi ?
- Non moi.
- Vous êtes sûre ?
- Vous m’avez dit il y a vingt lignes si cela ne me dérangeait
pas que vous m’appeliez Madame Presqu’île.
- Vous voyez, vous avez triché.
- Que pouvons-nous faire d’autre pour savoir qui nous sommes ?
- Je ne sais pas. Je ne nous trouve pas très typées.
- C’est le moins que l’on puisse dire.
- Il faudrait peut-être que l’on arrête de dire ce genre
de phrases là.
- C’est-à-dire.
- Ça justement !
- Mais quoi !
- Ça ! Ces phrases !
- Quelles phrases ?
- Ces phrases-là que nous sommes en train de dire et dans lesquelles
nous nous perdons.
- Vous voulez dire, les phrases d’approbation, les remarques…
?
- Par exemple.
- Comme " par exemple ".
- Par exemple.
- Je vois.
- M’oui. Et que nous arrêtions de nous répéter,
l’une et l’autre car c’est là que nous risquons
de nous confondre.
- Vous le pensez ?
- Ah oui j’en suis convaincue Madame… ?
- Attendez…
- Oh c’est pénible.
- Madame Presqu’île!
- Bon je ne vous demanderai pas comment vous en êtes aussi persuadée
mais certainement pas grâce à la teneur de votre discours.
- Oh, je vous en prie.
- Je n’ai pas dit cela pour vous vexer.
- Oui mais quand même…
- Non attendez.
- Oui ?
- Madame Presqu’île ?
- Oui !
- Est-ce que cela vous dérangerait si je vous appelais madame Presquile
tout simplement.
- Madame Presquile tout simplement ?
- Non juste Madame Presquile.
- Non. Mais vous croyez que cela va nous aider à mieux savoir qui
nous sommes.
- Oui Madame Presquile !
- Ne pensez-vous pas que des petites phrases d’identification comme
ça se fait…
- Non madame Presquile.
- Vous savez du genre : " répondit madame Chose ", "
répliqua Mme Presquile ".
- Je vois très bien Madame Presquile.
- Ou bien : " s’offusqua Mme Chose ", " renchérit
Madame Presquile " …
- Oui….Mme Presquile.
- " se dit en elle-même Mme Presquile " .
- Se dit quoi ?
- Je ne sais pas. " Se changer en poule pour un oui, pour un nom,
alors que l'on est marié avec un homme qui a fait découpage
en A, qui fait de son mieux avec les renards, est-ce bien raisonnable
? "
- Pourquoi ça vous dérange ?
- Mais pas du tout ! Je me dirais cela en mon for intérieur et
vous n’en sauriez rien.
- Mais vous n’avez pas de for intérieur.
- Non mais dites donc !
- Je ne dis pas cela pour vous blesser…
- Vous en auriez bien du mal.
- Non…
- Si !
- Ce que je veux dire, c’est que nous sommes dans un dialogue, pas
dans une narration.
- Et alors ?
- Et alors, comment pouvons-nous exprimer nos pensées, nos sentiments
autrement qu’en les exprimant, de vive voix… si je puis dire.
- Mais vous le pouvez.
- Oui, je le peux mais qui m’entend ?
- Moi ! Moi, je vous entends.
- Si vous me le dites.
- Oui je vous le dis. Comment pourrais-je vous le dire si vous-même
ne m’aviez pas entendue ?
- Oui.
- Vous êtes dubitative.
- Un peu…Madame…
- Dites-le vous-même ! Vous allez encore dire que je triche.
- Je dirais Madame Presquile.
- Tiens, tiens…nous commençons à nous reconnaître
?
- J’ai l’impression que je commence à mieux me percevoir.
J’ai l’impression que je suis plutôt fine…c’est
comme cela que je me reconnais.
- Ah oui ?
- Eh oui !
- Ah oui ?
- N’essayez pas de me dérouter, Madame Presquile, je sais
qui vous êtes.
- Vous savez qui je suis c’est sans doute pour cela que, sans cesse,
vous m’appelez Madame Presquile.
- Sans cesse ! n’exagérons rien.
- Si ! Si !
- Comment voulez-vous que je vous appelle ?
- Ce n’est pas la question. Où m’avez vous entendu,
ou vu, dire Madame Chose par-ci, Madame Chose par-là, si ce n’est
à la première phrase.
- Ne m’en veuillez pas, je cherche à savoir qui je suis.
Je ne vois rien là que de très légitime.
- Je ne dis pas le contraire mais ne le faites pas à mon détriment.
- Je n’ai jamais voulu cela.
- Tiens !
- Si c’est parce que j’ai dit que je commençais à
me distinguer, dans le sens premier du terme…
- J’avais compris, merci.
- C’était parce que j’étais fine, cela n’impliquait
nullement que vous ne l’étiez pas.
- Un moment j’ai failli croire le contraire.
- Oh madame… ?
Madame ? Madame ?
- Chose. Madame Presquile.
- Eh bien vous voyez. Nous pouvons très bien être fines toutes
les deux et nous reconnaître néanmoins.
- Tout à fait.
- Sinon il y a toujours la possibilité de mettre nos noms voire
nos initiales devant le tiret.
- Un peu théâtral, non.
- Oui mais pratique pour reprendre notre conversation là où
elle s’est arrêtée.
- Où elle s’est arrêtée… où elle
s’est arrêtée? ?
- Voilà ! à vouloir savoir qui parlait, qui nous étions,
nous avons complètement perdu le fil du sujet.
- Pff ! Quel sujet ?
- Oh quand même, nous parlions de nous.
- Vous parlez de sujets ! Nous ne savions même pas qui parlait ?
- Cela ne nous empêchait pas de nous exprimer, vous avec vos histoires
de poule et de renards…
- Ah voilà ! Je suis celle qui se changeait en poule à 19H
08. Et vous c’est les bananes bleues.
- Exactement.
- Eh bien vous voyez, comme on s’y retrouve.
- Ne m’en parlez pas.
- Attendez, attendez, ne nous emballons pas. Ça se dessine mais
ne nous emballons pas : tout ça ne tient qu’à un fil.
- Celui de la conversation.
- Non, non arrêtons tout cela, sinon nous n’allons jamais
nous en sortir.
- D’accord !
- D’accord qui ?
- D’accord Madame…Chose.
- Ah vous voyez que ce n’est pas si facile.
- Je n’ai jamais dit cela.
- " cela ", vous l’avez dit plusieurs fois.
- Non mais je n’ai jamais dit…
- Je plaisantais.
- Toujours est-il que c’est certainement plus facile avec un petit
papier à côté de soi où il y a marqué
: " Presquile-Banane-Robert-Coloriage en S et Chose-poule/renards-Lucien-découpage
en A. "
- Sûrement !
- Parce que nous, nous travaillons sans filet.
- Exactement.
- Enfin, où en étions-nous.
- Je disais : " Ils ont cette réputation. "
- Qui ?
- Les renards ! Reprenez-vous !
- Me reprendre ? ! Reprendre qui ?
- Arrêtez, vous vous tourmentez inutilement.
- Je n’ai plus envie de me raconter.
- Ah, il faut finir. Jusqu’à maintenant vous avez eu le beau
rôle avec le découpage, les renards mais moi, je n’ai
pas parlé de mes bananes bleues.
- C’est juste. Bon. Les renards, je n’en voulais pas à
la maison. Je ne savais que trop ce qu’ils avaient derrière
la tête. Et avec Lucien Chose, c’est le nom de mon mari…
- C’est bon à savoir. Le mien donc, c’est Robert Presquile.
- Exactement.
- Je précise qu’au début, dans une version antérieure,
Robert s’appelait Bernard. Je ne dis pas cela pour compliquer mais
pour mettre l’accent sur le caractère aléatoire des
identités.
- Vous avez raison toutefois j’aimerais tellement me caractériser
davantage.
- Je ne sais pas si nous en aurons le temps mais nous ferons de notre
mieux.
- Alors ainsi, juste une parenthèse et je reprends mon histoire…
- Enfin notre histoire.
- Oui si vous voulez.
- S’il vous plaît.
- Alors comme ça avant Robert, si vous me permettez de l’appeler
Robert ?
- Faites. Faites. D’autant plus que tout peut changer encore et
qu’il finisse par se prénommer Nicolas.
- Ou Igor ?
- Et pourquoi pas.
- Donc Robert ne s’appelait pas Robert.
- Et comment s’appelait-il ?
- Bernard.
- Bernard ?
- Bah oui Bernard.
- Pourquoi pas.
- Pourquoi pas. C’était il y a plus de dix ans, alors il
n’y avait aucune raison qu’il ne s’appelle pas Bernard.
- Pourquoi, il y en a une maintenant ?
- C’est-à-dire qu’il y a quelqu’un dont le père
s’appelle Bernard.
- Ah je vois.
- Autant Robert.
- Tout à fait.
- Vous me direz si Bernard s’était appelé Lucien comme
Lucien, il aurait pu continuer à s’appeler Bernard.
- À cause du découpage en A.
- Bien évidemment.
- Quand je vous dis que Robert a eu tort de ne pas faire découpage
au moins en S.
- Il a laissé filer sa chance de s’appeler Bernard.
- Eh oui ! Ça, c’est tout Robert.
- Bon ! tournons la page.
- Ce n’est pas à nous de le faire, d’autant plus que
nous en sommes encore au milieu et que si l’on saute des passages,
il risque d’y avoir des incohérences.
- En fin c’était une expression…. écrite de
surcroît.
- Plaît-il ?
- Non rien.
- Continuez, je vous ai interrompue.
- Donc Lucien ayant toujours la tête ailleurs, je ne tenais pas
à ce que nous fréquentions ces collègues de travail
car je ne savais que trop, comme je l’ai déjà dit…
- Ça ne fait pas de mal de le répéter.
- Ce qu’ils avaient derrière la tête.
- Ils vous auraient bien volé dans les plumes, si je puis me permettre
cette expression.
- C’est celle qui convient. On voit que vous connaissez les renards,
vous.
- De réputation, de réputation mais j’ai vécu.
- Vous en avez de la chance.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Parce que moi, j’ai l’impression de n’avoir jamais
vécu et que tout cela ne va pas durer bien longtemps. Et même
là, j’ai à peine la sensation de vivre.
- Oh bah on papote.
- J’avais beau voir que Lucien était sérieux, qu’il
découpait les A comme quelqu’un qui veut réussir,
c’était plus fort que moi, je me changeais en poule pour
un rien. Un mot de travers et ça y était. Un jour, Lucien
recopiait le journal, il voulait voir ce que ça donnait sans les
R. je m’approchai. il avait écrit, je m’en rappellerai
jusqu’à mon dernier souffle : « enco e un d ame dans
la égion : deux ena ds mo ts. » Et il avait ajouté,
en travers, au stylo : « Mystè e ». Un mot de travers
!ça y était ! Je m’étais mis en poule ! Ah
j’étais infernale. Heureusement que Lucien était large
d’esprit, parce que sachant qu’à 19H08, je me changeais
inévitablement en poule s’il n’était pas rentré,
il aurait pu tout aussi bien revenir de son travail avec deux ou trois
renards et je l’aurais senti passer, ça m’aurait fait
passer le goût des caprices.
- Et il ne l’a jamais fait ?
- Jamais.
- Il devait vraiment vous aimer pour agir de la sorte.
- Il le devait.
- Mais pourquoi le devait-il ?
- À cause du contrat.
- Ah vous aviez fait un contrat.
- Bien sûr. Dans notre situation, c’était plus prudent.
Nous étions jeunes.
- Preuve que vous avez vécu.
- Je vous en prie, il ne s’agit pas de ça !
- Continuez.
- Nous ne savions pas si les renards, c’était temporaire
ou pas. Je ne voulais pas avoir d’ennuis non plus avec le C.O.G.
- Le C.O.G. ?
- Le Conseil de l’Ordre des Gallinacées. Il ne rigole pas
avec les usurpations de formes.
- Ils sont si stricts que cela ?
- S’ils sont stricts ! Vous ne pouvez imaginer toutes les démarches
que j’ai dû effectuer auprès du Comité Galliforme
afin d’obtenir l’autorisation qu’il soit stipulé
dans le contrat que les jours où Lucien rentrerait des renards
à 19H08, je puisse, légalement, me changer en poule.
- Ampoule ?
- En… poule !
- Moi, je n’ai jamais eu de problèmes avec les bananes bleues.
- Ce n’est pas pareil. Ils sont plus souples avec la banane. Vous
vous étiez directement adressée à la Chambre des
bananes.
- Oui. Enfin au secteur « banane bleue ».
- Oui j’entends.
- Pardon.
- Je comprends
- Et ils m’ont délivré le permis sans difficulté.
C’est bien simple, je suis à peine restée cinq minutes.
- Cinq minutes ! eh ben, moi ça n’a pas été
le cas. Avec le C.O.G., c’est toujours comme ça. Ils font
traîner, pour voir si vous êtes vraiment convaincu de ce que
vous faites. Ils vous envoient d’un poulailler à un autre.
C’est d’un pénible. D’autant plus que j’aurais
tout à fait pu me passer de leur accord puisque j’avais fait
spécifier dans le contrat que Lucien était tenu de m’aimer,
alors normalement j’étais couverte. Mais je vous l’ai
dit : " Je suis normande de parme amère "
- Et votre mari, vous avait-il fait spécifier que vous deviez l’aimer
aussi ?
- Et non ! Je vous l’ai dit c’est un distrait : il n’y
a pas pensé ou il a oublié, enfin moi je n’ai rien
dit toujours. Je me suis dit en moi-même et là on le peut
puisque je vous le dis, même si nous ne sommes pas dans une narration.
- C’est bien pratique quand même.
- Je me suis dit : « Comme ça, si un jour la Chambre des
Amours me convoque, j’irai le cœur léger. »
- Ce n’est pas trop à la Chambre des Amours que l’on
cherche à vous posséder, ce serait plutôt au Bureau
des Grands Sentiments. Avec eux, on ne sait jamais trop quoi penser. Ils
sont pointilleux, insaisissables. Ils sont chicaneurs. J’ai eu affaire
à eux avant mon mariage avec Ber..Robert. Ma pauvre ! Toutes ces
questions. Qu’est-ce qu’ils ne vont pas chercher ? Et pourquoi
des bananes en bleu ? Et pourquoi pas des rouges ?
- Ça tombe pourtant sous le sens !
- Oui, mais pas pour eux. Justement, le fait que ça tombait "
sous " le sens ne leur permettait pas de saisir ce qui n’avait
besoin d’aucune explication.
- Ils ne voyaient que le sens quoi et non ce qu’il y avait dessous.
- Ne leur demandez pas une once de cervelle.
- Pourtant une once !
-Un seizième de livre…
- Cela fait quand même quelques pages.
- Cela fait surtout trente grammes virgule cinq cent quatre-vingt-quatorze.
- Au moins c’est précis mais peu pour une cervelle.
- Vous voyez, je n’invente rien. Ils me demandaient : " Et
qu’en pense un futur colorieur en S ? "
- Question stupide ! Que pourrait-on éprouver d’autre que
ce mélange d’admiration légitime et de tendresse,
de reconnaissance, de respect dans lequel le désir néanmoins
n’est pas absent, la joie et la tristesse subtilement mêlées,
un enthousiasme né du profond intérêt que présente
à toute âme sensible cet acte.
- Pour toute âme sensible ! Vous faites bien de le préciser.
Elles ne sont pas légion au Bureau des Sentiments. J’en ai
fait la cruelle expérience.
- Les expériences souvent le sont.
- Et souvent nous servent de leçon. Parfois nous étions
à la limite de la goujaterie. On me demandait carrément
quels étaient mes sentiments envers un homme qui de toute évidence
ne colorierait jamais de T.
- Ce n’était pas de leur ressort ! Nous nous sommes suffisamment
battues pour que soit créée une Commission chargée
des projets d’avenir.
- C’est ce que je leur ai dit ! « Ce n’est pas à
vous de me dire si Lucien coloriera ou non les T ! »
- Quoiqu’il ne soit pas question de saison.
- Mais vous savez, quand on est hors de soi…
- Je ne le sais que trop bien.
- Je suis partie en claquant la porte.
- Il faut en arriver là parfois pour se faire entendre. Mais pour
la pension ?
- Pas de problème. Je perçois pour le sentiment d’incompréhension,
pour le sentiment d’injustice, pour le sentiment d’insécurité
qui règne de nos jours et pour le sentiment de culpabilité…
comme tout le monde.
- Et vous êtes affilié à la C.S ?
- La Caisse des Sensations, oui : je touche pour la sensation de malaise
pur, et, petite finesse procédurière, pour la sensation
de malaise liée à un sentiment d’inexplicable.
- Bien joué !
- C’est une idée de Robert.
- Il peut en être fier.
- D’autant plus qu’il n’en a pas beaucoup.
- Bah c’est rare.
- En général, il les garde pour lui.
- Bah ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval.
- Non, ce qui évite de suivre les chevaux.
- Surtout si on cherche des idées.
- Surtout ! Ce n’est pas Lucien qui trouverait ce genre d’idée.
il n’a pas du tout l’esprit pratique.
- C’est pourtant pratique d’avoir de l’esprit.
- Eh oui, mais Lucien c’est plutôt un scientifique, un esprit
cartésien.
- On voit mal comment il pourrait ne pas l’être.
- On le voit mal, oui. D’autant plus qu’il est assez effacé.
- C’est la marque des grands penseurs. Pris par ses recherches,
comment pourrait-il s’abaisser à toutes ces contingences
financières. Je suppose qu’il ne fait pas bon laisser passer
un A.
- Hou-là, il n’a pas intérêt. Il se ferait taper
sur les doigts. C’est qu’il n’est pas tout seul.
- Bien sûr, je présume qu’une telle entreprise ne peut-être
l’œuvre d’un seul homme.
- Autant qu’il y a de lettres dans l’alphabet.
- C’est-à-dire.
-Vingt-six.
- Mais encore, ma chère Madame Chose. Ah, vous voyez, nous commençons
à nous reconnaître.
- En fait, il fallait juste quelques petites mises au point.
- La précision ! il n’y a rien de mieux que la précision.
- Donc, un homme par lettre.
- Un pour les A, votre mari, un pour les B, etc.
- Exactement.
- C’est votre mari qui doit avoir la pression, le poids des responsabilités
puisqu’il commence le premier.
- Bien entendu, imaginez l’effet produit sur le responsable du B
lorsque ce dernier bute sur des A oubliés.
- Je m’imagine ! Ce doit être affreux.
- Au-delà de tout ce que vous pouvez imaginer.
- Je m’imagine.
- Non : au-delà.
- Oui mais je m’imagine. Je ne dis pas que je l’imagine, je
me permets juste de dire, presque en passant, je m’imagine. Je m’imagine,
moi !
- Grand-bien vous fasse.
- Maintenant que je m’y retrouve avec mon nom rien ne m’interdit
de m’imaginer, n’est-ce pas ?
- Tout à fait.
- Mais je vous en prie, continuez.
- D’autant plus que c’est un milieu où la compétition
est reine. Chacun met un point d’honneur à être le
meilleur.
- En somme d’être parfait à la lettre.
- Parfaitement. Ils ne se font pas de cadeau.
- Même pas une petite fleur de temps à autre.
- Non, ils ne se font pas de fleur et ne s’en offre pas. Car les
places sont chères même quand elles ne rapportent rien.
- Vous ne touchez rien ?
- Trois fois rien.
- C’est toujours mieux…
- Non ! Ça, c’est tout Lucien. Pas concerné pour un
sou par l’argent, le quotidien. Complètement absorbé
par sa tache ! Indifférent aux contraintes matérielles.
- Je l’imagine très bien.
- C’est le mieux que vous puissiez faire pour quelqu’un qui
existe si peu.
- Ah ne dites pas cela.
- Que dire alors d’un… " être " qui n’existe
que par son prénom et ses ciseaux ?
- Je vous trouve bien sévère.
- Sévère ! Il découpe les A pour rien…
- Pour donner un sens à sa vie.
- À sa vie ? mais quelle vie ?
- La sienne… qui n’est pas moins que la nôtre, que celle
de tout le monde.
- Vous plaisantez.
- Pas du tout malheureusement.
- Bon en tous les cas, il découpe des A pour trois fois rien comme
je l’ai dit, quand son collègue en X qui n’est pas
submergé de travail, la fréquence des X n’est pas
des plus fortes, gagne trois fois plus.
- Je le reconnais d’autant plus volontiers qu’il ne doit,
sauf erreur, ne plus rester que les X quand le quotidien lui échoit.
- Vous avez tout compris ! Et en plus, il faut le voir se moquer de ces
prédécesseurs quand il tombe sur un oubli.
- Comme quoi vous voyez, intelligence et bonté d’âme
ne vont pas toujours de paire.
- Loin de là.
- Et que font-ils de toutes ces lettres ?
- Eh bien l’entreprise lettriste qui les emploie revend, à
prix d’or, ces lettres à de grands groupes qui ont besoin
de lettres au détail pour refaire des journaux qui correspondent
mieux à leur politique. Ces mêmes journaux sont à
leur tour découpés par des entreprises adverses qui fournissent
à leur tour d’autres groupes.
- Arrêtez ! C’est trop compliqué, tout cela me passe
au-dessus de la tête.
- Je dois reconnaître que c’est un véritable panier
de crabes. Il y a des spéculations énormes. Récemment,
il y a eu une chute d’O alors que les L s’envolaient.
- Après on s’étonne de lire des phrases inégales.
- Oui, mais vous n’y pouvez rien.
- Ce qui explique pourquoi certains prennent de grands R et que d’autres
restent, passez-moi l’expression…
- Je vous la passe.
- Sur le Q !
- Ils ne peuvent pas faire autrement. C’est la loi des monopoles.
De surcroît, il y a une demande de plus en plus forte des pays défavorisés.
Aussi choquant que cela puisse paraître, à nous, pays développé,
il existe encore des pays dans le monde qui ne connaissent pas le V, le
S, d’autres qui n’ont jamais vu un C. C’est une véritable
pénurie de lettres quand chez nous elles abondent.
- On se demande comment ils peuvent s’exprimer.
- Ça reste un mystère et ça le restera car mon mari
m’attend.
- Le mien aussi sans doute.
- C’est déjà agréable de songer que l’on
est attendu et que tout ne va peut-être pas s’arrêter
au point final.
- Oui c’est agréable de songer.
- De toute manière, je vous suis infiniment reconnaissante de m’avoir
aidée à être un peu plus moi-même.
- Mais c’est réciproque. Je suis ravie d’avoir fait
votre connaissance… et la mienne.
- Ce n’est rien.
- Oui peut-être.
- Au fait, sans indiscrétion, puis-je savoir votre prénom
?
- Bien sûr…
- Quel drôle de prénom !
- Pardon ?
- Je plaisantais.
- Pour une fois. Non, mon prénom, sous toute réserve, c’est
Eve qui signifie " vivante ".
- C’est tout le mal que je vous souhaite, d’autant plus que
je me prénomme également Eve.
- Quelle coïncidence ! Heureusement que nous ne nous connaissions
pas, la clarté de ce dialogue s’en serait ressentie si nous
nous étions appelées par nos prénoms.
- Je n’ose y penser.
- Oh, puisque nos maris sont dans les lettres, avez-vous remarqué
qu’avec les lettres de mon nom on pouvait écrire " répliques
".
- Non ! Et vous que le mien était l’anagramme de " échos
".
- Non ! Quelle coïncidence !
- Oui, quelle coïncidence.
- Tout à fait ! Mais ce monde est un tissu de bizarreries. Je ne
parle pas pour vous Madame Chose.
- Pour qui donc alors… ?
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