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Tentative
de sortie.
« Je pourrais d’abord marcher jusqu’au portail se dit
A.»
Pour marcher jusqu’au portail, il faut d’abord se lever.
« Et si je me lève et que je meure ! »
Comment le savoir s’il ne se lève pas.
L’idée de mourir sur des petits cailloux blancs est une perspective
qui n’a rien d’effrayant en soi, sous un ciel si gris.
« Et si je dénombrais les branches des arbres se dit A. ;
pas besoin de me lever, de mourir une fois de plus.»
Il les a déjà comptées et il le sait bien. Tout cela
pour ne pas se lever, pour éviter de mourir sur des petits cailloux
blancs, un jour de ciel gris.
En fait, il tergiverse, il a l’impression d’avancer dans le
noir avec une lampe qui éclaire mal ; le peu qu’il entrevoit
l’inquiète davantage que s’il évoluait dans
de complètes ténèbres. C’est ce qu’il
pense, mais que sait-il des ténèbres.
Moi, je serais lui, je me lèverais, quitte à mourir une
nouvelle fois (après tout, à quoi bon attendre), je traverserais
la pièce (on verrait bien), puis je prendrais le long couloir ;
une fois au bout, j’entrerais sans hésiter dans l’autre
pièce. Là ; où la pièce est allumée,
ou elle ne l’est pas. Si elle l’est, pas de problème
: je verrai de quoi je dois avoir peur. Si elle ne l’est pas, il
me suffira de chercher à tâtons la prochaine porte. J’ai
quand même le choix ; soit de ramper ; soit de rester debout en
faisant des pas latéraux et en palpant le mur. Bien sûr,
rien n’interdit de penser que ma main puisse se poser sur autre
chose que le mur et que l’impression puisse en être désagréable
ou effrayante. Rien ne l’interdit, comme rien n’interdit de
penser, à l’inverse, que la chose effrayante ne l’est
peut-être pas, ne l’est que parce que je suis toujours assis,
ou même, si j’étais déjà dans cette pièce,
ne le serait que du fait de mon imagination qui est vive, prompte à
penser en terme de choses effrayantes. Qui peut m’assurer d’ailleurs
que la chose effrayante voit dans le noir ? Pourquoi y verrait-elle mieux
que moi ? Et pourquoi, à mon contact, n’aurait-elle pas la
même réaction de frayeur que moi ? Pourquoi ses réflexes
de défense ou d’attaque seraient-ils supérieurs aux
miens ?
Moi, je serais lui, je me lèverais. Au pire, je prendrais un couteau.
Il en a un dans le tiroir du bureau. Au cas où, dit-il. Alors qu’il
le prenne son couteau, qu’il se lève, qu’il traverse
son bureau et emprunte le long couloir ; une fois dans la pièce,
s’il n’y a pas de lumière et qu’il choisit de
ne pas ramper, de palper d’une main le mur nu, et au cas où
cette main toucherait autre chose que le mur, de frapper de l’autre
avec le couteau qui est fait pour ça. En espérant que la
chose qui n’en est une que parce qu’elle est dans le noir
ne soit plus humaine qu’on pourrait le croire et n’ait eu
la même idée, que palpant, elle aussi, le mur nu, sa main
n’entrât en contact avec une chose tout aussi effrayante et
ne la frappât sous le coup de la peur. C’est un risque à
prendre.
Moi je serais lui, ce risque, je le prendrais.
C’est d’ailleurs ce qu’il fait. Il se lève enfin,
plonge la main dans le tiroir, en ressort le couteau. Il reste un instant
immobile balançant, bras ballants, le couteau à la main.
Il regarde par la fenêtre les arbres dont il a maintes fois dénombré
les branches et qui ne peuvent plus servir d’excuse, les petits
cailloux blancs, le portail. Il se décide, se dirige vers la porte.
La traversée du bureau se passe sans surprise. Après un
instant d’hésitation devant la porte, il finit par l’ouvrir,
mais reste à l’intérieur ; puis lentement, il passe
la tête pour déceler une possible présence dans le
long couloir. Personne. La porte qui mène à l’autre
pièce lui paraît bien lointaine. Tant de choses peuvent se
passer le temps d’y arriver. Il s’engage néanmoins.
Prudemment, le dos au mur, balayant l’air de son couteau, regardant
régulièrement de chaque côté, progressant lentement,
déjà inquiet de voir la porte du bureau s’éloigner
quand celle de la pièce est encore loin. En sueur, il y parvient
pourtant. L’idée de devoir se retrouver devant cette porte
qui fait face au couloir l’emplit d’inquiétude : de
devoir tourner le dos au long couloir, ne serait-ce que le temps d’ouvrir
la porte l’empêche de bouger. Il reste longtemps dos au mur,
scrute fixement le couloir ; tout à coup, ouvre la porte, se jette
dans la pièce et s’adosse au mur avant que la porte ne se
referme : comme il le craignait, la pièce est plongée dans
les ténèbres, et lui dedans.
Où peut-il bien être ? inutile de le chercher, il va bien
finir par bouger, par venir. Je l’entends haleter, comme il s’entend
haleter, si fort que son halètement semble se confondre à
un autre. J’entends le frôlement de son dos sur le mur et
je sens le souffle d’air déplacé par son bras au bout
duquel la lame cherche à écarter tout danger. Il avance,
contorsionné sûrement, tâtonnant de sa main libre la
pierre du mur invisible, en attente de la porte. Il s’en approche.
Mais il ne le sait pas. Son cœur bat comme le mien. Il ne faut pas
qu’il lâche, si près. Non, il sent le bois sous ses
doigts. Convulsivement, il cherche la poignée. Il n’y en
a pas. La vision du portail, lumineux dans le noir de la pièce
lui apparaît. Il pousse un cri et, de toutes ses forces, se jette
sur la porte qui cède. Aveuglé brutalement par la lumière
du soleil, il n’a que le temps de frapper au moment même où
je le frappe. Une fois de plus. Et à nouveau, sous le ciel gris,
ce corps sur les petits cailloux blancs, non loin du portail. La prochaine
fois peut-être…
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